ACTE III, SCÈNE V
Nous maintenons, en tête de nos réclamations, la journée de huit heures... sans aucune diminution de salaire... Je vous ai expliqué pourquoi, déjà... je ne vous l'expliquerai pas à nouveau... [Silence d'Hargand.) D'ailleurs, je vois que vous n'êtes pas en humeur de causer, aujourd'hui!... Deuxièmement... Assainissement des usines... Si, comme vous le faites dire par tous vos journaux, vous êtes un patron plein d'humanité, vous ne pouvez exiger des hommes qu'ils travaillent dans des bâtiments empestés, parmi des installations mortelles... Au cas où vous accepteriez en principe cette condition à laquelle nous attachons un intérêt capital, nous aurions à nous entendre, ultérieurement, sur l'importance et la nature des travaux, et nous aurions aussi un droit de contrôle absolu sur leur exécution... (Hargand est toujours immobile et silencieux. Jean Roule le regarde un instant fixement, puis il fait un geste vague.) Allons jusqu'au bout! puisque c'est pour la paix de notre conscience, que nous sommes ici... (Un temps.) Troisièmement... Substitution des procédés mécaniques à toutes les opérations du puddlage... Lepuddlage n'est pas un travail, c'est un supplice I II a disparu d'une quantité d'usines moins riches que les vôtres... C'est un assassinat que d'astreindre des hommes, pendant trois heures, sous la douche, nus, la face collée à la gueule des fours, la peau fumante, la gorge dévorée par la soif, à brasser la fonte, et faire leur boule de feu!... Vous savez bien, pourtant, que le misérable que vous condamnez à cette torture sauvage... au bout de dix ans... vous l'avez tué!.. (Hargand est toujours immobile. Jean Moule fait un geste... Un temps.) Quatrièmement... Surveillance sévère sur la qualité des vins et alcools... (Un temps.) Bien que sous le prétexte fallacieux de sociétés coopératives, vous ayez accaparé tout le commerce d'ici .. que vous soyez notre boucher...
notre boulanger... notre épicier... notre marchand de vins!... etc., etc., il y aurait peut-être lieu de vous résigner à gagner un peu inoins d'argent sur notre saule en nous vendant autre chose que du poison... Tout ce que nous respirons ici, c'est de la mort!... tout ce que nous buvonsici... c'est de la mort!... Eh bien... nous voulons boire et respirer de la vie!... (Silence cTIlargand.) Cinquièmement,.. Ceci est la conséquence morale, naturelle et nécessaire de la journée de huit heures... Fondation d'une bibliothèque ouvrière, avec tous les livres de philosophie, d'histoire, de science, de littérature, de poésie et d'art, dont je vous remettrai la liste... Car si pauvre qu'il soit, un homme ne vit pas que de pain... (Un temps.)... Il a droit, comme les riches, à de la beauté !... (Silence glacial.) Enfin... réintégration à l'usine, avec paiement entier des journées de chômage, de tous les ouvriers que vous avez chassés depuis la grève.., Je vous fais grâce de ma personne... L'accord signé, je partirai... (Il dépose son papier sur le bureau d' Il 'arg and.)
hargand, après un silence, sans bouger, d'une voix coupante.
C'est tout?...
JEAN ROULE
C'est tout!...
ii arg and, à Louis Thieux.
Eh bien... qu'est-ce que tu penses de cela, Thieux?... Il te faut des bibliothèques, maintenant?... Allons!... Regarde-moi!
LOUIS thieux, sans lever les yeux du tapis.
Monsieur Hargand!... monsieur Hargand!...
QARGAND
le- moi... te dis-je !...