Les mauvais garçons
.... Car tout le papier de la Chambre des cpmptes de Paris n'en sçauroit comprendre par escript, la moitié de leurs liistoyres, tant des femmes que des hommes; m&is pourtant j'en escriray tout ce que je pourray, et quand je n'en pourray plus, je quitteray ma plume au diable, ou à quelque bon compaignon qui la reprendra, m'excusant si je n'observe en ce discours, ordre ny demy ; car de telles gens et telles femmes, le nombre en est si grand , si confus et si divers, que je ne sçache aulcun sergeant de bataille qui le puisse bien mettre en ordre, eij rang ni ordonnance.
Brantôme, Les Dames galantes.
La rue des Grands- Augustins étincelaît de flambeaux et de torches de résine, vomissant sur le pavé une pluie de flamme goudronnée. Des centaines de laquais et de porteurs, accoutrés des plus riches livrées, agitaient ces joyeux brandons à la tête des chevaux et des mules , II. I
pour éclairer la marche des nombreuses litières. Elles se croisaient en tous sens, et encombraient la rue et les quais. C'étaient des cris, des piaffemens, des juremens de toute manière ; c'étaient des armoiries, des titres, des noms, des vanités de tout calibre ; se gonflant, se dépitant, se voulant effacer. C'étaient des gentilshommes aux manteaux brochés d'or, aux colliers de Saint- Michel ; c'étaient des femmes et des jeunes fdles toutes semées de fleurs et de pierreries, froissant drageoirs émaillés, agitant émouchails de soie et de plumes ; c'était enfin toute une cour avec son riche extérieur et ses misérables passions, qui s'en allait mendier magnifiquement un regard de ministre, un sourire de favori.
Le chancelier Duprat donnait , en son palais d'Hercule, une de ces fêtes brillantes que payaient le trésor public et les sueurs du peuple; une de ces fêtes qui absorbèrent le vol royal des cent mille écus de Lautrec, et qui conduisirent à Montfaucon l'innocent et infortuné Semblançay.
Une litière, portant à ses panneaux les armoiries de la régente, venait de s'arrêter à quelques pas de l'hôtel d'Hercule, dont les avenues étaient obstruées par une foule immense de cavaliers et
de piétons. Les uns venaient pour assister à la fête du chancelier, et ceux-là étaient richement vêtus ou déguisés; les autres se pressaient entre les pieds ^es mules et des laquais , pour voir passer les seigneurs et les dames de la cour.
On remarquait au-devant de la litière armoiriée, un beau jeune homme aux joues fraîches et rosées, la tête ombragée d'un casque antique, vêtu de la tunique romaine, et brandissant audessus de la tête de son coursier un javelot doré, dont il menaçait la foule. Le vent faisait onduler sur son épaule un manteau de pourpre qu'attachait une agrafe de perles. Son cothurne étincelait de saphirs et d'émeraudes ; des bracelets d'or serraient , au-dessus du poignet, ses bras nus et blancs.
— Holà 1 criait-il ; place ! place à cette litière avant toutes les autres î Laissez passer, maroufles ! la plus belle de toutes les damoiselles de France ! Allons, arrière ! laquais, faites votre devoir !
Et le poitrail de son cheval fendait les flots de curieux amoncelés devant son passage. Le jeune seigneur sauta légèrement sur la première marche de l'hôtel , et, jetant les rênes de son coursier aux mains d'un petit page qui le sui-
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vait, il courut à la litière, d'où l'on vit sortir la brillante mademoiselle de Heilly. L'admiration de la foule salua l'apparition de cette belle divinité. Sous les traits de Vénus, elle déployait toute la magnificence d'un costume oriental. Une tunique de gaze, semée de petits myrtes d'or, embrassait sa jolie taille , et pleuvait en flocons à ses pieds. De ses cheveux relevés et crêpés, pendait une lumineuse résille de perles qui tremblait sur ses blanches épaules.
— Reine de Cythère et duchesse Gnidienne, soyez la bien venue, dit le gentilhomme en lui offrant la main. Vous avez ci porté toute votre cour avec vous ; car les grâces sont-elles pas mussées en votre doux sourire et gracieux corsage? Quant aux Amours, ils ne vous défaudront; chacune de vos paroles en fera naître mille.
La damoiselle d'honneur de madame d'Angoulême paya le compliment d'un de ces regards qui disent tout au cœur d'un amant, et appuyant sa main rose sur le poing de son cavalier :
— Mon beau seigneur dieu Mars, si n'ai point amené quant et moi mesdamoiselles les Grâces, c'est que je savais les trouver en votre compagnie. Pour ce qui est des Amours, ajouta-t-elle
avec un soupir, vous n'ignorez que d'un seul je prends peine et souci : il ne m'affiert de tous autres que je pourrais rencontrer en ce palais.
Le jeune cavalier allait répondre à ce madrigal par quelque propos galant, aussi fade et aussi musqué que le pouvaient permettre le goût et l'afféterie du temps; mais il était arrivé sur le grand escalier de l'hôtel d'Hercule, tout étage d'un monde de gentilshommes et de dames qu'il fallait saluer et complimenter. Au milieu de ces jets de lumières, que laissaient tomber sur une rampe de marbre yingt candélabres d'or aux bras découpés en élégans fleurons, il contemplait avec ravissement cel'te foule qui s'allongeait comme un tapis de diamans et de perles sur l'escalier large et tournant; cet or, ces plumes livrées au vent, ces damoiselles aux épaules de rose, aux seins nus, aux contours voluptueusement dessinés, ces yeux bleus et noirs animés d'un même feu; ces cheveux odorans roulés en anneaux; le sourire des dames, la main appuyée sur le poing de leurs cavaliers ; les livrées de soie et de cannetille des pages et des nombreux laquais ; et sur chaque visage cet élan de joie et de bonheur qui précède le plaisir, et que le plaisir n'égale pas. Il allait enfin franchir les dernières
marches de l'hôtel, lorsque ses pas furent arrêtés tout à coup par une troupe de masques, sur le seuil même des salons du chancelier.
Entre autres, deux hommes masqués, entièrement cachés sous d'amples dominos noirs, l'observaient depuis quelques minutes, et paraissaient, en le regardant, poursuivre une conversation assez vive, dont sans doute il était l'objet. Ces masques marchèrent droit à lui ; mais, comme gens qui se sont mépris, ou qui changent soudainement de résolution, ilspassèrent à ses côtés sans lui adresser la parole. Il les suivit un instant des yeux, puis se tourna en souriant vers mademoiselle de Heillj, qui semblait lui demander le mot de cette énigme. Un domino, pareil en tout point aux deux masques qui venaient d'éveiller son attention, se pencha à son oreille :
— Messire Hugues de Laborne , lui dit une voix inconnue, il me chagrine que le dieu Mars ait oublié son bon estoc de Milan, et son bouclier Yulcanien ; sur ma foi, mieux lui vaudrait ce soir luisant harnois de gendarme que ce haubert de papier doré.
— Mon courtois ami, reprit le jeune seigneur, point ne suis messire César, pour que tu me bailles si bel avisemcnt , et le bal du chancelier
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ne ressemble en rien, que je crois, à la route du sénat romain. Je n'ambitionne de couronne, si ce n'est celle de comte que je porte avec ses neuf perles, en l'écusson de mes armes, et je ne cuidais ici trouver dagues ni poignards autres que clos en leurs gaines et fourreaux. Grand merci toujours de la nouvelle , je ferai de mode que mon page se rencontre à mes côtés, muni de ma bâtarde milanaise.
— Plus cautement et sûrement agiriez, beau sire, vous tirant arrière devers l'hôtel des Tournelles.
— Oh! hé! l'ami; vous me la baillez verte. Voulez-vous de moi, par ces dires, vous moquer couvertement? ou bien en quelle fondrière d'ignorance bestiale me cuidez-vous abîmé, que je me refuie de ce lieu de délices , par maie peur de quelques paroles dites de biais et à la volée ? En vérité, mignon, vous parlez d'honneur comme clerc d'armes. J'irai au bal, par la sambieu! et quiconque me voudra voir l'épée en main, n'aura qu'une parole à me dire à l'oreille !
Le comte de Laborne prononça ces derniers mots d'une voix haute et fière, qui vibra douloureusement au cœur de mademoiselle de Heilly. Elle serra convulsivement le bras de son amant
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contre son sein ,- et le jeune Hugues rencontra au même instant les regards des deux inconnus, qui brillaient à travers le velours découpé de leurs masques. Il les perdit bientôt de vue, et rassurant sa timide maîtresse, ils entrèrent tous deux dans les salons du chancelier Duprat.
C'étaient partout des flots d'or et de lumière; des tentures de soie et de velours brodés ; un bruit confus de voix et de pas ; une foule toujours grossissante, qui déroulait incessamment ses brillans anneaux entre les colonnes de marbre, sur un parquet incrusté de mosaïques. On y voyait passer sous les lustres étincelans de bougies, des ducs, des princes, avec leur suite ; l'élite de la magistrature et de l'armée; des savans et des artistes; des cardinaux et des abbés, traînant après eux leurs robes rouges et violettes. Au milieu d'un groupe de dames et de damoiselles, renommées par leur naissance et leur beauté, et qui recevaient en ce moment les complimens empressés des seigneurs de la cour, s'avançait une femme dans tout Féclat de la jeunesse et de la fraîcheur, dont l'air noble et gracieux, la physionomie ouverte et spirituelle, attiraient à elle seule tous les regards. Ses cheveux blonds et soyeux se relevaient sous un chaperoD
GARÇONS. g
de perles que surmontait une couronne ducale, portant quatre fleurs de lis parmi ses fleurows. Sa taille, fine et bien assise, était resserrée dans un corsage de velours d'écarlate bleue. Une ceinture de pierreries tombait jusqu'au bas de sa robe de satin blanc, qui allait s'élargissant outre mesure jusqu'à ses pieds. Elle portait une seconde robe de velours bleu , ouverte sur le devant comme ses manches bouffantes, lesquelles laissaient le bras à découvert, et s'attachaient sur la saignée par des agrafes de diamans.
C'était Marguerite de Valois , sœur du roi François I", et duchesse d'Alençon.
Elle paraissait écouter avec complaisance les propos d'un jeune homme à l'œil vif et noir, aux sourcils arqués , et dont le costume , plus que modeste et négligé, contrastait curieusement à côté des somptueux vétemens des gentilshommes qui l'entouraient.
La duchesse prit la parole :
— Eh bien ! notre cher Clément Marot, vo us voilà donc enfin issu de prison et souci? J'arrive à point de Madrid, annonçant à tous la venue prochaine de mon frère bîen-aimé, et pour ce, n'ai-je voulu que les geôles de Chartres recelassent un plus long temps si gentil poète que vous
l'êtes. Vous avez, sans point de doute, pris sous les verroux grosse et solide haine pour ce docte docteur Bouchart et son complice Gilles Maillart, le lieutenant-criminel, qui se firent causes et instrumens de votre malheur. Aussi, pourquoi vous aviser de manger lard en carême? Estce pas évidemment crime d'hérésie et souillure abominable ? Adonc vous veuillez consoler à cette heure. Monsieur de Chambrun ^, par mon ordre, s'est employé pour vous auprès de madame la grand'sénéchale, afm qu'elle vous rendît à la liberté, votre douce maîtresse avant toutes autres.
— Très-illustre princesse , répondit le jeune poète, je vous suis redevable pour la vie; mais j'entends maîtresse, celle que l'on aime et révère outrement, pour laquelle on donnerait sa vie, voire son âme s'il y en a (sur ce je ratiocinerais en Sorbonne jusqu'au feu er.jlusivement ); qui dit maîtresse, dit souveraine du cœur comme de la pensée ; je tiens maîtresse à l'égal de déesse, et maîtresse est pour moi chose la plus émerveillable et estimable en cette terre :
* Lyon Jamet, seigneur de Chambiiin, poète estimé de son temps, et ami de Clément Marot.
Rien n'ay acquis des valeurs de ce monde. Qu'une maîtresse en qui gist et abonde Plus de sçavoir, parlant et escrivant.
Qu'en autre femme en ce monde vivant.
C'est du franc Ijs, l'issue Marguerite, Grande sur terre, envers le ciel petite : C'est la princesse à l'esprit inspiré, Au cœur eslu qui de Dieu est tiré Mieulx ( et m'en croy) que le festu de l'ambre, Et d'elle suis l'humble valet de chambre.
Tous les assistans applaudirent d'une commune voix à l'improvisation marotine. Mesdemoiselles de Mellurion et de Lursinge affirmèrent que le fds était en tout point digne du père. Madame de Saint -Paul arrêta un instant, d'un air satisfait, ses grands yeux noirs sur les yeux du jeune homme. Le duc de Vendôme secoua la tête ; le vieux seigneur de Maintenon oublia ses soixante -douze ans, et François d'Alègre , seigneur de Précy, posant trois doigts sur le pommeau de sa rapière , se crut transporté dans sa jeunesse , aux fêtes d'intronisation de Charles VIII. Toutes les dames voulurent avoir quelque échantillon de la verve du poète en liberté. Mademoiselle de Nevers insista pour que Marot lui improvisât une étrenne; mesdemoiselles de
Bonneval, de Bouzan, de Torcy, Douartis, Davaugour, de Cardelan, supplièrent le poète de leur octroyer même faveur.
Marot prit la main de la jeune duchesse de Nevers ; il y porta respectueusement ses lèvres, et tandis que Chabot de Jarnac, qui se tenait auprès de sa belle, fronçait jalousement le sourcil, il laissa tomber ces mots :
— La duchesse de Nevers,
Aux yeulx verts, Pour l'esprit qui est en elle Aura louange éternelle
Par mes vers.
Puis, s'approchant de mademoiselle de Bon neval :
— Sa fleur durer ne pourra.
Et mourra ; Mais cette grâce, laquelle La faist toujours trouver belle
Demourra.
Il se tourna aussitôt vers mademoiselle de Bouzan, qui baissait timidement les yeux, et s'entretenait tout bas avec mesdames de la Baulme et de Saint-Tarn.
— En sa douceur féminine,
Tant bénine, Rigueur pourroit estre enclose ; Car toujours avec la ro'se,
Croist l'espine.
Chacune des dames et des damoiselles de la duchesse eut sa part dans les galantes rimes. Nulle ne fut oubliée , et l'on peut voir encore aux Etrennes de Clément Marot leurs portraits et leur éloge.
L'apparition d'Antoine Duprat mit seule un terme ai^x improvisations du poète.
Le gros ventre du chancelier se dissimulait mal sous une simarre de soie , et son visage empourpré s'efforçait de sourire , comme pour cacher l'ambition qui lui minait le cœur. Sans doute il pensait en ce moment au chapeau de cardinal, que le Pape lui promettait en paiement de ses lâches complaisances, ou peut-être rêvaitil déjà la tiare de Clément VII, et cette offre incroyable de quatre cent mille écus, qu'il fit plus tard à François I", pour que ce prince appuyât ses prétentions au trône de saint Pierre. Il avait à ses côtés les cardinaux de Tournon et de Lorraine. Le premier n'est connu
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dans l'histoire que par le conseil peu honorable donné à François I", de s'emparer de la personne de Charles - Quint , lorsque Tempereur traversa les États de son rival sans autre escorte que la parole d'un roi de France. Jean de Lorraine, fils du duc René II, était homme d'esprit et de bonne mine. Fait cardinal par Clément YII, à l'âge où l'ambition commence à peine à mûrir, il s'occupait plus volontiers de plaisirs que d'affaires, et cherchait avec plus d'ardeur les moyens de plaire aux femmes, que le chemin de la béatitude ou de la canonisation. Ses cheveux noirs et lé|^?rement bouclés, son œil de feu, sa bouche pleine de sourire et d'ironie , faisaient du cardinal un des hommes les plus recherchés de la cour. Il parlait de ses bonnes fortunes comme un autre aurait fait de ses messes ou de ses absolutions, et ne laissait aller une dame sans lui débiter quelque galant propos. Mademoiselle Douartis lui souriait en passant; mesdemoiselles de Bye et de la Tour n'osaient le regarder sans rougir; madame d'Orsonvillers se plaignait de son inconstance. Brantôme l'enregistra plus tard entre les héros de ses dames galantes. Il était suivi à quelques pas, de son frère Claude de Lorraine,
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qui fut un héros à vingt ans, que la bataille de Marignan laissa pour un moment parmi les morts, et qui devint la souche des famewx ducs de Guise.
Ces personnages s'inclinèrent devant la sœur du roi , qu'ils détestaient au fond du cœur, et Marot , courtisan avant d'être poète , quoiqu'il n'eût pas obtenu un regard, n'en célébra pas moins dans ses épîtres les louanges de ces dispensateurs de la faveur royale.
On entendit bientôt résonner les hautbois , les violes, les cornets, les sacqueboutes, les flûtes d'Allemagne, les doulcines et les musettes, et le bal s'ouvrit.
