ÉLEVAGE, CULTURES, COMMERCE, INDUSTRIE
L'élevage est la principale occupation des Trarza. Toutes la castes du pays y participent. C'est lui qui, en grande partie, est cause des déplacements des Maures et les a condamnés à la vie nomade qu'ils mènent pour chercher sans cesse de nouveaux pâturages. C'est la base principale de leurs revenus et de leur commerce. Qu'il s'agisse de chameaux, de bœufs, d'ânes ou de moutons, ils gardent avec soin les femelles et ne se défont jamais que des mâles.
Les Zenaga et les marabouts, bien plus que les autres castes, s'intéressent à l'élevage.
Les chameaux, qui constituent la partie importante de leur fortune, se multiplient dans le pays même. Il n'est pas rare de voir un seul propriétaire posséder 600 chamelles. Les produits sont conservés jusqu'à l'âge de 2, 3 ou 4 ans et vendus ensuite sur la rive
gauche du Sénégal, à Saint-Louis et dans l'intérieur de notre colonie. Les troupeaux de chamelles se composent ordinairement de 100 têtes ; on laisse avec chaque troupeau un seul mâle reproducteur. Une chamelle vaut couramment dans l'intérieur du pays trarza, 30 pièces de guinée (15 pièces guinée belge à 7 fow 60 et 15 pièces guinée filature à 6 francs), c'est-à-dire environ 200 francs.
Les tribus maraboutiques des El Barrikallah, des Oulad Beiri et des Tendekha s'occupent plus particulièrement de cet élevage. Il faut compter aussi, chez les Zenaga, les Bakhakhla et les Ârouejat et parmi les tribus guerrières les fractions des Mokhtar Cherkhi, et des Zeïloufa et de la tribu des £1 Boïdat qui se livrent aussi à cet élevage. Les Oulad Ahmed ben Dahman possèdent aussi des chameaux comme montures, mais ils n'en font pas l'élevage. On peut en évaluer le nombre à 300. Au dire des chefs trarza et des indigènes qui sont en rapport avec eux, il y a dans le pays beaucoup plus de chamelles qu'il n'y a d'habitants.
L'élevage du chameau se fait plutôt dans l'intérieur que sur les rives du Sénégal où une mouche grise, armée d'une trompe de succion et appelée en maure c tagouganit > et en ouoloff c n'kosse > occasionne de grandes pertes parmi les troupeaux.
Après l'élevage du chameau, c'est l'élevage du bœuf qui occupe le plus les Trarza. Ils opèrent de la même façon pour les troupeaux de Bœufs, de moutons et d'ânes que pour les troupeaux de chamelles se débarrassant surtout des mâles.
Il existe deux races de bœufs : le bœuf à bosse qui semble originaire du pays, et le bœuf sans bosse qui vient du haut du fleuve et qui s'y est développé.
Le prix moyen d'une vache dans l'intérieur du pays est de 250 francs. Un mâle adulte vaut 150 francs; le bœuf porteur vaut de 200 à 250 francs.
Les tribus qui se livrent plus spécialement à l'élevage du bœuf sont les Tendekha, les Coumleyline et les Oulad Deïmane, toutes trois tribus maraboutiques.
L'élevage des moutons se fait surtout par les tribus zenaga. Les tribus maraboutiques s'en occupent aussi, mais possèdent de moins grands troupeaux. Il existe des Zenaga dont toute la fortune est représentée par des troupeaux de moutons et d'ânes.
Fn mouton dans l'intérieur du pays vaut en moyenne 5 francs. Tots les moutons du pays sont à laine courte. Les Boumbatine, les
Oulad M'Bark, les Oulad Eahmoun, les Arouejat surtout qui ont les plus grands troupeaux de moutons, s'occupent eux-mêmes de la tonte et vendent aux autres tribus, surtout aux tribus guerrières, la laine nécessaire au tissag«e de leurs tentes.
Les petits ânes du pays sont nombreux et peu estimés, excepté cependant chez les Zenaga qui les emploient pour leurs transports. Ils sont généralement peu soignés et de prix assez modérés. Une ânesse vaut 12 à 13 pièces de guinée (c'est-à-dire de 70 à 76 francs) et un âne de 35 à 40 francs.
La tribu maraboutique des Goumleyline, la tribu guerrière des Eleub ont beaucoup de juments et font l'élevage du cheval. Ces chevaux, petits, mal soignés, mais en somme très résistants, valent de 200 à 250 francs dans le pays. Les juments qu^ils vendent atteignent les prix de 450 à 500 francs. La taille moyenne des chevaux
du pays est de 1",45.
Entre eux, ils se vendent fréquemment un, deux ou trois pieds d'une jument. Cette opération a lieu lorsque l'acheteur désire obtenir un produit, généralement une pouliche, de l'animal dont il achète un pied par exemple. Par ce marché il est convenu que l'acheteur d'un pied de la jument gardera la bête pendant un mois, le propriétaire réel pendant les trois autres mois et, tour à tour, de la sorte jusqu'à ce que la jument ait produit une pouliche après quoi, trois mois plus tard, l'acheteur prend le produit, et le contrat est rompu.
Les industries chez les Maures trarza sont extrêmement restreintes, leurs besoins étant eux-mêmes peu nombreux. Elles consistent dans la fabrication des couteaux, poignards, selles, brides, étriers, bijoux, qui constitue le monopole des forgerons. Le fer nécessaire à la fabrication de ces objets est acheté par eux à Saint- Louis et dans les escales du fleuve. Il en est de même de l'argent qu'ils emploient en bijoux. Quant à l'or,, ils se le procurent chez les Toukouma de l'Ouad Noun, les Ergueibat de la côte commandés par Ould Beïrouk et les Oulad bou Iba du Tiris, lorsque ces nomades reviennent en caravane des bords du Niger et principalement de Ségou où ils ont échangé contre cet or les barres de sel gemme qu'ils apportaient d'Idjil, dans l'Adrar.
