‹ Les mauvais bergers; pièce en cinq actesChapitre 7 sur 106 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

que vous n'êtes pas comme les autres... parce que vous êtes plus que les autres... Je ne vous comprends pas bien toujours... et vos paroles m'échappent quelquefois... mais je sens qu'elles sont belles... qu'elles sont justes!... Maman était trop vieille... maman était trop lasse., pour sentir cela... comme moi...

JEAN

Je ne suis rien de plus que les autres, Madeleine... je suis comme les autres... un pauvre diable comme les autres... Et j'ai bien de la tristesse... parce que j'ai vu trop de pays, trop de misères... Et je n'ai pas toujours la force et le courage que je voudrais avoir... Pourtant, j'ai bien de la haine... là !...

MADELEINE

Je ne sais pas si vous avez de la haine... Vous êtes si bon pour mon père... si doux pour les petits et pour moi !...

JEAN

C'est vrai !... Je vous aime bien... tousl... Et je voudrais que vous soyez heureux !...

Personne n'est heureux ici, mons... (Se reprenant sur un signe de Jean.) Jean!...

JEAN

Personne n'est heureux nulle part...

MADELEINE

Jean!... Jean!... C'est vous surtout qui n'êtes pas heureux !...

jean, il se lève et marche dans la pièce, comme pour échapper à l'émotion qui le gagne.

Alors, c'est vous qui allez devenir, maintenant, la

maman de ce petit monde-là !... (77 montre les enfants endormis^) Vous êtes bien jeune pour un si lourd devoir... et le père commence à être bien vieux!... Madeleine ne répond pas et se met à pleurer.) Pourquoi pleurez-vous ?. . .

madeleine, essayant de se retenir de pleurer.

C'est la fatigue, peut-être... c'est maman... c'est vous aussi, Jean !... Depuis que vous êtes entré, j'ai envie de pleurer... [Eclatant tout d'un coup.) Et puis, je ne peux pas... je ne pourrai jamais... je n'ai pas la force... Jean... Jean!... jamais je ne pourrai être ce qu'a été maman!... Et je ne veux pas... je ne veux pas !... J'aimerais mieux mourir 1...

jean, il lui prend les mains, les caresse.

Ma pauvre Madeleine ! ... (Madeleine se calme un peu.) Pleurez... vos nerfs ont besoin de ces larmes...

Excusez-moi... pardonnez-moi... C'est fini... (Elle se lève, ranime le feu du fourneau où chauffe la bouillotte, essuie ses yeux, et se remet à coudre. Jean va vers la porte ouverte. La nuit est venue tout à fait. L'usine crache des flammes. On entend les coups des marteauxpilons. Dans la ruelle, des ouvriers passent, s'arrêtent, colloqueni à voix basse, et s'en vont. Le père, Louis Thieux, sort de la chambre de la malade.)

Page 1