C'était un spectacle merveilleux à voir que ces compagnies de jeunes et jolies femmes luttant entre elles de coquetterie et de grâce, richement atournées et dansant les balladines et les sarabandes. On remarquait au premier rang mademoiselle Renée de France, fdle de Louis XII et d'Anne de Bretagne ; princesse d'une âme ferme et d'un esprit enjoué, belle de ses seize ans et de son brillant avenir, fort versée, dit-on, dans les sciences mathématiques, dans la philosophie et les langues grecque et latine. Destinée d'abord au trône de Charles-
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Quint, demandée en mariage par Henri VIII, roi d'Angleterre , le hasard avait ainsi promené sur sa tête les deux premières couronnes du monde, et la pauvre enfant devait finir par épouser un duc de Ferrare, de la maison d'Est, pour venir mourir plus tard , triste , difforme et persécutée, dans le château de Montargis. Auprès d'elle ballait et folâtrait mademoiselle Anne de Parthenay, fille de Jean de Parthenay, seigneur de Soubise, et l'une des plus charmantes compagnes de la princesse Renée ; qui suivit sa protectrice à Ferrare, et recueillit dans son palais Calvin et Marot lui-même, poursuivis parla haine des moines et des rhéteurs. Le comte Antoine de Pons, fiancé de mademoiselle Anne, se tenait à ses côtés , attentif à ses moindres ordres. Non loin de la princesse, on admirait la belle comtesse de Bar-sur-Seine, mademoiselle de Longwé, qui fut duchesse de Montpensier. Elles étaient toutes revêtues de déguisemens mythologiques , et représentaient dans les quadrilles des Divinités, des Nymphes, des Dryades, des Hamadryades, et tout le personnel du vieil Olympe homérique.
— Par la mort-Dieu 1 disait tout bas le cardinal de Lorraine à un jeune seigneur sur lequel
il appuyait noiichulaniuiciit son bras; avis(yivous, messire de Beaumont, baller notre jolie petite princesse, madamoisellc Renée de France? Quel air a cette soyeuse chevelure blonde, sur ses épaules éparse , et toute instrophiée de roses et violettes ? Ah î quels sont les charmes d'une chevelure dont le zéphir épand les parfums à l'entour d'une belle î Pour moi, messire, c'est l'outre-passe de la volupté, que sentir l'air ému et escoussé par une chevelure de femme, venir frais et odorant à mon visage. Aussi est-ce par ces motifs qu'on m'a vu tant épris d'amour pour cette petite de la Chapelle, dont les cheveux noirs sont si fins, luisans, et déliés comme fils de soie. En vérité, fallait-il tous les charmes de madamoisellc de Gardelan pour me détacher de si aimable liaison. Mais voyez : la sœur du grand Apollo eût -elle jamais le plaisant semblant de madamoisellc Renée, qui balle ici avec le croissant en tête et la trousse à l'épaule senestre?.... Où trouver mieux que cette peau hsse et blanche rehaussée par cette robe de fme toile de Chypre, toute battue d'or^ descendante jusqu'à mi-jambe, et par-dessus, ce manteau de léopard bien rare et précieux, et ces bottines dorées, entaillées et nouées à la nymphale, avec cordons
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de toile d'argent. Son cor d'ivoire pend sous son bras gauche, à gros cordons et houppes de soie incarnate. Sur ma foi, voici le paradis de messire Jupin; j'aurais donné ma barette et mon rochet pour être huit jours son grand aumônier, en compagnie de si gentilles déesses.
En ce moment la musique se tut, et les quadrilles se séparèrent. La foule se porta tout à coup vers l'une des extrémités du salon , et l'on entendit de bruyans éclats de rire vers les portes d'entrée.
Un homme vêtu d'une robe de médecin, portant l'hermine en tête et sur l'épaule, s'avançait gravement au milieu d'une troupe de dames et de gentilshommes, qu'il paraissait ne pas connaître et ne pas entendre, car il ne répondait à aucune des questions qui lui étaient adressées. Sa physionomie était franche et ouverte, son teint vermillonné, ses yeux brillans d'un feu et d'une expression tout à part. Sa bouche régulière, quoique fort grande, laissait voir des dents bien rangées et d'une blancheur éblouissante.
— Oh! oh! qu'est ceci? disait-on autour de lui. — Est-ce une mascarade? — Non, c'est la robe des professeurs de Montpellier. — Cet homme-ci est-il muet ou sourd? — Je ne sais.
— Il ne nous ennuiera pas au moins de longues clauses et fâcheuses traînées de paroles. — J'estime la chose, moi , impertinente, superflue et mal séante. — Oyez, oyez, voici qu'il ôte à sa langue le mors et la bride. — Silence ! il va parler.— Nous ouïrons à certes, choses merveilleuses et amusantes. — Parlez, maître, parlez.
Donc, le docteur, après avoir salué la compagnie, toussa, se moucha, cracha trois fois, passant trois fois sa pantoufle sur le parquet; puis il prit dans sa main gauche le pan de sa robe, retoussa, se remoucha, recracha, étendit le bras droit armé de son bonnet d'hermine, et dit :
— Cali iméra , cali iméra. Poss ékhicté ? Khiéro na sass vlépo iss caiinn iyilann. Immboro na sass d/wulefsso ts canéna praghma? Ml camnité pandéloss tzirmoniéss.
— Ouais ! les oreilles me tintent-elles point ? s'écria dans la foule le professeur Jean Dorât ; je cuide entrevoir mine et figure de grec en le langage de cet homme ; mais que puissé-je cesser d'enseigner le dialecte grégeois, si ce baragouin a quelque semblant de l'idiome homérique! Voyons! attendez que je chausse mes lunettes. Ores, redites l'ami, redites un petit.
Et le docteur se tournant vers lui :
— Ick bitte Sie um VcrzeUmng; ich habe ihnen neugriecklscli gesprochen und ich bedauere se/ir dass Sie dièse Spracke nicht verstehen. Vielleicht aber werden Sie die deutsche Spracke besser verstehen ?
— Cet homme-ci me veut-il brocarder? reprit Jean Dorât, rouge de colère et de honte. Oyez, messire de Cinq-Arbres, mon digne collègue, si ce ne serait langage hébraïque.
— Il me paraît, dit le professeur Jean de -Cinq- Arbres, embarrassé de la question, que cestui est plutôt langage germanique ; je l'ai su un petit dans ma jeunesse. Redites, Fami, redites.
Et le docteur reprit :
— Mi scusi lei, se non posso tre minuti favellar neU'istessa lingua. Mi faccia il piacere, signore, di condurmi alŒminentissimo Antonio Duprat.
— Oh ! oh ! pour le coup, à bon escient et à certes, il se veut gaber de nous, s'écria de nouveau Jean Dorât, voilà-t-il pas qu'il nous parle italien?
Mais le docteur, sans se troubler, continua ainsi :
— Indien het Itaiiaansche mv niet aangenaam ië , hcb ik nog andere iaaien tôt myne dispositie,
myn long Kan nimmcr zivygen daar zy spreeken Kan. Brengt my dan by den Kanzelier,
— Je comprends encore moins, s'écrièrent à la fois messires de C4inq-Arbres et Jean Dorât.
— Pourtant il me semble, murmura messire de Champeverne, que ceci est idiome néerlandais.
Le chancelier, attiré par la nouvelle d'une aussi singulière visite, vint lui-même au-devant du docteur, qui fit trois grands saluts, et refusa par gestes de se couvrir le chef de son bonnet fourré.
— Mon ami, dit Antoine Duprat, que voulesivous de moi ?
A quoi répondit le docteur :
— Tillad, min H erre ^ at jeg, fremfor AU, ydmygen kilser F inancernes Lys, CancellietsSoeL
— L'ami , parlez-vous mongol ou cochinchinois, dit le chancelier, en éclatant de rire.
— Monseigneur, j'ai entendu ce dialecte quelque part, interrompit le jurisconsulte Arnoul du Ferrier, qu'accompagnait le jeune Cujas, son élève; je pense que c'est dialecte danois.
Et le docteur continua en ces termes :
— Meusenhor, hum homem que esta à aima de todo, nâo se llie dd do que o mundo diz délie ^ e quanto mais boas obras faz, mais contente morre.
— Autant de l'un comme de l'autre, dit le chancelier. Qu'est ceci, messire le docteur Jacques Dubois? Comprenez-vous votre confrère?
— Monseigneur, répliqua Jacques Dubois, ces paroles sont, je crois ,' paroles lusitaniennes ou portugaises.
Et le docteur, après avoir salué gravement , reprit par ces mots :
— Men ma ni intet tànka ait dett âr mitt enskilda intéresse sont fôrânleder mi g, att framtrâda til den Hôge Cancelleren. Sa g Kommer uii râttvi" sans namn ock for den orsaken har jag râttigliet att blifva hÔrd, framfôr denna trupp af Kofmân som b égara gunst ock nàd.
— Qu'est ceci à cette heure?
— C'est langue suédoise, ou me trompe fort, dit Jean Barthélemi, conseiller au parlement de Toulouse.
— Donc , compère, ajouta Antoine Duprat, ne savez-vous autres façons de dire?
Lors, le docteur saluant de nouveau :
— Vamos claros, estemos a cuentas; no kay peor sordo que el que no quiere oir.
— Ah ! ah ! parle-t-il aussi castillan? Le docteur reprit aussitôt :
— Tliis bail is sa brillant and so joyfulltkat I
am indecd vei^ sorry to trouble so amiable gentlemen as y ou are.
— Bravo ! cria le chancelier, qui riait outre mesure , voici du bel et bon anglais ; j'entends a cette heure et me commence à douter qui pouvez être, gentil docteur; parlez donc français, mais français trié et choisi comme le savez écrire. Salut au noble et docte Panurge ! Quoique je ne ressemble à l'excellent fils de Thorrilique Gargantua, fils de Grangousier, je ferai de mon mieux à vous recevoir. Maître François llabelais , vous êtes ici chez l'un de vos plus chauds et tenaces admirateurs. Parlez, demandez, exigez, et je promets en toutes choses vous être favorable.
— Monseigneur, dit Rabelais, je viens réclamer les franchises du collège de Girone , au nom de l'université de Montpellier.
— Accordé par avance et sans appel.
A peine le grand nom de Rabelais fut- il prononcé, que de tous les coins de la galerie et des salons la foule se précipita autour du pseudonyme Alcofribas, abstracteur de quintessence. Rabelais venait de publier, sous ce nom burlesque , les deux premiers livres de son immortel Pantagruel. Chacun voulait voir et entendre le
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moine transfuge de Fontenay-le-Comte et de Maillezais, l'homme le plus bizarre, le plus docte et le plus spirituel de son siècle, l'auteur à la fois le plus frivole et le plus profond qui eût jamais laissé couler une idée de sa plume.
Force fut au grand Alcofribas, de se laisser entourer, presser, accoler, complimenter. Antoine Duprat, le prenant par la main, voulut le présenter à toute la cour, fier qu'il était de posséder un tel hôte.
— A quand la suite de Pantagruel? lui criaiton de toutes parts? Nous donnerez-vouspas nouvelles du bon Panurge et de Carpalim?
A quoi il répondait :
— La tête me fait un peu mal , et sens bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu brouillés de cette purée de septembre. Vous aurez le reste de l'histoire à ces foires de Francfort , prochainement venantes , et vous verrez comment Panurge fut marié et co
— Cela s'entend de reste, interrompit le gros chancelier. Venez, venez, maître Alcofribas, que je vous présente à la duchesse Marguerite, qui se pâmera d'aise en vous voyant. Elle devise à cette heure, là-bas, à messire Bonaventure Desperriers, joyeux conteur, son émule et protégé.
A sa droite est messire Guillaume Budée, seigneur de Marly-la- Ville, docte homme s'il en fut, qu'Erasmus a surnommé le prodige de la France, A sa gauche , vous voyez messire Guillaume du Bellay et maître Jouan, nain et fol de madame d'Angoulême ; ici, c'est maître Roux, à la fois architecte, poète et musicien; là, Jean Passerat, professeur pourl'éloquencelatine ; plus loin, quatre de vos confrères, les docteurs Fernel, Braillon , le Coq et Akakia. Cestui-ci est un gentilhomme italien qui a nom Théodore de Trivulce, neveu du maréchal; il muguette à cette heure à madamoiselle Anne de Marie, et celui qui se dirige du côté de la galerie est messire Hugues de Laborne, un de nos plus gentils seigneurs.
Un mouvement de la foule vint cacher à tous les regards le chancelier et le docteur François Rabelais.
Le comte de Laborne continua de s'avancer vers la galerie, où il s'arrêta enfin près d'une fenêtre ouverte pour respirer un peu d'air. Après avoir figuré dans le quadrille mythologique de madamoiselle Renée, il avait quitté son déguisement et repris le haut-de-chausse&, la cape et le pourpoint. Au lieu du casque grec, il portait un chapeau de feutre à plum^^s, et une bonne rapière
milanaise remplaçait le glaive antique à son côtéo Appuyé sur les balustres de la croisée il passait nonchalamment la main dans ses cheveux blonds pour réparer le désordre du bal ; et la tête fatiguée de veilles et de plaisirs, il s'abandonnait en jeune homme à cette quiétude, à cette douce inaction de l'esprit qui repose de la vie et de la pensée. Ses regards tombaient indifféremment du balcon de marbre sur le pavé de la rue des Augustins, où s'agitaient et menaient grand bruit, laquais, passans, mules et litières ; sans que ce bruit, cette confusion, portassent, à ses yeux ou à son oreille, le plus petit trouble, la plus faible perception. Il oubliait en ce moment la fête brillante du chancelier, et son propre bonheur, et son amour et les charmes de madamoiselle de Heilly, et l'avis mystérieux qu'un masque inconnu lui avait donné sur le grand escalier de l'hôtel d'Hercule.
Trois dominos parurent en ce moment à l'entrée de la galerie.
— Le voilà! dit l'un d'eux.
— Silence! vous, veillez à ce que ne soyons surpris.
— Nous sommes seuls avec nos armes.
— Voici l'instant, approchons.
Le comte cependant ne remarquait pas les deux étrangers qui étaient venus se placer à ses côtés. Il fallut qu'on lui adressât plusieurs fois la parole avant qu'il se mît en position de répondre.
— Corps-Dieu ! dit-il enfin, je cuide, messires, que c'est à moi que vous en avez? depuis une heure, que me cornez-vous en les oreilles ? masques de malheur, qui me poursuivez comme fantômes, que me voulez-vous?
— Ta vie! murmura quelqu'un d'une voix sombre.
— C'est peu de chose en vérité 1 voyons si tu la sauras prendre !
En disant ces mots, le jeune comte tira son épée.
— Ah! viens, comte de Laborne, c'est tout ton sang qu'il me faut! tout, jusqu'à l'ultime goutte! tout, comprends-tu bien?
— Par la ratte-diable! ne suis sourd. Venez sur cette terrasse adombrée de grenadiers verdoyans ; votre épée ou la mienne sera tout à l'heure plus rougie que les fleurs en ces arbustes semées. Mais ne puis- je savoir ?
— Tu ne sauras rien, comte de Laborne, car combattant, je garderai ce masque ixu visage».
As-tu besoin de connaître mon nom pour savoir ce que vaut mon bras? Tu m'as blessé au cœur, comte, et c'est au cœur que je te veux frapper ; c'est le cœur de ta famille , le cœur de ta maîtresse et de ta mère, que je veux briser comme verre fragile avec la nouvelle de ton trépas. Viens donc; vois-tu pas que ton sang croupit en tes veines ?
— Je n'ai pas de second.
— Je n'en veux non plus que toi; c'est entre nous deux, estoc contre estoc, haine contre haine , sang contre sang. Tiens !
— Attends. J'avise la comtesse ma mère, passant au milieu de ce cercle de gentilshommes et de dames. Gardons qu'elle ne nous voie. Dieu! conmie son front est pâle !
— Il le sera bien plus demain !
— L'un de nous le verra.
Et les deux champions pressèrent le pas sans dire un mot de plus. Ils entrèrent seuls sur la terrasse, dont la lourde porte retomba sur eux comme la pierre d'un sépulcre
Le comte alla frapper de sa tête les dalles de
marbre, (jii poussant un long soupir. L'estoc de son rival l'avait percé de part en part
— Tout est-il fini, murmura une voix glapissante, au travers de la porte entr'ouverte ?
— Oui, dit Ludder en ôtant son masque. Partons.....
Et de son mouchoir il essuya la lame sanglante de sa rapière
Le b^l touchait à ce moment où la gaîté se ranime; où l'on craint de voir le plaisir s'envoler avec les dernières heures de la nuit ; où la venue du jour est le premier souci des jeunes filles. De nouveaux quadrilles s'étaient formés au son des joyeux orchestres. On voyait s'entremêler une troupe de damoiselles aux corsages d'or et de fleurs, aux traits épanouis comme leurs guirlandes de roses effeuillées.
Vers l'extrémité du salon qui touchait à la terrasse de la galerie, une femme vêtue magnifiquement , la tête chargée de pierreries, venait de s'arrêter au milieu d'un cortège de seigneurs et de gentilshommes. Elle semblait une reine , tant son port était noble et fier; pourtant ses lèvres, embellies de sourire, étaient pâles comme
3o LES MAUVAIS
ses joues, qui paraissaient porter Tempreinte d'une mélancolie habituelle.