Les femmes des forgerons s'occupent de tous les travaux de préparation, de couture et de décoration des cuirs qui ont été tannés par
leurs maris. Elles font ainsi des gaines de couteaux et de poignards, des coussins, des c tasoufouras » et des c tisi iatan » (sacs de voyage plus ou moins grands).
Les captives noires font avec les peaux des moutons noirs de grands tapis, appelés c farou >, et en peaux d'agneaux que l'on nomme c khalaf > en maure et c tioggout > en ouoloS.
Le pays trarza renferme une grande forêt de gommiers (aouinar en arabe, vereck en ouoloff). Cette forêt commence à environ 80 kilomètres du fleuve et s'étend au nord dans l'Iguidi sur une profondeur de près de 200 kilomètres. Elle s'allonge à Test jusque dans le Tessageurth au nord de Podor et à l'ouest jusqu'à Lorche, puits situé à 90 kilomètres de la côte.
Toute cette forêt est exploitée par les captifs des tribus maraboutiques et des Zenaga. Les captifs partent seuls et vont s'installer avec leurs familles et leur nourriture sur un point de la forêt où ils restent pendant toute la durée de la récolte. Les produits sont ensuite rapportés à leurs maîtres qui les vendent aux maisons de commerce des escales.
Tout le commerce des Trarza consiste donc dans la vente de la gomme et des produits mâles de leurs animaux.
La tribu guerrière des Boïdat, les Zenaga Aréoufat, Oulad Abdoul Ouahïd El Magbi, les marabouts Coumleyline et Tendekha vont pendant la saison sècbe à Oandiole et dans le canton de Tioualdé avec lequel ils trafiquent, dans le Cayor, le DjolofF, le Baol et le Fouta pour se procurer du mil.
Pendant toute l'année une grande partie des El Guebla (tribu guerrière des bords du Sénégal) se livrent à la pêche, ainsi que les marabouts Tachidbite. Ils recueillent la graisse des poissons, la font fondre et la vendent au prix de 1 franc le litre. Les poissons sont ensuite séchés au soleil, réunis en paquets et font ainsi l'objet d'un grand commerce avec les populations noires du Sénégal. Dans les escales de Dagana, Oaé, Richard-Toll, Bosso, ils le vendent par paquets de 26 à 30 poissons pour une pièce de guinée (6 francs). Dans l'intérieur du Sénégal le poisson est vendu au détail et atteint, suivant l'éloignement, les prix de f r. 30, fr. 40, f r. 50 et même fr. 75 la pièce.
Les seules cultures dirigées par les Trarza consistent en mil fellah (en maure : tarabi^J, N'Diakhenat (en maure : hichina) et
en pastèques (beref en ouoloff, chirkass en maure). Elles sont menées et entretenues par les captifs. Elles s'étendent du marigot des Maringouins jusqu'à Lamenayo, à 55 kilomètres au-dessus de Dagana et sur une profondeur d'environ 3 kilomètres. On trouve également des cultures, mais plus espacées le long des marigots de Oarak, de Sokhan, de Oodayo, de Morghen sur les bords des lacs Tijguena et du lac Cayar, très peu cependant près de ce dernier. Les cultures reprennent plus nombreuses au milieu de la foret de gommiers de l'Iguidi dont le terrain pourrait se prêter à la culture de l'arachide.
Le mil provenant de ces lougans est vendu aux diverses tribus maures et ne sort pas du pays.
Justice. — La justice n'est pas à proprement parler organisée dans le pays trarza. Le roi seul choisit un cadi qu'il garde auprès de lui et qui est actuellement Chérif Ould Sabar, de la tribu des Chorfa.
Le cadi règle ou du moins est censé régler tous les différends qui s'élèvent dans les tribus guerrières et chez les Zenaga.
Les tribus maraboutiques possèdent à peu près toutes un marabout qui, choisi d'un accord tacite, règle toutes les questions de succession, de dot, de divorce, de dettes, de discussion au sujet des terrains de cultures, etc..
Ces jugements sont toujours rendus gratuitement. Un cadi qui accepterait des cadeaux avant de se prononcer serait infailliblement perdu dans l'esprit de la population et se verrait absolument abandonnée
Il n'en est certainement pas de même pour le cadi du roi qui reçoit fréquemment des cadeaux à la parfaite connaissance de Témir.
Lorsqu'un crime est commis sur le territoire des Trarza, le roi en est aussitôt avisé. Il envoie le plus souvent un de ses parents ou un Oulad Ergueig faire une enquête. Le criminel est arrêté et, avant d'être jugé, il paie, lui ou sa famille, une amende de 400 pièces de guinée au roi.
Celui-ci désigne ensuite le cadi devant qui devra se présenter l'accusé. Si le jugement rendu n'est pas accepté par le prévenu ou par les parents de la victime, on réunit sept cadis qui se rendent soit devant Cheikh Sidia, soit devant Cheikh Saad Bou et là, d'un commun accord, on prononce la peine à appliquer.
Lorsqu'un homme est condamné à la peine de mort, sa famille se réunit et décide s'il doit être exécuté ou s'il y a lieu de le racheter. Il arrive quelquefois que les parents statuent pour l'exécution. Ils désignent alors un captif qui coupe la gorge au condamné.
Pour tous les cas de coups, rixes, blessures légères, c'est le roi lui-même qui punit, infligeant une amende qui peut aller de 100 pièces de guinées au moins — rien que pour une gifle — jusqu'à 300 pièces (1,800 fr.) si c'est une blessure grave.