Le capitaine Louis de Harlay lui adressait en ce moment la parole :
— Belle comtesse ! vous venez de parler un long temps au chancelier; dites-nous, est-il point vrai que madame régente, sur sa demande et la vôtre, vient de confier à notre jeune ami le commandement d'une compagnie de cent hommes d'armes? Il me tarde, pour ce qui me regarde, de présenter mes complimens à messire le capitaine Hugues de Laborne.
— Je vous le dis en secret, tant j'en suis aise, répondit la comtesse, demain la nouvelle en sera
donnée à la cour, et mon fds Mais où est-il
à cette heure? Sans doute auprès de mada-
moiselle de Heilly.
— Non , madame ; madamoiselle Amie est partie en sa litière, y a jà demi-heure, car je n'ai vu en l'antichambre pas un homme de sa livrée.
— Enfant! reprit madame de Laborne, en se mirant dans la glace de son éventail de plumes, il aura voulu accompagner sa tant aimée jusqu'à l'hôtel des Tournelles.
La comtesse releva ses beaux yeux, qu'elle
GARÇONS. 5l
porta au hasard sur la foule. Tout à coup un cri s échappa de sa bouche.
— Qu'avez-vous, madame? interrompit messire de Beaumont, qui prit dans ses mains la main tremblante de la comt^esse.
— Rien, messire, ce n'est rien qu'un léger mal de tête Je pense à me retraire.
— Au moins vous conduirai-je à votre litière.
— Il n'est besoin, messire, recevez mes remercimens et mes adieux.
Et saluant de la main les gentilshommes qui l'accompagnaient, elle rentra aussitôt dans la foule. Deux fois la comtesse fit le tour des salons du chancelier ; elle s'arrêta enfin à l'entrée de la galerie solitaire, où un homme venait de se glisser dans l'ombre.
— Arrêtez, messire, dit-elle d'une voix émue, et ne craignez rien de moi, qui suis votre amie.
— Madame, répondit l'inconnu, vous vous trompez, et je ne suis celui que vous cuidez.
— Pouvez- vous être en défiance de moi, messire Ludder? Votre masque s'est détaché tout à l'heure , et mon cœur vous a su reconnaître. Méchant jeune homme ! que pouvezvous craindre d'une femme dont l'amour....?
32 LES xVIAUVAïS
— Ah! n'achevez, madame, dit Ludder , qui repoussa la main de madame de Laborne.
— Non , messire , vous m'écouterez ; venez , venez sur cette terrasse où personne
— Non, non, je n'irai pas !
— ' Qu'avez-vous? pourquoi vous éloigner de moi? Asseyez-vous ici sur ce pliant , il faut que je vous parle.
Et la comtesse, enlaçant Ludder de ses bras, le força de s'asseoir. Il obéit malgré lui , comme sous l'empire d'une volonté qui subjugait la sienne.
— En quel danger, messire , vous êtes-vous imprudemment jeté , venant à cette fête où tout vous est ennemi, où n'avez que moi seule pour soutien, moi seule pour amie.
— Ah ! ne parlez pas ainsi, madame !
— Et pourquoi n'avouerais-je le secret de
mon amour, puisque vous le connaissez
puisque..... vous m'aimez; me l'avez-vous
pas dit? Messire, ôtez ce masque.
Et de ses deux mains la comtesse détachait les cordons du masque importun.
— Jésus! s'écria-t-elle en joignant les mains, quelle pâleur! quel trouble ! — .
— Madame, j'ai perdu tout ce qui pouvait faire riieur de ma vie,
— Tout, messire? Une destinée cruelle a
de vrai, que malgré nos efforts les deux prisonniers
— Ah! madame, ne me remémorez si horrifique et lamentable histoire , si ne voulez que je vous haïsse.
— Me haïr ! ingrat! vous ai-je pas sacrifié
tout, mon rang, mon avenir, ma vie même? —
La vengeance de don Enguerrand mais il
n'affiert, je suis prête et vous me repoussez!
— Ah! pardon, madame! je suis un malheureux ma tête est perdue la mort,
la mort seule maintenant Mais non; je dois
pourchasser jusqu'au bout ma destinée de malheur; je dois sécher cette source de calamités et d'horreurs
— Oh! rejetez ces noirs pensers, pauvre ami! ores, il n'est rien qui me puisse séparer de vous !
— Rien? murmura Ludder.
— Non, rien! Donnez-moi cette main que j'adornai de cet anneau terrible. Fatal anneau, tu enserres ma vie ou ma mort, si celui qui te porte ne daigne protéger une faible femme qui
34 I^ES MAUVATS
s'est donnée à lui. Laissez-moi le Yoir encore, ôtez ce gant
— Non, madame l
Et le jeune homme, épouvanté, se leva tout à coup, pâle, haletant, et l'œil égaré.
— Du sang! s'écria madame de Laborne,
du sangl Ah! j'en ai le bras tout souillé !
du sang au milieu d'une fête ! A qui est-il?
répondez ! . . . . ie veux savoir ! — pourquoi mon
fils n'est-il pas là? quel pressentiment!
malheureux ! dites que non ; messire, je vous
en prie à deux genoux! oh! dites que vous ne l'avez point tué
— Madame , j'ai combattu en loyal gentilhomme Sur cette terrasse ! il est là !
A ces mots la comtesse poussa un cri horrible, et tomba renversée sur le parquet.
Olivier et Buschard se précipitèrent au même instant sur Ludder, qu'ils emportèrent comme un mort par l'escalier de la galerie. Ils avaient gagné le quai avant que la foule, pressée autour de madame de Laborne, parvînt à la rappeler à la vie. D'une main défaillante elle montra la terrasse, et retomba aussitôt dans un profond évanouissement.
On releva le jeune comte, dont le cœur battait encore. Par ordre du chancelier, les domestiques armés se répandirent dans l'hôtel et par les rues, et cette scène de deuil et de meurtre mit lin aux plaisirs et à la joie.
De fossés creux, ou de tour bien murée, N'a pas besoing de mon cueur la fortresse, Dont je vous fcls dame, royne et maîtresse, Parce qu'elle est d'esternelle durée.
Henri ii, à Diane de Poitiers.
Rien n'est plus beau qu'une ville entière, se ploiigeant avec ses monumens dans la bruine, aux rougeâtres reflets d'un soleil d'automne. Ce bel astre, tout en quittant l'horizon, illuminait encore la voûte du ciel. On eût dit, au premier aspect, un immense incendie. Les nuages, immobiles dans l'air, étages les uns au-dessus des autres, figuraient des volcans en travail, tout inondés de grands ruisseaux de lave. Paris ressemblait à Sodome, sous le vent de la c-olère divine ; ses pieds baignaient dans l'ombre, et sa tête étincelait d'un panache de flammes. Mais bientôt cet éclat de l'air disparut; les nuées, de rouges
GARÇOiNS 37
qu'elles étaient, devinrent blanches et violettes ; peu à peu elles se fondirent dans le bleu du ciel, et l'horizon ne conserva plus qu'une teinte largement grise, sur laquelle s'allongeaient et se profilaient en noir les clochers de la vieille Lutèce.
D'un côté, c'était Notre-Dame, dont les tours gothiques surplombaient les douze clochers de la Cité; au loin, Saint-Jacques, semblait vouloir escalader le ciel avec ses quatre dragons de pierre ; plus bas , la tour du Louvre, qui penchait comme une colline; puis une forêt de flèches tailladées en scie; des portails, des arcsboutans, des points lumineux, s'éclipsant et reparaissant tour à tour; des colonnes nuageuses de fumée noire, et une mer de toits uniformes, s'élargissant et se perdant au loin dans la vapeur.
Tel était le spectacle que Ludder, enveloppé de sa cape, contemplait du haut de la montagne des Gobelins. Ce lieu, qui dominait le faubourg Saint-Jacques, le faubourg Saint-Germain, et une partie de la Cité, n'était pas alors couvert d'habitations comme il l'est aujourd'hui. On n'y voyait qu'un seul moulin, qui s'élevait au milieu de la campagne.
Les jours de fête.s, dans l'été, la joie plébéienne
des fau}30urg"s environnans, s'y donnait rendezvous : on s'asseyait sur l'herbe, on humait le bon air; le Gâtinais coulait des brocs et des pintes; les gros rires éclataient , et on se parlait d'a-mour, la bouche pleine de jambon et de vin; puis, on descendait la colline, et on allait se perdre et s'égarer dans la vallée , sous les ombrages des grands peupliers à travers lesquels apparaissait Gentilly, avec ses chaumières, son clocher pointu, et ses deux tours à demi ruinées.
Mais dans ce moment tout était désert. Nul bruit ne se faisait entendre, excepté le grillon dans l'herbe, et le battement monotone du moulin, dont les ailes tournoyantes jetaient de grandes ombres sur la terre, comme le galop d'un cheval géant.
Ludder demeurait debout, la tête tournée vers Paris , et plongé dans la méditation ; Buschard ronflait au pied du moulin, enseveli dans un large et creux fossé , à l'abri d'une haie de broussailles. Lourdement étendu sur le dos, il avait l'attitude d'une de ces nombreuses victimes de la soif qu'un tempérament trop salé renverse chaque dimanche le long des chemins, les bras en croix , les pieds en l'air, le nez rouge et la bouche ouverte ; pourtant ce n'é-
.GAllÇONS. 59
lait pas l'ivresse, mais la fatigue qui le faisait sommeiller.
Attaché à Ludder, comme le mouton l'est au berger, Técolier avait partagé la mauvaise fortune de son ami , moins par dévouement que par incapacité de se conduire ; et, suivant ses pas, il avait été contraint de s'éloigner des murs de la ville, et d'errer avec lui toute la journée , sans gîte et presque sans repos.
Car, depuis l'incendie du pilori et la mort du maître bourreau de l'Abbaye- Saint- Geimain , depuis, surtout, son duel dans rhôtel d'Hercule avec l'héritier d'une maison riche et puissante, Ludder ne pouvait se montrer dans les rues de Paris sans courir le risque d'être arrêté par les limiers de la justice prévôtale, et oTiblié, pour le reste de sa vie, peut-être, au fond du cachot des Bohémiens.
Peu soucieux d'aller pourir sur un grabat ; jaloux de sa liberté comme du seul bien qu'il possédât ; profondément écœuré par les mœurs de Paris, où le contact de sa vie errante et inoffensive n'avait fait jaillir que des crimes, il avait résolu d'abandonner ses projets de fortune et de grandeur , de quitter une ville toute hérissée de gibets et d'églises, et dont la physiono-
4o LES MAUVAIS
mie patibulaire ne portait à son âme que des souvenirs de mort et de despotisme.
Peut-être^ dès ce jour même, aurait-il exécuté son dessein, s*il n'avait eu le désir de revoir encore une fois le seul être qui l'attachât à la vie; cette jeune fille toute simple et naïve , dont la dévotion était un charme de plus , et dont la pure et gracieuse figure avait jeté pendant quelques instans un peu de soleil sur l'ombre de sa jeunesse.
Jacqueline devait aller prier ce soir même à Sainte-Geneviève; il le savait; elle le lui avait fait dire
Et quand il était si près d'elle; lorsque ses yeux pouvaient distinguer les flèches de l'Abbaye; que peu de minutes suffisaient pour le rapprocher de celle qu'il aimait; il lui aurait fallu des forces surhumaines, pour renoncer au bonheur de la rejoindre.
Aussitôt qu'il ne vit plus le soleil à l'horizon, il se retourna vers Buschard pour l'éveiller ; mais quelle fut sa surprise quand il aperçut l'écolier le nez contre terre, gesticulant des mains,, remuant def pieds, comme un homme qui cherche à ne pas se noyer.
Il le poussa du bout de son houseau.
GARÇONS. /[l
— Or sus! maître Buschard, debout, debout, ce n'est l'heure à présent de prendre taupes en terre, mais mieux de déguerpir au plus vite. Trut, trut; en avant !
— Oh! oh ! reprit Buschard, saintBabolin me soit en aide ! au secours! je naie ! d'où me vient cette eau ? que cette boisson est amère ! Holà 1 holà ! je n'ai plus soif.
— Silence, maudit ivrogne, clos ta bouche, et ouvre l'œil, debout, debout, sinon je pars et te laisse pourir en ces champs comme chien mort.
• — Quoi? qu'est-ce? Ho, ho! grand merci, frater, je te dois un beau cierge. De vrai, j'ai pensé boire la rivière, et sur ma foi n'est si vilaine mort que noyade. Arrière vapeur diabolique du cerveau ! Arrière songe horrifique et mal plaisant , j'en ai la langue qui me sèche et le gosier qui me ard plus que si j'avais mangé jambons, boutardes, parodelles ou langues de bœuf fumées.
— Te lèveras-tu? En as-tu fini, d'humer l'air comme une huître ouverte ? Bouge-toi quelque peu, sinon, je te laisse barbelotter à ton aise, le chef ouvert à la belle étoile.
— De par Dieu je n'y compte, mon très-digne
et honoré compère, reprit Biischard, se relevant et secouant une bouteille appendue à son côté ; d'autant que ma bourachc est vide, mon gosier tout de flamme, et le cabaret, là où ne sommes. Pour ce, tirons nos chausses et gagnons du pied.
Et suivant les pas de Ludder, le neveu de maître Oudard descendit le long du chemin qui menait an faubour»:.
Lorsque Buschard venait à causer, ce qui fort heureusement n'arrivait pas souvent, c'était une intempérie de langue et un flux de paroles qu'il devenait impossible d'arrêter. Aussi , son compagnon ne put -il échapper au récit du songe, dont il avait encore la cervelle remplie. C'était, disait-il, le diable, qui, sous la forme de la botte de samt Benoît , c'est-à-dire d'une tonne imnlense , l'avait défié en combat singulier. Le Sorboniste, qu'jme bouteille n'avait jamais fait sourciller , n'avait pu fuir devant une tonne pleine, et s'était précipité sur son ennemi, la main armée d'une large vrille, et le palais garni d'une soif inextinguible. Le combat avait été rude et long. Enhn la tonne, percée de part en part avait été sur le point de rester en son pouvoir, lorsque le malin esprit, soudainement avait changé !a liqueur vermeille qu'elle contenait en eau verte
et croupie ; et par la bonde et les trous , il en avait coulé tant et tant, que le lieu du combat était devenu une rivière sale et puante, au milieu de laquelle Buschard aurait perdu la vie dans des souffrances horribles , si le coup de pied de Ludder n'était venu le réveiller.
De ce songe affreux pour un buveur, l'écolier tirait les présages les plus funestes. En toute autre occasion Ludder n'eût pas manqué d'en rire : mais alors, les frayeurs et le babil de son camarade l'impatientaient tellement, qu'il menaça Buschard de. sa dague, s'il ne se taisait. Buschard rengaina sa langue, et ne songea plus qu'à se tenir d'aplomb sur ses jambes. Seulement, toutes les fois qu'il passait sous l'enseigne d'une taverne et d'une hôtellerie, ses yeux et ca tête se dirigeaient vers la porte de ces retraites charmantes; sa poitrine se gonflait et de longs soupirs s'exhalaient de sa bouche.
Le jour était à son déclin lorsque les deux amis, après avoir traversé la porte papale, les rues des Quatre-Vènts et du. Foin-Saint-Jacques, arrivèrent sur la petite place de l'abbaye Sainte-Geneviève. C'était uii grand et riche monastère, fondé par le roi KIodwig, r^i Clovis , à la sollicitation de Clotiide sa femme, et de sainte Ge-
neviève. 11^ était situé entre les collèges de Navarre et de Montaigu , et comprenait une immense étendue de terrain.
La porte de l'église, encore ouverte quoiqu'il fût déjà tard, était revêtue d'une tenture noire. Un religieux venait de mourir, et son corps restait exposé aux regards des fidèles. Ludder promena un œil inquiet sur la place, cherchant s'il ne verrait point paraître de jeune fille.
Après quelques instans d'attente il résolut de parcourir l'église et s'avança vers le petit portail, accompagné de Buschard, qui devait rester en sentinelle à la porte.
Mais au moment où Técoher gravissait la dernière marche du perron, il sentit le poids d'un homme tomber sur ses épaules. Dans sa frayeur il se crut assommé par quelque saint de pierre qui se détachait de sa niche , et il rétrograda de quelques pas. Ce n'était cependant qu'un homme de chair et d'os , le gros commis Rigolet, qui, après avoir accompagné sa jeune maîtresse jusqu'à la porte, s'était caché dans l'angle du portail, au lieu et place d'une image de saint Cyprien, que la main du temps avait précipitée de sa base.
Ce brave jeune homme prit affectueusement
GARÇONS. /iS
la main de Ludder, et se haussant de son mieux sur ses petites jambes, il dit tout bas : Messire, la seconde chapelle à droite. Puis il courut retenir Buschard, qui , obéissant à l'impulsion du choc, cherchait en vain à rattraper son centre de gravité.
Tandis que Rigolet et Buschard tombaient dans les bras l'un de l'autre , comme de vieux amis qui ne se seraient vus depuis vingt ans , Ludder pénétrait dans l'intérieur de l'église.
Le jeune aventurier ne portait pas un cœur qui s'ouvrît facilement aux émotions religieuses, grâce à la bizarre éducation de sa jeunesse.
La licence des universités , la morale païenne et sensuelle des Bohémiens dont il avait été nourri, avaient dû le cuirasser d'indifférence et de dédain pour tous ces grands spectacles de la mort que la religion étale complaisamment aux regards des hommes. Toutefois en voyant cet appareil funèbre, ces faisceaux de piliers revêtus de drap noir, ce cercueil entr'ouvert au milieu de la nef silencieuse, ces milliers de petites lueurs rouges qui dansaient au bout des cierges comme des flammes infernales, les fronts chauves de ces religieux immobiles et priant dans leurs stalles comme des mortsqui veillent un mort, Lud-
der ne put se défendre d'un serrement de cœur et d'un frisson douloureux. Il crut voir un moment le corps du jeune comte de Laborne, couché dans sa bière, venant se placer comme un remords entre son meurtrier et l'amour de Jacqueline. Ce contraste d'un rendez-vous et d'un cercueil, cette jeune fdle et ce vieux mort, un cœur palpitant près d'un cœur si froid , cette sombre et terrible antithèse pesa de tout son poids sur son âme. A ce jeu fatal du hasard, il reconnut sa destinée; ses genoux tremblèrent, et son front brûlant s'appuya quelques instans contre le marbre d'un des piliers de l'église.
Enfm , ses pas se dirigèrent vers la chapelle où l'attendait sa jeune amie. Cette chapelle solitaire, enfoncée dans une des parties latérales de Sainte-Geneviève , n'était éclairée que par une petite ogive, que l'on voyait s'arrondir au-dessus de l'autel. Le crépuscule versait encore sur les carreaux de pierre un filet de jour bleuâtre. Hormis deux ou trois grandes dalles sillonnées de lettres gothiques et d'inscriptions tumulaires, le reste de l'enceinte était plongé dans l'obscurité. Cependant les yeux de Ludder aperçurent à travers la grille de la chapelle le chaperon et la robe noire de Jacqueline. Elle était à genoux,
le front plongé dans ses mains ; cf., penehée sur l'angle d'un tombeau de marbre , elle priait, ou plutôt elle semblait pleurer, car de gros soupirs s'échappaient fréquemment de son sein.
Ludder s'arrêta pour la contempler un moment, et, appuyant sa tête contre les barreaux de fer de la grille , il entendit murmurer ces mots.
— Mon bon Jésus ! mon Sauveur, en pitié prenez-moi : j'ai souffrance et grand'peine; moi qui l'aimais si bellement, moi qui me croyais
tant aimée Eh bien ! il me met en oubli, une
autre, une autre que moi...„.. Oh! mon Jésus, que vous ai-je fait, pour de la sorte me traiter? Suis-je pas une de vos plus fidèles servantes, moi qui vous prie tous les jours, moi qui confesse
et communie moi qui l'aim.ais d'amour si
grande!.... Jésus, mon Dieu, que vous ai-je fait, pour planter en ma pauvre âme l'épine la plus dure et la plus cruelle entre toutes celles de votre sainte couronne?
Ludder, vivement ému par cette désolation profende, ne voulut pas en entendre davantage et se précipita dans la chapelle. Le bruit de ses pas et le cri plaint^'f de la grille tournant sur elle-même , frappèrent loreille de Jacqueline.
Elle se releva promptement et courut s'asseoir sur un banc de chêne adossé au mur du confessionnal. Là, Ludder, dont le cœur battait avec force, se jeta à ses pieds, saisit une de ses mains tremblantes, et, la pressant avidement de ses lèvres, il lui dit à voix basse :
— Jacqueline, vous pleuriez?
Jacqueline essuya ses yeux avec son voile et ne répondit que par un grand soupir.
— Jacqueline, qu'avez-vous? est-ce moi qui vous grève d'autant de peine. Oh 1 dites, ma mie, car vos pleurs me font mal
— Ma mie, répéta tristement la jeune fdle ! moi, votre mie, oh! non, et n'ai jamais pu l'être. Non, jamais, et voilà mon souci, mon deuil et mon chagrin î
— Se peut-il, vraiment?
— Oh! je le sais bien, sans point mentir, celle qui est votre mie, car hier on me l'a trop appris!
Ce n'est pas la pauvre Jacqueline, la toute petite bourgeoise, l'enfant de maître Oudard, le vieux mercier. Mais mieux, une grande dame bien belle et parlante à merveille, une comtesse de trente ans, oui, une comtesse; allez, messire, j'ai bien de quoi larmoyer — Et Jacqueline se prit à pleurer de nouveau.
— Oh! je vous jure et conjure, renfoncex vos soupirs et vos pleurs , car ces soupirs qui viennent du profond de votre àme tombent sur moi comme coups de martels , et quasi mettent en éclats tout mon cœur. Oui, vous êtes toujours ma mie, la seule mie de mes yeux, de ma bouche, de mon âme , tout autre dire est mensonger et je le dénie.
— Dénierez-vous mon père?
— Oui, s'il a dit que j'aime autre que sa fille.
— Et Rigolet, qui de ses deux yeux vous avisa, sortant le matin de l'hôtel des Tournelles, où demeure madame de Laborne?
— La comtesse !
— Vous tremblez, messire? pourtant ce nom vous doit être cher.
— Il m'est affreux.
— Jésus, mon Dieu! que dites-vous?
— Jacqueline, il a tué, depuis que ne vous ai vue, deux êtres vivans comme vous et moi; deux pauvres êtres pour la vie desquels j'aurais baillé ma vie. Ne me le dites jamais, Jacqueline, et s'il est tombé de votre gentille bouche, priez le ciel qu'il n'amène malheur ni à vous, ni à votre vieux père, car il fait répandre du sang.
En disant ces mots, Ludder se releva, fit trois II. 4
5o ï'tS MAUVAIS
OU quatre pas dans la chapelle, et revint s'asseoir auprès de Jacqueline, sur le banc de chêne.
La pauvre enfant, tout émue et tremblante, le regarda long-temps en silence; enfin elle lui dit doucement et comme si elle n'eût osé lui parler :
— Pardon, messire, de mon doute et reproche : de vrai, j'avais si peur de n'avoir plus votre amitié
— Mon amitié 1 Jacqueline! ah! très-chère et gente fille, l'avez-vous jamais perdue? Que si mon cœur en était veuf, serais-jevenu, ce soir en cette isolée chapelle, chercher un seul de vos regards, emmi le monde de périls et dangers qui m'environnent?
— Vous, en danger? reprit-elle avec effroi.
— Las! suis-je pas un malheureux, un pau- ^rre fugitif? —
— Messire, se peut-il?
— S'il se peut? Ce n'est que trop vrai, Jacqueline. Vous faut- il redire que j'ai laissé heur et repos sur le seuil de votre porte : car de ce jour où maître Oudard m'a tant mal mené, de ce jour cependant le plus beau jour de ma vie, ains que mon cœur a connu le secret de votre cœur, ains que j'ai su de combien vous m'aimiez; de
GARÇONS. t3 1
ce jour-là, maux sans nombre et grêle de peines sont venus cheoir sur mon triste chef, si que je m'émerveille d'être encore de ce monde, et d'avoir assez de force pour vous aimer et vous le dire.
— Oh ! messire, revenez, revenez bien vite en la maison.
— Et votre père, Jacqueline?
— Mon père? Eh bien ! je lui jetterai tant
et tant de paroles douces et mielleusesen l'oreille, que je ferai vaciller son cœur; qu'il jettera bas haine et courroux, et vous fera meilleur recueil que n'avez jamais reçu.
Oui, si j'ai fiance en mon cœur, votre venue sera une bien-venue ; en votre compagnie, retourneront loger sous notre toit, liesse et bonheur ; mon pauvre vieux père n'aura plus visage triste et dolent; il rira, comme devant, chantera ses chansons, contera ses vieux et joyeux contes, car avec vous il pourra deviser et discuter le soir au coin du feu, ce qui n'était possible avec mon cousin Buschard et Rigolet : puis il n'est pas tant vieux qu'il n'ait plus en mémoire le premier service que votre bon courage nous rendit si généreusement en la foire Saint-Germain : il se recordera que vous avez fait la vie sauve à sa petite Jac-
qiieîinc, et se pourra qu'il yienno un jour à
Elle n'osa pas achever, ou du moins sa voix fut si faible, qu'elle ne laissa pas entendre le reste de la phrase; mais Ludder le comprit, un sourire de bonheur vint entr'ouvrir ses lèvres; et saisissant une des mains de Jacqueline, il reprit :
Oh , très-gracieuse fille ! sont vos douces paroles autant de rêves d'or qui font songer dé- Hcieusement mon âme ; c'est paradis qui s'ouvre et s'entrebâille à mes pauvres yeux. Mais, las l tant d'heur et de fortune ne peuvent m'advenir; j'ai sur ma tête un mauvais sort, qui me pousse et me crie incessamment en l'oreille : Ya, va, marche, et ne t'arrête au bonheur. Et il me faut aller, marcher à son vouloir — Oui, Jacqueline, cette main tant doucette et précieuse, cette main que j'étreins et qui se laisse étreindre, eh bien! ce soir peut-être est-ce la dernière fois que je la touche.
— La dernière fois ! —
— Je ne puis en cette ville plus long -temps demeurer.
- — Vous partez !
— Il me faut quitter Paris... .
— Où irez-vous?
— Je ne sais; en Allemagne.
GAUCOWS. 53
— En Allemagne! répéta tristement Jacqueline ; et elle retira sa main de celle de Ludder pour la porter à ses yeux; puis elle ajouta, d'une voix étouffée :
— En Allemagne! un pays maudit, tout
planté d'hérésie î En Allemagne ! Ah ! dites que vous n'irez pas, messire, que vous n'y retournerez
— Jacqueline, ne puis rester en France.
— J'entends, messire; j'entends de reste, pour ce qu'avez haute naissance et richesse : et moi^
pauvrette Mon bon père, et le vieil Eusèbe
me l'avaient bien dit : mal en advient d'aimer plus haut que soi.
— Non, non, Jacqueline, ce ne sont richesses et grandeurs qui me font départir. Oh! je jure et l'affie, tout l'or d'une couronne me duit moins que les rais de vos yeux. Mais c'est ma destinée, ma méchante destinée , qui déjoint nos deux cœurs, elle seule qui m'éloigne. En brief. ... Je ne puis et ne veux vous faire malheureuse
— Moi?
— Oui, ma mie, je ne veux noircir la blancheiu* de votre âme ; je ne veux coudre à votre tant douce existence, les troubles, inquiétudes et
misères de la mienne; — si vous saviez ce que
je suis!
Las! je sais que vous n'avez pas foi aux croyances de notre sainte religion; que vos lèvres si douces n'ont jamais laissé cheoir une seule de nos prières ; qu'un signe de croix pèse trop à votre main ; je sais que vous êtes un de ces pauvres égarés du giron de notre mère l'Lglise , et pour lesquels m'en vais tous les soirs priant de tout mon cœur et de toute mon âme ; que vous êtes —
— Oh! dites, ma mie, un hérétique, est-ce pas?
— Ilélas, oui ! mais aussi je sais, à part moi, que le cœur de Jésus est grand et appert ; que Notre-Dame la Vierge accorde bon aide et bon secours aux pauvres filles; que saint Jacques, mon patron, ^ grand crédit en la cour du ciel — Aussi est-ce pourquoi je ne désespère; et je prierai tant et tant, qu'il faudra bien qu'il m'octroye pour vous un petit coin en paradis.
— Mais, Jacqueline, si étais-je pire qu'hérétique, païen, ou fils de Mahom ; si mes mains n'étaient pures, si ma dague, jadis bleue comme azur, luisait couleur de sang?
T- Que voulez-vous dire?
— Eh bien! si j'avais épandu le sang d'un homme?
— Ohl non, non; il ne se peut; car vous n'êtes méchant, et ne voulez ma peine.
— Jacqueline! je dis vrai; j'ai forfait, et c'est pour vous; j'ai voulu vous venger ]
— Grand Dieu!
— Oui, votre larron d'honneur, votre ennemi, le mien; le sire de Laborne est mort à cette heure.
— Mort!
— Oui, mort hier en l'hôtel d'Hercule!
Je suis allé sur lui, et là d'un grand coup
d'épée
— Oh! n'achevez, messireî
— Je l'ai tué , tué ! Dites à présent : voulezvous pas m'avoir pour ami?....
— Jésus ! Jésus ! qu'avez-vous fait?
— Oh! dites-moi; voulez-vous pas être ma mie, avec le sang du fils et la haine de la mère?
Jacqueline ne répondit pas : son cœur était brisé. Ses yeux, ses beaux yeux bleus se dérobèrent sous ses paupières, et sa tête languissante se coucha sur l'épaule de Ludder, comme pour se reposer d'une émotion trop forte et trop soudaine.
Le jeune homme , craignant que dans son abandon elle ne glissât sur le pavé de la clia^ pelle, l'enlaça doucement de ses bras; et, tel qu'un frère qui soutient sa jeune sœur, il n'osa la réveiller ; mais, sous ce précieux fardeau, il tremblait de bonheur; son âme s'enivrait de muettes délices; car ce silence religieux, cet isolement complet, cette lueur mystérieuse et inégale , cette odeur d'encens , ce parfum d'église, ce froid des voûtes qui tombait sur sa tête, et cette jeune fille qui dormait sur son cœur, le plongeaient dans une volupté intime et profonde.
Cependant peu à peu sa tête s'embrasait. Il serrait de plus près et plus vivement contre son cœur le sein de sa jeune amie; il réchauffait ses mains au souffle de ses baisers; sa bouche même s'égarait sur la sienne
Tout à coup un chant lugubre et lent s'élança du fond de la nef; il retentit tristement sous les arceaux les plus lointains de l'église , et vibra jusque dans le cœur de Jacqueline. Elle r'ouvrit aussitôt les yeux, rejeta en arrière sa jolie tête, et soupirant d'une voix étouffée :
— Mon Dieul mon Dieu! où suis-je? .
— Sur mon cœur 1 répondit Ludder égaré, la pressant de nouveau dans ses bras !
Et l'on entendit le second verset de la prose des morts :
Quantus tremor est futurus, Quandb judcx est venturiis, Cuncta stricte discussurus.
— Frédéric ! cria Jacqueline ; entends-tu pas le D'ies irœ?
— Je n'entends autre que le vent de ton haleine, le bruit de tes lèvres, et le battement sourd de ton cœur qui sonne d'accord avec le mien l
Et le troisième verset :
Turba mirum sporgens sonuw, Per sepulcra regionum, Coget omnes antè thronum.
— Oh! laisse! laisse-moi! reprit Jacqueline; c'est la voix de Dieu qui monte contre nous, endurcis pécheurs que nous sommes, il nous menace ! Frédéric, pense à l'enfer.
— Que m'affiert Satan quand j'avise le paradis sur tes lèvres? Oh! mon ange! ma mie!
ma Jacqueline 1 que j'y cueille une éternité de
bonheur Et puis la mort! la mort! l'enfer!
les supplices ! les tortures !
Et les notes funèbres du quatrième verset retentirent :
Mors stupeblt, et natura,, Cùm resurget creatura^ Judicanti responsura,
— Frédéric! l'entends -tu? Voici, voici venir la mort; si elle allait nous prendre?
— Ah ! chère âme î vienne la mort, et qu'elle nous frappe ensemble !
— Frédéric ! par pitié
— Jacqueline! es-tu pas à moi?
— Oh! oui , ma vie est à toi, mais mon âme à Dieu, à Dieu seul. Jésus! Jésus! sauvez-moi!
Et aussitôt toute la chapelle s'alluma d'une clarté rougeâtre, et le cinquième verset éclata sous la voûte si bruyamment, que les vitraux en tremblèrent.
Judex esta : càm sedeblt Quidqidd latet opparebil, Nil inultwn remancblt.
A cette lueur inattendue, à ce bruit soudain, Jacqueline détacha de ses deux petites mains les lèvres de Ludder, collées aux siennes ; elle repoussa la vive étreinte dont il Fembrassait, et alla frapper les marches de la chapelle, de son front pénitent.
— Les voilà ! les voilà ! murmura-t-elle ; et Ludder eut à peine le temps de se glisser derrière le tombeau.
Et les moines, avec leurs têtes blanches et rasées, leurs visages rendus plus pâles par la pâleur des cierges, défdèrent deux à deux en silence, écoutant le bruit lent et monotone de leurs pas. Et les petits enfans, qui portaient le vieux mort, si jeunes, qu'ils fléchissaient sous le poids du cercueil, s'arrêtèrent un moment, tandis que les saqueboutes psalmodiaient les tristes sons d'un chant grégorien, et que l'abbé décrépit de Sainte- Geneviève, appuyé sur deux de ses religieux, le chef incliné, les yeux et la bouche entr'ouverts, la main tremblante , armée d'un rameau de buis, faisait pleuvoir quelques gouttes d'eau bénite sur le linceul. Cette scène solitaire et silencieuse, ces pieux devoirs rendus par l'homme qui va quitter la terre à celui que la terre va recouvrir, ces deux cadavres en présence , tous
deux immobiles et violets, représentant eomnie les limites de la vie et de la mort, portaient dans Tâme le deuil et l'effroi.
Jacqueline, le cœur et le front glacés, le regard terne et fixe , l'âme anéantie , tremblait comme si de cette bière, arrêtée devant elle, entr'ouverte et mal cachée par une serge noire et flottante, allait sortirune punition céleste; voyant dans ces moines des juges implacables, dans ce linceul un tribunal.
Soudain le cortège reprit sa marche, les novices raidirent leurs bras ; mais, cédant à la fatigue, les jeunes enfans laissèrent pesamment retomber la bière , qui roula sur le pavé , et lit monter vers la voûte un son lugubre et sourd.
Le corps du religieux saillit hors de son linceul, et découvrit ses mains jointes sur sa poitrine , que recouvrait un froc grossier, sa bouche horriblement contractée, ses yeux mats et blancs, ses joues creuses et livides.
Jacqueline se rejeta en arrière avec un cri horrible. Ludder s'élança aussitôt, et la reçut dans ses bras. Les moines avaient déjà replacé le cadavre dans le cercueil ; ils continuèrent leur pieux office, sans qu'aucun d'eux portât les yeux sur la chapelle, et continuant les prières des
GARÇONS. Gl
morts , ils disparurent lentement sons les derniers arceaux de la nef.
— Messireî murmura dans l'obcurité la voix tremblante de Buscliard, messire, il nous faut escamper au plus vitel Susi sus! j'ai vu des figures prévôtales errer devant le portail de l'église; laissez ma pauvre cousine aux mains de maître Rigolet que voici, et jouons du houseau par la petite porte.
Ludder ne voulait pas quitter les mains glacées de Jacqueline, qu'il réchauffait dans les siennes : l'écolier le tirait toujours par son manteau ; il fallut se résigner; et, le désespoir dans le cœur, avec le sinistre pressentiment dont une pareille scène avait dû traverser son âme, le jeune homme gagna la rue, et bientôt les clochers aigus de Sainte-Geneviève disparurent à ses yeux.
J'estois desteiiu ,
Combattant contre deux souldards :
Par Dieu ! c'estoient deux grands pendars Qui m'eussent arraché la vie Du corps, si n'eust esté l'envie Qu'avoy de vaillamment deflendre.
Jacques GrÉVIN. La Trésoriere, comédie.
Lorsque les deux fugitifs eurent atteint Thôtellerie desTrois-Pintes, Buschard se mit à frapper à la porte, avec l'énergie d'un homme qui ne se soucie guère de dormir sur un matelas de pavés, à la belle étoile et le gosier sec.
Au bout de quelques minutes ils virent poindre un peu de lumière à travers les fentes de la cloison, €t à un grognement sourd et non interrompu^ ils reconnurent aussitôt la voix de l'hôtesse. Celle-ci tira les verroux, entr 'ouvrit l'huis avec précaution, puis découvrant sa vieille figure de
singe, s'écria, sur le ton aigu d'une clef qui grince dans une serrure ;
— Par le saint jour de Dieu! mes très-honorés seigneurs, faut-il cogner si fort, et mettre en branle, comme bille sur tambour, toutes les verrières de la maison?
— Ventrebœufl vieille édentée! as-tu Toreille meilleure que la bouche? Tu reviens sans doute du sabbat, écuyère de manche à balai? Or çà dépêche un petit, maraude , ouvre- nous, et ne nous laisse claqueter des dents.
— De vrai, mes maîtres, que voulez-vous de moi?
— Rien qu'une chambre à coucher, s'écria Ludder.
— Qu'une pinte de muscadet, reprit Buschard.
— Ne le peux, le vous jure, mes très-respectables sires.
— Qu'est-ce à dire, visage de chouette ?
— Qu'il est nuit close, et que venez trop tard.
— Par ma soif 1 nous prends-tu pour gens bottés de foin, logeant le diable en bourse? Vire un peu de ce côté, vire ta lucerne, et aviseras d'anciennes et bonnes pratiques , maître
Biischard et messire Luclder, qui te pardonnent les conspirations sataniques dont tu usas envers eux, si tu leur veux bailler un gîte pour cette nuit.
— Encore une fois, je vous conjure ! Je ne puis vous éberger cejourd'hui. Il y a trop grande platelée de monde par la maison. Donc, pensez à vous retraire, et saint Quénet vous assiste et octroyé un bon couvert.
— Oh, oh ! par la mort-bœuf 1 je ne retourne en arrière, moi. Pour mon bedon ne faut grand place. Par ainsi j'entrerai, quand bien devrais te mignonner la vieille, et te jouer un duo sans musique. Allons, devant, devant
Et poussant de toute sa force, en guise de bélier, son énorme ventre contre la porte entr'ouverte, il la rejeta violemment sur le nez de dame Marie, qui, forcée de battre en retraite, livra passage à Buschard et à son camarade, non sans toutefois faire pleuvoir sur l'écolier une grêle de malédictions.
La porte retomba de son propre poids et se referma.
A peine étaient-ils entrés, qu'ils entendirent un bruit de voix si cQufus et si grand qu'ils ne doutèrent plus de la véracité de la vieille, et ils
GAuccms. 65
crurent la maison pleine depuis la cave jusqu'aux toits. Ce concert d'instrumens humains, plus barbares que mélodieux, partait du fond de la taverne. Les voix qui s'échappaient de temps à„ autre éveillèrent l'attention de Ludder, et lui donnèrent à penser qu'il se passait quelque scène extraordinaire ce soir-là en l'hôtellerie des Trois-Pintes. Quant à Buschaid, se trouvant en belle humeur, il accosta cavalièrement dame Marie, lui caressa le menton, et, tirant de sa coiffe mal assise sur sa tète une longue mèche de che-
veux gris :
— Marie, ma mie, très- chère empoisonneuse, il y a céans, sans point de doute, grande tablée de gens qui gallent , festoyent et banquètent. Que ce soit Satan et sa bande ^ il ne me chault, car j'ai le feu phlegeto en mes veines. Je tremble de maie soif; j'ai trente-six heures de boyaux de vides. Sus ! sus ! je te prie, mène-moi vers la table et la troupe bouteiliique , ou je me sens mourir
— Mon Dieu, mon Dieu, que saint Treignan me batte comme seigle vert, si le puis, répartit la vieille tout effarée, ramassant sa lanterne d'une main, et repoussant de l'autre les
attouchemens de maître Buschard. Encore un n. 5
66 LES XIAUVATS
coup, mes bons sires, je vous prie, ne demeurez céans , quand serait-ce monseigneur le roi François en personne, ne trouverais pas ou le fourrer.
Ludder, impatienté, allait tirer quelque monnaie de sa boursette , lorsqu'un coup de sifflet perça la porte d'entrée. La vieille, à ce bruit, fronça le sourcil et plissa la peau de son front comme un linge mouillé. Cependant, un second coup de sifflet retentit dans la chambre ; elle ouvrit alors une petite porte, poussa précipitamment Ludder et Buschard dans une salle basse, sans lumière, et toute jonchée de tables renversées ; là elle leur recommanda le silence le plus absolu , puis elle sortit en les assurant de son prochain retour.
Lorsqu'ils furent seuls, le bruit de voix retentit une seconde fois à leurs oreilles si distinctement, qu'ils se crurent au milieu de la compagnie. Ils ne se trompaient guère, car ils n'en étaient séparés que par une vieille tapisserie, pendue transversalement sur une corde.
Tandis que Buschard, malgré faim et soif, tremblait de tous ses membres, au cliquetis de jurons énergiques, et de gros éclats de rires, qui semblaient partir de bouches maudites et infer-
gauçons. 67
nales, Ludder s'était approché d'un coin de la tapisserie, à travers laquelle filtrait un peu de lumière. Alors s'offrit à ses yeux un spectacle aussi terrible qu'inattendu et bizarre.
Au fond d'une salle courbée en voûte, une douzaine de bandits étaient groupés autour d'une vieille table de chêne, hérissée de brocs et de pintes. Une lampe de fer, suspendue aux poutres du plafond, de laquelle s'échappait une fumée noire et puante, descendait perpendiculairement au-dessus de leurs têtes, et sa lueur rougeâtre éclairait des physionomies qui luttaient entre elles, de hideux, de bassesse et de difformité. C'était une réunion des principaux chefs de cette bande de brigands qui désolaient Paris, sous le nom de Mauvais Garçons. Assis au milieu de la table, sur une escabelle adossée au mur, trônait celui qui était revêtu, par intérim, des attributs et des droits de la royauté. Car, dans ce moment, les Mauvais Garçons, comme les sujets de François P% avaient perdu leur monarque. L'un gémissait prisonnier à Madrid, l'autre pendait a Montfaucon. C'était Guillaume Ogier, souverain du royaume argotique, le prince des gueux, le grand Coësre, qui présidait l'assemblée.
Un chaperon de gros drap sale et loqueteux.
OÙ voltigeait une vieille plume jaune, ombrageait sa figure à demi dévorée par un ulcère dont les ravages laissaient à nu les fosses nasales. Il imposait silence du pommeau de sa dague, qu'il étendait comme un sceptre. A sa gauche, Jehan Lubbe, tailleur de pierre, était assis sur le bord de la table, comme sur les marches d'un trône, les jambes pendantes, les bras nus, la poitrine découverte et noire de poils. Il appuyait une main sur un martel à deux pointes, instrument de son ancien métier et son arme favorite. De l'autre, toute marbrée de sang, il fdait son épaisse moustache rouge, et riait stupidement des lazzis de son voisin Jehan de Metz. Poète et voleur comme Yillon, dont il se disait l'élève, l'écolier Jehan de Metz était aussi mal en poinct d'accoutrement que le défunt auteur des Repues franches. Il portait pourpoint délabré , aiguillettes rompues, boutons intermittens, chausses tombantes, figure enluminée, nez gros et rouge comme charbon flamboyant; et, le menton enfoncé dans l'ouverture d'une pinte, il chantait ou plutôt criait à tue-tête quelques refrains bachiques. Plus loin, Contran de Quincy, autre écolier du collège de Navarre, fieffé ribleur, le front tout barbouillé de vin et le bras armé d'un jambon qu'il venait
de décrocher, assommait son camarade Crocoëson, ci-devant clerc de procureur, présentement roulant sous la table au milieu des pots.
— Corps et Ame, tripes et boyaux 1 criait Ogier ; Gontran ! païen maudit! cesseras -tu ce jeu, ou je te brise ma rapière sur les côtes? Et toi, damné d'ivrogne, avaleras-tu ta langue? Jehan de !Metz, te tairas-tu ?
Et Guillaume Ogier frappait du poing la table à grands coups redoublés, se démenant sur son escabelle comme un diable en bénitier; mais ses efforts étaient vains , Contran n'entendait pas, et Jehan de Metz, riant encore plus fort, chantait à pleine gorge :
Beau nez, dont les rubis ont coûté mainte pipe
De vin blanc et clairet.
Et duquel la couleur richement participe
De ronge et violet; Gros nez, qui te regarde à travers un grand verre,
Te juge encor plus beau :
Tu ne ressembles pas au nez de quelque hère
Qui ne boit que de l'eau ; Le verre est le pinceau duquel on t'enlumine.
Le vin est la couleur Dont on t'a peint aussi, plus rouge qu'une guine, . En buvant du meilleur
— Tiens, voilà, de par le diable! "qui le fera plus gros et enflé que marmite et potiron! Avale ce horion, mdcheur de paroles vides!
Aces mots, le verre du capitaine alla se briser en éclats sur le muffle saignant de Jehan de Metz. L*écolier ne se fit pas attendre pour riposter, et la pinte d'étain vola à la tête de Guillaume Ogier. Heureusement le chaperon para le coup, sinon, la boîte épicrânienne du pauvre sire aurait eu le sort du nez de Jehan de Metz. Cependant allait s'ensuivre une querelle dangereuse ; les deux bandits se précipitaient Tun sur l'autre , le coutelas à la main , pour se tirer du sang, lorsqu'apparurent dans la salle deux nouveaux personnages . Le premier, enveloppé d'une large cape, et masqué d'un cachelet de velours noir, était suivi d'un autre individu de haute taille, aux formes athlétiques, lequel se tint le front découvert sur le pas de la porte, en signe de respect.
— Holà! holà! Jehan le nez! s'écria le premier bandit, en jetant son masque, et on reconnut le visage d'Esclaireau. Holà! fds d'Astaroth, veux-tu pas ressembler au grand Coësre? As-tu .point jalousie de son visage? Et toi , Guillaume, arrière! Pvespecte la plus belle enseigne de cabaret que je sache! le plus éclatant guidon de
GARÇONS. 'y 1
la troupe, le nez de Jehan de Met/J Chiens et loups, c\ bas la gueule et les dents! A bas les couteaux ! Paix 1 de par le diable ! et m'écoutez î Ogier piqua sa dague dans la table, et regarda l'écolier, l'œil encore plein de rage et les lèvres tremblantes, puis il s'écria :
' — Eh bien ! feu d'Enfer ! que nous veux-tu ?
— Enrôler dans la bande ce gentil compère, répondit Esclaireau, montrant du doigt le candidat.
— Oh! oh! s'écrièrent les bandits, une recrue! De par saint Belzébuth! octroyons- lui le baptême ! le baptême ! le baptême!
A ces mots , les Mauvais Garçons se groupèrent de nouveau près de la table, et Guillaume Ogier, insinuant deux de ses doigts dans sa bouche, donna trois coups de sifflet qui retentirent dans toute la taverne, et firent trem 1er Buschard des pieds jusqu'à la tête.
La vieille apparut soudain , chargée de deux énormes pintes, remplies jusqu'au bord; elle les posa sur la table, puis elle voulut se retirer; mais Esclaireau la retint par le haut de son surcot de laine, et, la forçant de s'asseoir sur une escabelte renversée :
— Tout beau! dit-il. mère du Diable! sainte
Marie sorcière , demeurez céans; besoin nous est de votre gracieuse personne. Point ne sommes en l'hôtellerie, mais en l'église; cette table est Fautel ; ce matagot, le porte- chape; ces pintes, les fonts baptismaux; pour ce qui est de moi , je suis le parrain ; je vous tiens pour commère, et voici l'enfant.
De profonds éclats de rire partirent de toutes les bouches, car l'enfant avait six pieds pour le moins.
La vieille fit la grimace, et roula plusieurs fois les yeux vers la tapisserie : elle craignait que ses hôtes n'en agitassent les plis. Toutefois, elle ne la vît pas remuer, et resta tranquille sur son siège, prenant son mal eii patience, et demeurant en butte aux quolibets des bandits.
Alors cessa le cliquetis des pintes ; les bouches se turent, et pendant quelques minutes de silence, le néophyte, s'avançant au milieu de la salle à côté d'Esclaireau, put répondre aux interpellations de Jehan de Metz, qui commença en ces termes :
— A notre aidel Grilgoth, Astaroth, Rappalus otBelzébuih! dieux des ribleurs, débiteurs, harpailleurs, buveurs, coureurs de nuits, hasardeurs
de dés, tailleurs en piperie, tireurs de laine, et dégoiseurs de gausserie.
— Amen! amen ! répondirent les assistans.
— Qui es-tu ?
— Jehan Charrot, ex-clerc de M^ Février, procureur au Parlement.
— Que veux-tu ?
— Devenir enfant de la pince et du croc.
— Pour ce, que requiers-tu?
— Le baptême.
— A quelle fm?
— De me laver, nettoyer, absterger du péché originel d'honnêteté.
— Quel est ton parrain?
— Maître Pierre Esclaireau, ci-présent.
— Ta marraine ?
— Dame Marie, ci-présente.
— Esclaireau, mon ami, répondez -vous du poupon par-devant messire Satanas et les hommes ?
— Comme de moi-même.
— Et vous, la vieille?
— Comme de mon vin.
— Mauvaise caution, ma mie; mauvaise caution, je le jure, mais n'importe. Jehan Charrot, as-tu cœur au ventre, es-tu franc gaultier?
74 ^'3ÎS MALVAIS
— Regardez- moi, beau-père, et verrez si je fais mentir le proverbe :
Trou trop ouvert dessous le nez, Fait porter souliers déchirés.
— Bien répondu, crièrent tous les bandits à la fois.
— Jehan Charrot, le ventre ne suffit ; as-tu la dextre habile, et la dague affilée?
— Voyez -le, beau-père, par vos deux luminaires.
Et, en disant ces mots, il planta sa dague dans la table avec tant de vigueur, que Jehan de Metz eut besoin de tous ses efforts pour l'en retirer.
— Oh! oh! moins en faut pour cœur de soudard. Jehan Charrot, sais -tu pas aussi quelque peu piper le monde avec adresse et avantage?
— Beau-père, je sors de procureur.
— Oh! merveilleuse étoffe d'honnête homme! Jehan, mon bel ami, mon petit hillot, viens çà que je t'accolle ; si bel apprentissage à lui seul te vaudrait le baptême; par ainsi qu'il te soit octroyé. Compagnon Contran , fouette cette pinte d'un rouge bord ; et toi, Jehan, avance et m'écoute :
GAIICIONS. 75
De par Grilgoth, Astaroth, Rappalus et Belzébuth, dieux des ribleiirs, débiteurs, harpailleurs, buveurs, coureurs de nuits, hasardeurs de dés, tailleurs en piperie, tireurs de laine et dégoiseurs de gausserie ; par-devant Guillaume Ogier, notre bon sire et roi, grand Coësre et souverain du royaume argotique , et sur la présentation de maître Pierre Esclaireau, notre féal; nous, Jehan de Metz, déclarons et faisons, à présent et à tout jamais, ledit sieur Jehan Charrot enfant de la pince et du croc; lui octroyons le gracieux et inestimable titre de Mauvais Garçon, pour en jouir et le porter avec toutes ses immunités et privilèges. A l'effet de quoi, licite lui sera de visiter, en notre bonne ville et vicomte de Paris, tous pourpoints, capes, galverdines, chausses, hautde-chausses , robes de bure et de laine, frocs, harnois, bahuts, buffets, chapelles et boudoirs ; couper et découper toutes boursettes, bougettes, gibecières, escarcelles, sacs de drap et de velours; pincer tous écus d'or à la croisette, au soleil, à la salamandre, à la couronne, au porcépic, écus vieils et royaux, francs à pied, francs à cheval; testons à Feffigie du roi, tous blancs, Hards, doubles, coronats, deniers tournois et douzains, ludovicus et franciscus , parpailloleSj
76 LES MAUYAiS
ducatons, ducats, doubles ducats, saluts, demisaluts, et toute monnaie ayant cours; tromper devant et derrière, tous avocats, procureurs, sergens prévôts, tant des marchands que de la maréchaussée ; bouchers , charcutiers , poulaillers , rôtisseurs, baillifs ou capitaines de la santé, blattiers, cribleurs, boulangers, marchands forains, jurés vendeurs de poissons , cabaretiers , hôteliers et bordeliers; en brief, mener vie franche et joyeuse, à la barbe et au nez de soudards, archers et gendarmes, ainsi que le fit mon trèsdigne et illustre patron, maître François Villon, perdurant les meilleures années de sa vie, et ainsi que j'ai gros espoir de faire, tant que monseigneur Satanas me gardera de la messe et de la salade de gascon, laquelle vous prend à la gorge.
— Amen! amen! répondirent les brigands.
— A présent, reprit Jehan de Metz, tendant une pinte de vin, voici l'eau baptismale : Avale, avale, mon ami. C'est du clair et du meilleur. Qui boit bien le bon vin est de bonne nature. L'écolier ne recula pas devant une si douce obligation ; il saisit d'une main le vase pesant, réleva jusqu'à ses lèvres, et le -vida d'une seule haleine. Il avait bu la pinte, comme on dit, rubis sur l'ongle , et cinq fois , en l'honneur des
GAUÇONS. 77
convives, il répéta la cérémonie. Ce trait d'héroïsme acheva de gagner les cœurs à Fécolier, et mit toute la troupe en belle humeur. Déjà le cliquetis des pintes recommençait , et- plusieurs des convives , se portant le défi d'égaler ou de surpasser le nouvel adepte, plongeaient la bouche et le nez dans les brocs, lorsque le bruit soudain d'un meuble renversé suspendit un moment cette joie tumultueuse. Tous les regards se portèrent sur la tapisserie derrière laquelle le bruit s'était fait entendre ; et Guillaume Ogier, secouant le bras de la vieille Marie, lui cria d'une voix de tonnerre :
— Vieille manèfle, quel est ce vacarme?
La vieille, tremblante et tournant la tête en tous sens, ne répondit pas. Un cri plaintif perça de nouveau le faible rempart qui traversait la salle, et aussitôt la troupe, dégrisée par la crainte, se leva tout entière; elle fendit la tapisserie à grands coups de coutelas, et se mit en devoir de chercher l'auteur d'une rumeur si étrange et suspecte.
L'infortuné Buschard, le cœur plein d'effroi, le gosier sec et le ventre vide, n'avait pu résister davantage à la peur et à la soif; il venait de s'évanouir au tintement des verres et au son liât-
teur et désespérant des nombreux toasts qui formaient la partie la plus intéressante de la réception de l'écolier. Roulant dans l'obscurité, il avait entraîné dans sa chute, le poids d'une table et d'une escabelle. Il n'en fallait pas davantage pour alarmer des gens habitués à conserver de la vigilance, même dans le sommeil et l'ivresse.
Buschard s'offrit donc aux regards des brigands, dans une attitude peu terrible et hostile. Privé de sentiment, étendu par terre, il ne donna d'autre peine à Jehan de Metz, qui faillit tomber sur lui, que celle de relever sa pesante rotondité. Quant à Ludder, il avait mesuré toute la grandeur du péril qu'il courait, et, le nom de Jacqueline sur les lèvres, il avait juré de vendre chèrement sa vie. Acculé contre une porte close, entre deux angles de mur , tenant d'une main une escabelle, en guise de bouclier, et de l'autre son épée nue, il attendait de pied ferme le choc des Mauvais Garçons. Dès que ceux-ci l'aperçurent, ils se précipitèrent en foule autour de lui, brandissant leurs dagues , coutelas et allumelles, et criant : — A nous, enfans! à nous ce ribaud, qui veut jouer de l'estoc! Ludder reçut leur première ^^harge sur son escabelle, qui vola bientôt en dé-
bris. Il promena la pointe de son fer sur tontes les faces de ses ennemis, de façon à faire reculer les plus acharnés. Contran de Quincy fut même atteint d'un léger coup d'estoc, qui, traversant la manche de son pourpoint, pénétra jusqu'à la chair.
— Oh! oh ! cria-t-il, par la rate du diable ! le drôle n'a la main paralytique. Tiens, Jehan Lubbe, à ton tour.
Et il laissa passer devant lui le stupide et féroce manœuvre, qui, levant à deux mains son martel, allait mettre en éclats le chef du malheureux Ludder. Par un mouvement subit il baissa la tête, et la lourde pioche, effleurant son front, alla fendre et renverser la porte sur laquelle il était appuyé. Ludder tomba sur le carreau avec la porte fracassée. Soudain les bandits se ruèrent sur son corps en poussant un hurlement de joie et de triomphe. En une minute il fut dépouillé de sa cape, visité des pieds jusqu'à la tête, et garrotté les mains derrière le dos.
A peine la lampe eut-elle éclairé son visage que Jehan Charrot, jetant sur le prisonnier un regard où se peignait la colère, étendit une main, de l'autre frappa la table, s'écriant :
— Je veux être damné comme une serpe à
8o LES MAUVAIS
trente mille hottées de diables, si je ne vis hier ce jeune drôle en. la rue saint Cristophle ! Or çà camarades, vous saurez que ce maître fourbe a, de concert avec un autre traître, son digne et féal ami, Olivier le diable, conjuré ma perte et failli me dépêcher à notre seigneur le prévôt, et notre dame la potence.
— Oh, oh! que dis-tu là, Fami Charrot? reprit Guillaume Ogier.
— Je parle vrai, aussi vrai que cette table est table, ce vin est vin, et que ce fourbe est fourbe.
— Eh bien, que f es t-il advenu?
— Que le chien de Basochien, duquel je requérais asile contre le pourchas et les hacquebutes des archers du guet, me bailla une lettre pour un sien ami du châtelet, à l'effet de me celer et protéger. Me défiant du drôle et de sa générosité, comme d'un coutel à deux tranchans, chemin faisant, j'ouvris quelque peu sa douce épître et dedans trouvai que le bel ami m'envoyait gaiement danser la sarabande avec les carcasses de Montfaucon. Ce n'était rien moins, ce petit clerc du Châtelety qu'un bon et gros archer de monsieur le prévôt.
Ah ! messire de la Basoche, m'avez voulu don-
r, ARÇONS. 81
ner de la danse sans musique ; foi de voleur, il vous en cuira. En attendant que je vous happe, vos amis paieront pour vous, et ce mignon le premier : en conséquence, à moi ce drôle, à moi, camarade, ma dague a soif.
— Ohl ohl Jehan, mon ami, tout doux, reprit le grand Coësre. Par la mort diable ! tu réclames ce qui n'est à toi seul. Nous avons tous notre part à prendre.
— Moi, son pourpoint, s'écria Gontran, le mien est des plus clairs.
— - Moi, sa cape, dit Jehan de Metz.
— Moi, sa boursette, ajouta Jehan Lubbe*
— Moi, sa dague.
— Moi, sa bâtarde.
— Et moi, sa vie, s'écria Jehan Charrot d'une voix de tonnerre, au diable le reste! C'est tout ce que j*en veux.
A peine ces terribles paroles venaient-elles de retentir, que la vieille Marie, qui s'était échappée pendant le combat, reparut tout à coup au milieu de la troupe étonnée. Elle annonça d'un ton d'effroi qu'elle avait entendu dans la rue résonner un heurtis de piques , et les pas de plusieurs soudards s'arrêter devant la maison.
C'était sans doute le guet royal à la pour- II. 6
Sa LES MAUVAIS
suite de la bande. Il était temps de déguerpir.
On prête Toreille, on écoute; des coups de hallebarde tombent avec fracas sur la porte sourde de la taverne.
Aussitôt, chacun se lève et s'enveloppe, en silence, de sa cape ou de son manteau. Jehan de Metz saisit le bras de Buschard, Jehan Charrot s'empare de Ludder garrotté et bâillonné; Contran et Crocoëson défilent les premiers; Lubbe et Guillaume demeurent à l'arrière-garde.
Tous enfin s échappent par une porte secrète qui donne sur la rue Saint-Jacques, et, à la faveur du calme et de l'obscurité, les principaux chefs de la bande se dirigent, avec leurs prisonniers, vers la forêt du Bourget.
GAncoNS. S3
xxi;
Ce fait, aussi bon silence oLlenii, Leur dëclaira ce Ibrniel contenu.
Jehan Lejviairtî.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis que Ludder et Buschard avaient tout à coup disparu de la ville. Le bruit de leur mort s'était partout répandu : on disait qu'ils avaient été égorgés sur la route du Bourget par une bande de Mauvais Garçons. Un archer de la connétablie avait même un soir trouvé, dans un petit bois près du village de Dugny, une cape à collet de martre, en lambeaux et tachée de sang, reconn'ue par le maître mercier pour avoir appartenu au jeune gentilhomme allemand. Les poursuites dirigées par la justice contre les deux fugitifs avaient
8 4 Uif^ MAUVAIS
cessé depuis quelque temps. Le comte de Laboriie, qui revenait peu à peu à la santé, avait contribué de tous ses efforts à cette mesure.
Ce jour-là était un lendemain de fête. 'Les cabarets se voyaient encore encombrés d'oisifs de toute espèce. La rue du Paon regorgeait d'hommes et de femmes du peuple, d'ouvriers et de marchands, les bras nus, le tablier au ventre, la robe retroussée, les lunettes sur le nez, l'aiguille au doigt, le marteau, la balance, ou l'aune à la main; tous répandus çà et là, en groupes nombreux, se questionnant, se regardant, et se tournant avec tristesse vers la maison et la boutique du vieil Oudard, le mercier.
En effet, la porte et les fenêtres en étaient fermées, comme s'il n'y eût eu personne, et l'enseigne du roi saint Louis, veuve de ses ornemens habituels, des chausses, grègues et chemisettes appendues à l'auvent, criait solitairement sur sa longue flèche de fer, et semblait gémir de l'absence de ses maîtres.
— Par saint Nicolas! maître Claude, dit un petit homme, à face vermeille, aux cheveux argentés, tenant un oison dont il faisait neiger les plumes ; par saint Nicolas mon patron ! ce pauvre Oudard me fait larmoyer quasi comme une
GARCO?<S. 85
Madeleine A son âge, en la griffe du bailli,
foi de rôtisseur, c'est à fendre l'ànie.
— Bien vrai, maître Clioart, reprit un autre, dont les doigts agitaient une grande paire de ciseaux attachées à son liaut-de-chausses , marque distinctive des maîtres coussiers ou tailleurs; bien vrai? Bouter en la geôle, comme harpailleur et mécréant, le plus benoît sujet de l'Abbaye, c'est trait de bailli, bon plutôt à présider sur un tas de fagots, ou du haut d'une potence, qu'en un parquet où siège la justice.
— Un si brave homme !
— <3ui ne truphait aucunement!
— Qui onc ne sut avaler un chapon à crédit !
— Qui vendait son fd et ses aiguilles trois testons la grosse, pas outre plus que le double de leur valeur l
— La crème de sa corporation!
— Le chambellan des maîtres merciers de Paris !
— Compère, si tenais en mes mains, au lieu et place de cet animal, monseigneur le bailli des tondus avec ses estafiers, j'en ferais la plus belle carbonnade et platelée d'oisons qui onc ait été vue en ma rôtisserie.
— Et moi , compère, vienne au bout de mes
ciseaux ce juge à trois poils, et vous en déchiquêterai la peau en barbe d'écrevisse, très-mieux que la plus fine collerette du plus galant musquin de Paris.
— Et vous, maître Aubry, qu'opinez-vous en tout ceci?.... reprit le rôtisseur en s'adressant à la figure pâle d'un long lionjme maigre, dont les jambes nageaient dans des chausses roulées en colonnes torses et demi-tombantes.
— Hum! hum! ce que j'en pense, s'écria riiomme maigre, d'un ton de nez. fort capable: Hum! lîuni ! je n'en pense rien de bon, compère !
— Pour vrai, maître Aubry?
— Hum ! hum ! pour vrai ; quand on est à la messe du Diable, souventes fois on y reste empeigé comme souris en poix.
— Donc vous cuidez que maître Oudard
— Hum! hum î aura peine à issir des lacs de M. le bailli
— Un si honnête homme 1
— Hum! hum! pas tant que vous pensez..., le cas est sale
— Ce ne se peut, maître Aubry; Michel Oudard est honnête, aussi vrai que j'ai nom Choart,
OARÇOISS. 87
iils , petit-fils , oncle , frère et neveu de rôtisseurs; j'en boute la main es flammes
— Honnête 1 huml hum 1 comme un fils de Jacob , un Nazaréen, qui fait suer ses écus, et d'un teston tire quatre tournois. Par mes chausses et mes bonnets, si cela est honnêteté, les saints du paradis m'en gardent à tout jamais ! car elle vous mène droit en la rôtisserie de monseigneur Satan; c'est cas d'usure. Hum !hum !...
— Le père Michel Oudard, un usurier?
^Oui, mes compères, un usurier! cria
une vieille femme à la mine refrognée.
— A d'autres, dame Marguerite.
— En vérité, mes maîtres, point n'est-ce pour mal dire, mais le père Oudard n'avait cure d'être exemple et miroir de prudence et sapience; il travaillait en vilain art et métier. Je sais de gens bien appris, qu'en coffre fort, bahuts, bougettes et escarcelles, ce vieil goutteux tient enserrés nombre infmi de bons et vieux écus d'or qui ont de la barbe , plus que n'en avez chacun au menton ; mais faudrait être fol comme chou à pommes, pour croire si gros lucre conquesté à grand'peine et labeur. Maître Aubry, savez très-mieux que moi ce que valent chausses, porfiiures et chemisettes ; le monde est
si pauvre, et le commerce si petit, que c'est miracle si Ton peut attacher ensemble les deux bouts de l'année. Par ainsi, mes maîtres, besoin était au mercier d'avoir deux cordelles à son arc.
— Dame Marguerite , ratiocinez et topiquez à merveille, s'écria le bonnetier avec un sourire qui l'encourageait à rejouer de la langue.
— Jésus, mon Dieu! ce que j'en dis, point n'est-ce pour mal dire , mais cuidez bien, mes maîtres, que le vieil Oudard, combien qu'il fût chambellan de sa corporation, allait se haussant trop de ton pour un petit marchand mercier; car feue ma mère, dont le ciel veuille avoir l'àme, a connu son père et grand'père, lesquels sont trépassés nus comme ils étaient venus, emportant le diable en leur bourse. Et puis, damoiselle Jacqueline portait trop belles robes de satin pers, trop luisans bijoux , se gorgiasant et marchant comme une graiide dame, sans faire la moindre mine aux pau res gens. Voyez -vous, compère, point n'est-ce pour mal dire, mais toujours l'ai dit a qui voulait m'entendre, maître Oudard ouvrait trop souvent sa porte et sa bourse aux muguets et galantins de la cour, pour qu'un beau
GAIIÇOKS. 89
jour n'en advînt pas acroc à sa poche et à l'honneur de sa fille.
— Dame Marguerite parle vrai ; ores je me recorde la quinzaine dernière, la venue du comte de Laborne.
— Et moi le coup de houssine qu'un varlet de ce dorelot m'a couché sur les reins , sans seulement crier gare.
— Et moi, le bel et bon poulet qu'un de ses grands lévriers m'a subtilement robe en l'ouvroir de ma boutique.
— Eh bien ! compères, saurez que c'est à cause de ce jeune et beau mignon, que maître Oudard comparaît ce jourd'hui par-devant M. le Bailli, pour s'y entendre accuser et convaincre du crime détestable d'usure ; de plus, on m'a coulé en l'oreille, et, Jésus mon Dieu , point n'est-ce pour mal dire, qu'il était en soupçon d'avoir commerce et accointance avec celui qui
n'aime pas l'eau bénite en la personne -^t
pourpoint de ce jeune reitre, que tous avez vu de vos propres yeux loger en la maison du pauvre Oudard.
— Saint INicolas! ce jeune gars, aux yeux verts et au poil noir.
— Lui-même! que je tombe à vos pieds raide
9<^ LES TtiALVAlS
morte, si je mens, compères. Martin Gillet, le sonneur de Saint-Germain, m'a narré quelques tours de sa façon, qui sentent le charbon brûlé d'une lieue à la ronde. Ainsi la nuit, chacune fois qu'il faisait lune, il boutait de la terre fraîche en un pot, y plantait un teston, puis après paroles et conjurations horrifiques, et avoir craché dessus, il en faisait pousser comme champignons, mille milliers d'écus d'or, neufs et bien sonnans et frappés au bon coin, tels qu'ils sortent de l'épargne de notre sire le roi Est-ce pas bien
gentil œuvre de sorcellerie?
— Ouidà, vraiment, dame Marguerite?
— Très-mieux ; après avoir montré son secret au père , en échange il a voulu mignonner sa lille, laquelle, en lille vertueuse et honnête, s'étant peu souciée de coucher nu à nu aux côtés de monseigneur le diable, il a trouvé plus court de l'enlever le jour de la représentation de messieurs de la bazoche, avec l'aide et assistance des deux Bohèmes boulîus depuis en la place Saint-Germain. Cela fait, il s'en est allé quelque autre part piper et sataniser âmes viles et sordides comme devant, faisant courir le bruit qu'on l'avait assassiné, et emportant avec lui
maître Buschard, qui, dit-on, lui a vendu son âme.
— Mais, dame Marguerite , comment a-t-on pu savoir que ce beau fils était de nature diabolique ?
— Et sa griffe, maître Cboart, sa griffe, que l'on a trouvée imprimée en noir sur le registre des comptes du mercier, appréhendé par les sergens, et porté à M. le Bailli.
— La griffe du diable! saint jour de Dieu! est-il possible ?
— Oui, quatre grands doigts !
— Le pauvre Michel! c'est fait de sa peau î
— Qui onc l'aurait pensé? Un vieillard connu de tout le quartier pour honnête depuis plus de trente ans
— Hum! hum! que voulez-vous? le diable à tout âge trouve à mordre sur nos pauvres âmes. Vieux comme jeune, on peut danser la danse des pendus.
— Maître Aubry, vous pensez donc qu'il faille dire adieu au père Oudard?
— Hum! hum ! j'en ai peur, grandement peur.
— Tant pis, tant pis : maître Choart n'aimerait pas voir roussir le vieux poil d'un voisin.
— Mais, est-ce pasl'heurede prime qui sonne à
Saint-Germain ? L'audience de M, le Bailli va s'ouvrir; adieu, dame Marguerite; bonsoir, maître Aubry Martin Choart, pends ta bête en
ta rôtisserie, et courons au tribunal; j'ai à cœur l'affaire du pauvre Oudard
En disant ces mots, il entraîna le rôtisseur et son oison , et les deux marchands disparurent aux yeux de Maître Aubry, qui rentra dans sa boutique, appuyé sur le bras de dame Marguerite.
Le couvent de Saint-Gcrmain-des-Prés avait toute justice temporelle, haute, moyenne et basse, non-seulement dans le faubourg, mais encore dans une partie delà ville de Paris, suivant le privilège de fondation confirmé par presque tous les rois de France , depuis Rildebert jusqu'à saint Louis et François P^
La juridiction de l'abbé s'étendait depuis l'abreuvoir Mâcon, au bout du pont Saint-Michel, jusqu'à la rue du Four; depuis Saint-André jusqu'au mur des Frères Mineurs ; depuis ce couvent jusqu'à l'église de Saint -Gôme et Saint- Damién; et depuis cette église jusqu'à la porte Saint- Michel. Pour l'exercer dans ces limites, l'abbé commettait un bailli, un greffier, un procureur fiscal, sergens, doyens, geôliers, et autres
oClic'iers nécessaires à la garde de ses droits seigneuriaux. Il pouvait leur faire porter verges, masses et armes nécessaires, s'il y avait besoin, pour défendre leur corps et justice comme ceux du chàtelet de Paris. L'abbé avait aussi le droit de tenir assises , connaître des causes d'appel, ressort, et réformation de ses sujets avec aubaine et confiscation.
En vertu de ce droit de haute justice, que les abbés de Saint-Germain partageaient dans la ville et les faubourgs de Paris, avec vingt-quatre ou vingt-cinq seigneurs , outre la personne du roi de France, le bailli délégué de la puissance abbatiale était seul juge en dernier ressort des crimes et délits commis dans le cercle de sa juridiction.
Les voisins du pauvre vieil Oudard s'étaient portés en foule au tribunal du bailli. Il tenait alors ses séances auprès de la Porte-Saint-Germain, appelée depuis de Bussy ^ et jadis des Anglais, parce que ce fut par cette porte qu'en l'année \l\\^ , les Anglais et les Bourguignons unis contre le roi Charles YI, furent introduits dans Paris par le traître Jean Leclerc. Les réparations que l'abbé Briçonnet faisait faire dans
94 ï^i-^ MAUVAi«î
riiitéricur de rAl)bave avaient nécessité cette translation provisoire.
Tandis que les curieux, contenus par quatre ou cinq archers de la garde abbatiale, se pressaient dans la rue, au pied d'un étroit perron, la salle basse qui devait servir de salle de justice était occupée par quelques personnages dont la conversation se répandait au-dehors en sons criards, à travers les barreaux d'une fenêtre, qu'éclairait mal un grisâtre fdet de jour.
Au fond de la salle, deux huissiers au nez rouge, aux paupières avinées, dormaient en grand costume sur leurs escabeaux vermoulus. Le bailli de Saint-Germain , dont le nez aquilin était armé, à l'extrémité, d'une paire de besicles de corne, était occupé, ainsi que son procureur-fiscal, d'une partie d'échecs. Le silence n'était interrompu que par les brefs monologues d'un grand Monsieur, qui, assis nonchalamment sur l'extrémité du tribunal, laissait pendre ses longues jambes au-dessus du pupitre du greffier. Ce jeune homme portait un pourpoint de velours à taillades de satin rose. Sa barbe était frisée avec une recherche particulière. Il avait de grands yeux bleus d'une expression niaise, un petit pied, une blanche main, et taillait dans do»
rrAiir.oN'^. 9.)
rarrés de papier blanc une année de petites poulettes, qu'il rangeait en bataille, sur le pupitre du procureur-fiscal. Puis il riait à se tordre les côtes, puis il se penchait et culbutait en soufflant sur le pupitre ses légions de morceaux de papier, dont quelques-uns éparpillés dans l'air, et volant jusque sous le nez du bailli, allaient se coller mal à propos aux larges verres de ses lunettes.
— Corbieu 1 disait le magistrat, l'œil toujours fixé sur l'échiquier, mais dodelinant de la tête et détachant avec la main les corps opaques qui siirchargeaient ses besicles , ètes-vous pas fou ! messire flandrin, de vous affairer de si minces babioles? Vrai bot 1 il fait beau voir spectabilcm virum ex equestrl ordine electum , c'est-à-diro monsieur le chevalier du guet, ainsi que les bourgeois de l'ancienne Rome avaient accoutumé de l'appeler, jouer quasi comme un enfant de cinq ou six années, aux cocottes et poulettes. Qu'en dites-vous, compère? échec à monseigneur le roi!
— Je dis, je dis, maître, que je suis fort empêché, autant et plus que rnfien et Bohême entre vos mains, répondit le procureur-fiscal.
— En avant, marche, interrompit le grand monsieur rose, en s'adres.«iant à ses petits pa-
piers, soudards sonnez la guette! à gauche! à droite! voici les rufiens ! à mort , ribauds! à mort, tue, tue, tue !... Et voulant d'un seul coup de main mettre à bas les voleurs en déroute, il heurta violemment du coude la tablette de l'échiquier, renversa tous les pions, et termina la partie, au grand désappointement du baiUi, qui, déjà, se croyait sûr de gagner.
— Que le diable emporte l'imbécile ! s'écriat-il, moi qui faisais mat le compère.
Comme le procureur-fi'scal allait réphquer, le greffier parut dans la salle, les oreilles surmontées de deux plumes horizontales, les lunettes à cheval sur le nez, le cornet à la ceinture de son haut-de-chausses, et les bras armés de deux volumineux registres.
— Maître Louchet. dit-il, en s'adressant au procureur-fiscal, qui relevait une à une les pièces de l'échiquier, ne prenez tant de peine et de soin ! au lieu et place de remuer icelles pièces d'échecs, ce qui vous duisait à merveille, il vous faut, maître, remuer la langue et le sac à phrase, à l'effet de me tailler de la besogne, car sous le respect de monsieur le bailli, l'heure de prime vient de sonner aux pères cordeliers ; par ainsi l'audience ne sera longue à s'ouvrir.
GAU(jONS. 9-^
— Louchet,nion petit Louchet, reprit le bailli, ne t'enqiiière des dires de ce maître bavard, et redresse l'échiquier, de mode que je reprenne un petit le bel et merveilleux coup par le moyen duquel je te faisais mat.
— Sous le respect de monsieur le bailli, je ferai observer que l'heure de prime est jà passée, interrompit le greffier en ouvrant ses livres sur son pupitre, et que numéreuses et lourdes affaires sont à dépêcher cejourd'hui.
— Eh bien, Louchet, mon mignon, à ce soir, ce qui n'empêche que tu ne sois bien et dûment battu, est-ce pas?
— Oui, monsieur le bailh^ comme il vous duira.
— Hé! bel mes poulettes! mes poulettes! s'écria le grand niais au pourpoint rose, parcourant la salle sur ses genoux, et ramassant tous ses petits morceaux de papier épars, à moitié déchirés, et aplatis sous les pieds du procureur-fiscal. Las! mes pauvres poulettes, elles sont toutes moulues, ne plus ne moins que grains d'orge sous la meule. Oh! uh! mon petit greffier, levez, levez un peu votre pied.
— Mais, mon cher monsieur, je n'ai affaire et II, 7
Ç)i^ LES IFAUVAIS
loisir de vous entendre. On sonne la guette dehors, et cela vous regarde.
— De vrai ! se peut-il?
— Foi d'honnête homme, reprit le greffier, je viens de l'entendre à la porte Bussy; le sonneur avait son hocqueton d'orfèvrerie et l'étoile d'or couronnée, devant et derrière. Donc, allez au plus vite , courez en la place aux Chats aviser si je n'y suis.
— Oh! oh! le gros dégoiseur de menteries, repartit, en riant aux éclats, le jeune homme aux poulettes. Oh! oh! est-il drôle et malin ce petit greffier !
Et, déchirant la manche de sa robe à force de la tirer et secouer, il éveilla de ses gros rires les dexix soudards enaormis,puisil sortit à clochepied de la salle d'audience, en sifflant une marche accélérée.
— L'imbécile ! un mat superbe!
— Le niais ! une robe noire toute neuve î
— Le coquebie ! le coquefredouille ! le benêt ! reprirent-ils tous trois.
— Maintenant, ajouta le bailli, en nettoyant les verres de ses lunettes avec le menu vair de sa robe, maintenant, Louchet, m'est avis qu'on peut ouvrir l'audierK^e.
r.ATlCONS* §()
— Oui, monsieur le bailli, comme il vous plaira.
— Mais, mon petit, devise-moi quelque peu, devant que Ton entre, de la première affaire en laquelle j'ai à rendre sentence, car, par ma fy, je n'y connais note. Par Dieu 1 ce mat était joliment joué!
— Oui, monsieur le bailli, mais il s'agit de l'affaire.
— Eh bien! mon petit, parle.
— De l'affaire de ce maître marchand mercier^ de la rue du Paon, accusé d'avoir travaillé en vilain art et métier, tels que usure et juiverie.
— Bon, mon petit, est-ce clairement prouvé?
— Non, monsieur le bailli.
— Eh bien 1 mon petit, tu feras de mode et façon à le prouver aussi clairement que je t'ai fait mat tout à l'heure, est-ce pas?
— Oui, monsieur le bailli.
— Car il me retourne en souvenance que messire Enguerrand s'en est venu à la vesprée dernière, tout exprès m'enjoindre de sentenciei* et condamner au plus vite un Michel Oudard , lequel a fait gros prêt d'argent à monsieur son filleul.
-— Oui, monsieur le bailli.
^'BUOTH^
— Adonc, mon petit, maintenant que tu sais le bon vouloir et plaisir de messire le prieur, argumente et babille à ton aise. Mais trousse court, je te prie. Huisrier, ouvrez l'huis, et appelez à l'audience ; sergens, allez quérir le prisonnier, et vous, soudards, contenez la foule.
Alors le bailli ajusta ses besicles, et, s'enterrant dans son large fauteuil, sous les plis de sa robe noire, il croisa les bras pour se donner un air grave et une contenance magistrale, tandis que le greffier, courbé sur son pupitre, faisait crier sa plume, et que le procureur-fiscal, le bonnet à la main, et debout devant son bureau, qu'il dépassait à peine de la tête, improvisait d'avance et cadencait tout bas les dernières paroles de son réquisitoire.
Aussitôt les portes s'ouvrirent, et la foule, impatiente et hurlante, se précipita en sens divers, dans l'espace étroit et resserré qu'on lui abandonnait. Selon l'usage, il y eut pendant quelque temps, querelles, disputes et voies de fait. On s'injuria, on se heurta, on se frappa, puis, outre les disi)utes particulières . le trouble se trouvait encore augmenté par les efforts que faisaient les soudards pour chasser de la salle les figures suspectes de quelques mendians et
<1ARÇ0INS. 101
malheuroux déj^uenillés qui s'y ëtaitMit j^lissés à leur insu. Mais leurs efforts étaient vains , parce qu'aucun ne voulait se bouger et leur livrer passage, dans la peur d'être dépossédé de sa place. Enfin, peu à peu ces flots agités se calmèrent et s'aplanirent, et tous les assistans attendirent dans un religieux silence la venue du principal acteur, du pauvre accusé. Il ne tarda pas à paraître.
Il était accompagné de deux sergens; il avait la tête nue et les yeux baissés. Ses joues étaient pâles, et ses geno-ux fléchissans. On lui fit signe d'aller s'asseoir sur un escabeau en face du bailli.
Sa présence produisit dans l'assemblée une émotion de pitié difficile à décrire. Mais l'huissier mit un terme à tous ces beaux mouvemens de compassion et aux causeries de l'auditoire, en criant trois fois de suitc^, silence ! Alors le procureur-fiscal, déployant sur son pupitre un cahier de vélin qui contenait le résumé de Talfaire, se couvrit le chef de son bonnet fourré, étendit le bras, ouvrit la bouche et commença la lecture de l'acte d'accusation.
Cependant que ce vrai suppôt de la justice abbatiale, lâchant la bride à sa lourde et infatigable loquacité , tournait sa langue en tous
sens, crachait du latin, du grec et de l'hébreu, citait les lois divines et humaines, topiquait et discutait point par point, à la manière des rhéteurs, suait enfm l'érudition et se perdait en raisonnera ens subtils et ténébreux, pour amener une condamnation certaine et prononcée d'avance contre le malheureux Oudard; sa fille, la petite Jacqueline, demeurée seule au logiG, se livrait sans contrainte à toute sa douleur.
Agenouillée sur son prie-dieu, les yeux inondés de larmes, la pauvre enfant conjurait ardemment le ciel de sauver son père. Déjà trois fois elle avait dit son rosaire d'un bout à l'autre; elle avait récité tout ce qu'elle savait d'oraisons en l'honneur de la Vierge Marie et de saint Jacques son patron, elle cherchait encore dans son missel^ aux belles peintures et aux agrafes d'argent, les prières les plus efficaces et les plus puissantes , lorsque trois coups de marteau ébranlèrent la porte de la boutique et le vitrage de la chambre.
Jacqueline laissa tomber son livre, et courut, droit et sans respirer, à la verrière. Ecartant le rideau de samis, elle aperçut dans la rue la cape brune d'u Je femme âgée, laquelle descendait
GARÇON s. 1 o5
il*uiie mille lioire et attachait la bride de sa bête à Tune des poutres de Tauverit.
Elle s élança précipitamment au bas de l'escalier, et fit crier les j*;onds de la porte, contre la recommandation du mercier, qui n'avait pas voulu qu'elle sortît de la maison ni qu'elle Fou-, vrît à qui que ce fut, pendant la durée de son procès.
Une vieille femme, à l'œil terne, à la bouche plombée et aux cheveux gris {)arut aussitôt. C'était riiotesse de l'auberge des Trois-Pintes.
— Par le saint nom de Jésus 1 s'écria la jedne fille, toute tremblante et les yeux égarés, bonne vieille, que voulez-vous de moi? mon père est-il déjà ? . ,. ., .. .j i^iu.. . . 1. .. ..;Ji;; .::
Elle ne put en dire davantage, et s'arrêta, cherchant à lire dans les traits de dame Marie quelle était la nouvelle dont elle venait lui faire part.
— Remettez-vous un petit, mon cœur, je ne cache dessous, ma cape et en ma bougette, que bon avisement et benoît conseil.' L^s ! monsieur votre père, je le sais, est à cette heure rudement travaillé par la langue diabliculante et calomniante du procureur-fiscal, si que ce cerait merveille et miracle à le voir issir de la griffe de <e petit Satanas.
104 LES MAUVyMS
— Eh bien?
— Donc, ma mignonne, étant le pauvre homme si bellement menacé, il ne demeure qu'un petit brin d'espoir de le tirer hors des lacs de perplexité ; pourtant, si voulez mettre incontinent en œuvre le moyen que votre indigne et féale servante vous apporte, ce peut-être
— Jésus I vous pourriez sauver mon père ?
— Oui dà, ma mie.
— Oh ! je vous prie et supplie, ne vous jouez d'une malheureuse fille, au nom des Saints, parlez, parlez vrai.
— Aussi vrai que j'ai passé le meilleur de mon âge, que mon poil grisonne et ma peau se tanne: si voulez m'écouter et me suivre, pouvez encore faire votre vieux père sain et sauf.
— Je baillerais ma chétive et pauvre vie pour lui, bonne vieille. Oh! parlez vite.
— Eh bien! mon petit agnelet, c'est de vous en venir en ma compagnie implorer l'aide et protection de monseigneur l'abbé, le cardinal Briçonnet, lequel est présentement malade en son château d'Émans, près Paris. Soyez-en bien acertainée, il vous fera justice et vous remettra votre père, si fût-il sentencié et condamné par tous les baillis du monde,
— Jésus, mon Dieu! est-ce bien possible, le château est si loin, et n'en sais mie le chemin.
— Ne vous inquiétez, ma fille, je vous ai, à celle fin, amené ma mule noire, qui vous portera comme une belle petite sainte en sa niche. Mais diligentez, le temps s'use, prenez votre mante, et partons.
— Oh ! que vous me réconfortez l'âme 1 Combien vous me remettez le cœur 1 Je reverrai mon père! Allez, Dieu vous bénira.
Et dans l'effusion de sa joie , la bonne Jacqueline, jetant autour du col de la vieille ses deux petits bras, la baisa tendrement et avec toute l'énergie de la reconnaissance , car elle avait oublié sa laideur.
Dame Marie profita du moment où les lèvres fraîches et pures de l'aimable enfant efQeuraient ses joues ridées, pour ajouter tout bas :
— Oui, votre père, et puis aussi votre gentil muguet!
Mais Jacqueline n'y fit pas attention : elle se détacha de son accolade, et, remontant l'escalier, elle reparut aussitôt enveloppée d'une large mante de soie bleue, dont le capuchon rabattu lui couvrait entièrement le visage.
La porte de la boutique soigneusement refer-
mée, Jacqueline monta en croupe sur la mule, et les deux femmes s'éloignèrent en silence, de la rue du Paon.
Elles atteignirent la porte Bussy. A quelques pas de là, on jugeait le malheureux mercier. Le bruit des voix et le mouvement de la foule attroupée au-dehors attirèrent les regards de la jeune fille. Dame Marie eut beau lui dire que le tribunal du bailli ne siégeait pas dans ce lieu, que tout ce train était causé par un événement ordinaire et particulier, par une dispute, ou un vol, Jacqueline, dont les yeux avaient reconnu récusson et les armes de Saint- Germain-des- Prés, sculptés en pierre au-dessus de la porte d'entrée, n'en voulut rien croire, et se précipita sur les degrés du perron , étage de soudards et de mendians.
Il y avait tant de monde, qu'elle eut grande peine à franchir kr seuil et à pénétrer dans la salle. Sa voix, frêle et délicate, résonnait vainement aux oreilles des curieux, entassés les uns sur les autres et absorbés par les débats du procès. Personne ne voulait se déranger, pas même pour elle, jeune et jolie fille qu'elle était.
— Laissez-moi passer, je vous prie, je veux voir mon père! s'écria-t-ellc.
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— Arrière! arrière, petite! répondait-on.
— Ma mie, voyez-vous pas qu*on se meurt de chaud.
— Au diable la femelle l
— S'Ilence ! silence ! à la porte !
Et, rudoyée, poussée» pressée, contusionnée, Jacqueline commençait à se retirer, le désespoir dans l'àme^ lorsqu'elle aperçut le bon Rigolet, qui, plus rouge qu'écrevisse cuite, suait à larges gouttôs, et semblait étouffer entre deux colosses. A son aspect, le gros commis fit un effort pour déranger le coude qui lui serrait l'estomac, puis, se levant sur la pointe des pieds, il pria ses voisins de faire un peu de place à la fdle du pauvre mercier. Aussitôt chacun s'empressa d'ouvrir un passage, et Jacqueline entra dans la salle.
En ce moment, la voix glapissante do l'huissier réclamait le silence de l'auditoire, et le bailli, s'enfonçant dans son fauteuil, éternuant et toussant tour à tour, avertit le greffier de tailler sa plume , et de préparer son vélin pour coucher par écrit la sentence qu'il allait prononcer.
Pâle et tremblante, Jacqueline s'appuya sur le bras de Rigolet, et recueillit toutes ses forces pour écouter, car un peu d'espoir venai: de renaître en son cœur. C'était l'espoir sans fonde-
ment, vague, incertain, qui se glisse dans le sein d'un condamné.
Enfm, au milieu d'un lugubre et profond silence, le bailli commença en ces termes :
— Yu, lu, relu, compulsé, feuilleté complaintes, ajournemensj comparutions, commissions, informations, toutes dépositions et déclarations, et entendu notre procureur-fiscal et ses conclusions ;
INous, Martin-Nicolas Lemaire, bailli de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés lez-Paris, agissant et exerçant au nom de messeigneurs les religieux et de monseigneur l'abbé, Guillaume Briçonnet, cardinal évêque de Meaux, les droits de haute, moyenne, et basse justice, tant en bailliage de ladite abbaye, qu'en toutes les prévôtés, terres, seigneuries de Villeneuve-Saint-Georges, LimeuiL Vallenton, Cachant, Émans, Pareil, Issy, Vaugîrard, Châtillon, Verrières, Anthony, Suresne, et autres seigneuries dépendantes de ladite abbaye et dont elle est en possession et jouissance immémoriale ;
Considérant que le sieur Michel Oudard , marchand mercier, et sujet de l'Abbaye, a prêté ès-mains demessire le comte Hugues deLaborne une somme d'argent, moyennant gros intérêt ;
Considérant qu'il y a usure toutes les fois et
quand le créditeur requiert et reçoit intérêt de ce qui lui est dfi, sans que le fonds soit aliéné, ou qu'il y ait eu demande judiciaire qui mette le débiteur en retard ;
Considérant que l'usure est prohibée, tant par lois divines que humaines , tant par le Deutéronome^ chap. 25 ; Ezéc/iiel, chap. 6 ; Saint-Luc, verset 0.]; Plato, Aristoteles; les saints conciles de Nicée, Garthage et Vienne, que par les capitulaires de Charlemagne, et les ordonnances de nosseigneurs saint Louis , Philippe-le-Bel , et Louis le douzième.
Sentencions et condamnons, conformément à l'ordonnance royale de monseigneur Louis le douzième, rendue la veille de la Pentecôte i5io, le dit Michel Oudard à encourir la confiscation de corps et de biens, et
— Non ! non ! mon père est innocent ! interrompit Jacqueline avec exaltation, et comme si elle eût voulu se précipiter sur lui.
— Huissiers, faites faire silence, reprit le bailli, tout étonné de cette interruption inattendue.
— Grâce 1 grâce! monsieur le bailli, mon père n'est point coupable, répéta Jacqueline avec l'accent du désespoir, et cherchant de nouveau
à fendre la foule qui lui masquait la vue du tribunal; oui, mon père est innocent!
— Quelle est donc cette pleureuse, qui mène si gros bruit ? ajouta le procureur-fiscal, dont les petits yeux, pétillans d'impatience, parcouraient l'auditoire.
— C'est ma fille, monsieur le fiscal ! s'écria le malheureux Oudard, dont la tête se tourna vers rassemblée.
— O mon père ! mon père ! laissez-moi le voir encore, je veux le voir, l'embrasser!
— Huissiers, faites votre devoir, qu'on mette cette filk à la porte.
— Ma pauvre fille ! ma pauvre Jacqueline : que vas -tu devenir! hommes sans pitié, avezvous point d'enfans?
Et le vieillard se tordit les mains de désespoir ; puis, se voilant le visage et les yeux de sa longue barbe blanche , il se prit à pleurer, et poussa de si profonds soupirs, qu'il s'éleva dans l'auditoire un frémissement général d'indignation.
— Silence, silence, malotrus! reprirent les huissiers , que monsieur le bailli parachève sa sentence!
— Condamnons et sentencions, continua le
bailli, ledit sieur Oudard à se voir bien et diV ment incarcéré ès-geôles du bailliage , et dépouille, au profit de messeigneurs les moines et abbé de Saint-Germain-des-Prés , de tous ses biens, tant mobiliers qu'immobiliers, sur lesquels sera prise préalablement la somme de cent écus, dont la moitié sera appliquée à faire prier Dieu et les Saints, pour la rémission des méfaits et péchés dudit sieur Oudard, et le surplus, envers la justice.
Et pour l'exécution d'icelle sentence , commettons , tant notredit lieutenant , procureurfiscal du bailliage, que sergens et hommes d'arnies de ladite Abbaye, lesquels seront requis, si besoin y a. Amen.
Le bailli , arrivé non sans peine à la fm de la sentence, éternua, et souffla quelques minutes, comme un cheval poussif au faîte d'une montée; enfin, lorsqu'il eut repris vent et haleine, il jeta les yeux sur le greffier, pour hâter sa plume, car l'estomac le sollicitait vivement de lever l'audience ; mais il fut surpris de le voir, le bras levé, sa plume en l'air, la tête immobile, et les yeux tournés vers la barre du tribunal.
— Allons , allons, mon petit greffier, dépêchons ! as-tu pas la goutte en les doigts ?. = ..
— Nenni, monsieur le bailli, marmotaîe pauvre homme, pâle et troublé, mais
Eh bien! qu'y a-t-il?
— C'est qu'une figure de malandrin est là qui me menace de m'égorgeter comme agnelet, si je couche par écrit votre sentence.
— Ouais! huissiers! sergens! arrêtez court ce malandrin qui est si hardi de partroubler la justice abbatiale !
— A coup ! à coup ! sergens ! interrompit le procureur-fiscal, c'est gibier de potence qui me revient de fait et de droit; car si ma visière ne me trompe, je le tiens pour ce petit maraud qui, le jour de l'exécution des Bohèmes, a tant saigné à mort ce pauvre archer de l'Abbaye.
— Gare! gare ! à nous le bandit î s'écrièrent les huissiers, se ruant à travers la foule, qui, tout épouvantée, ondulait et se repliait en tous sens.
— A moi, Bohèmes ! à moi, argotichons! à sac! et aussitôt partit un coup de sifflet dont le retentissement étourdit les oreilles du bailli, et glaça de terreur le reste de l'assemblée.
Le cri des Mauvais Garçons : A sac! à sac! Bourgogne ! ne se fit pas attendre ; et de toutes les parties de la salle surgirent à la fois des figures hideuses, et des bras nus, armés de
GARÇONS. 1 l5
coutelas. Alors , la confusion et le trouble furent à leur comble : le peuple en alarmes , criant et foulant aux pieds les malheureux huissiers renversés, se précipita vers la porte ; mais elle était si petite et si étroite, qu'elle fut entièrement obstruée par les efforts des pauvres gens qui se battaient pour sortir, et par la venue des soudards qui accouraient aux clameurs féroces des brigands. Cependant que les voleurs jouaient des mains au milieu de la foule, moissonnant avec brutalité tout ce qui pouvait leur tomber sous la main, coupant les escarcelles et les bourses, arrachant les toques des hommes, et déchirant les oreilles des femmes, pour avoir leurs joyaux, le procureur-fiscal et le greffier avaient pris la fuite par l'escalier du fond ; quant au bailli, transi d« peur, il s'était laissé cheoir sous le bureau de son tribunal.
Un des voleurs, pourtant, vint lui enlever sa robe, et s'en affublant le corps, il se mit dans son fauteuil, posa les pieds sur son dos, en guise de tabouret, et après lui avoir donné un grand coup de pied dans Téchine, il déchira la sentence du pauvre mercier.
Enfin , cette scène de tumulte et de brigandage prit fin à l'arrivée des soldats du guet ,
1 14 lï:s mauvais
que Ton était allé chercher. S'emparant des issues, ils pénétrèrent dans l'intérieur de la salle; là, après avoir donné quelques coups de dagues et de rapières, ils délivrèrent les bourgeois volés et meurtris, s'emparèrent de quelques brigands, et relevèrent le bailli, qui manquait de respiration et de mouvement.
Mais quand Tordre et le calme furent rétablis, et que les suppôts de la justice abbatiale furent revenus, le greffier ne retrouva plus sa sentence, ni le procureur-fiscal, son condamné.
Maître Oudard avait disparu.
Forçant tous saints pririlcges.
Ils ont poilu le saint lieu ; Et de flammes sacrilèges, Brûlé les maisons de Dieu.
Remy Belleav.
Au milieu d'une prairie arrosée par la petite rivière de Crould, à trois lieues de Paris, sur la route de Flandre , s élevait le village de Dugny, qui fut long-temps l'un des fiefs de la maison de Montmorency, et dont l'origine remonte par delà le règne de Charles -le-Chauve. Non loin de Dugny, on remarquait, en passant, un maigre bouquet de chaumières, aux toits rares et fumans, désigné sous le nom de Burgum^ BurgeUmn , ou Bourget. La forêt du Bourget, ainsi que le hameau , relevaient de la paroisse de Dugny.
Les Mauvais Garçons avaient choisi ce bois pour leur campement. C'était là que vers le soir cette horde, composée de déserteurs italiens , Corses , allemands et français , mêlée d'argotiers, de Bohémiens, d'écoliers, d'aventuriers de toute espèce, se réunissait pour partager le fruit des brigandages de la journée.
Le soleil commençait à tourner derrière les chênes et les grands hêtres : ses rayons perçaient horizontalement les têtes jaunes de ces géans de la forêt, et diapraient de mille couleurs leurs feuilles errantes , que le vent d'automne faisait tourbillonner par tes chemins.
Les bandits^ sûrs qu'ils étaient de l'impunité, avaient assis au milieu d'une clairière leur quartier-général. Là, couchés pêle-mêle à travers le taillis, sans vedettes ni sentinelles, au milieu des cris, des juremens et du choc des bouteilles, ils se reposaient du meurtre dans la joie d'une orgie.
On voyait, d'un côté, les Bohémiens, entourés de leurs femmes jaunes et de leurs enfans nus , dresser leurs tentes dont ils tournaient l'ouverture du côté de l'orient; au miheu d'eux paissaient leurs chevaux débridés, qu'on reconnaissait à
leur œil de sang, à leur col ëchevelé, à leurs flancs maigres et sillonnés par le coupant de rétrier africain.
Ces tribus nomades , exilées au milieu du monde 5 ignorent leur origine comme le but de leurs courses et de leur existence. Embrassant toutes les religions, n'ayant foi nulle part, industrieux, actifs, rusés, pleins de courage et de patience, soit que les musulmans les pourchassent sous le nom de Tschengenès^ soit que l'Allemagne les persécute sous celui de Zigeimers , soit que, par l'Angleterre, l'Italie et la France, la qualité de Gypsies ^ de Zingari ou de Bohé^ miens leur soit un droit aux avanies et à l'opprobre, ces enfans perdus ne connaissent de patrie, non plus que le sable et les flots de la mer que l'orient et l'occident se rejettent.
Une tente et un cheval, une marmite de terre, une poêle , un couteau et un plat de bois forment toute la richesse d'une famille. Quelquesuns possèdent un gobelet d'argent : c'est chez eux l'excès de l'opulence; aussi les pères s'enorgueillissent-ils, s'ils peuvent laisser cet héi-itage à leurs enfans. Ils se contentent du plus frugal repas, aiment à dormir auprès d'un grand feu, font sécher le plus souvent leur nourriture au
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soleil et à la fumée, et préfèrent à toutes choses la chair des ammaux morts de maladie. Ils ne boivent point de vin, mais, comme les sauvages de l'Amérique, ils recherchent avec fureur les liqueurs fortes.
Les cheveux crépus des femmes se relevaient sur leur front, fixés par une aiguille de fer, et laissaient apercevoir des tempes rasées et ornées de deux larges mouches noires. Parmi ces femmes, les unes s^occupaient à graisser le corps de leurs enfans d'un onguent qui a la propriété de le rendre plus jaune et plus basané; d'autres, les mains armées de grossières aiguilles de bois, s'en allaient tricotant des chausses et des bas à leur usage , tandis que leurs hommes se disputaient au jeu quelques misérables meubles ou vêtemens, dérobés dans le prochain village.
Ceux-ci, à demi vêtus, portaient à leurs pieds des lambeaux de toile, qu'ils ont coutume d'arracher aussitôt que le soleil d'avril a reparu ; quelques-uns se promenaient fièrement, accoutrés d'un pourpoint de velours, ou d'un haut de chausses bandé et bouffé de soie , dépouille de quelque honnête gentilhomme , qui s'était sans doute hasardé trop tard sur le grand chemin.
Au milieu de l'apparente confusion de ce
camp de Bohémiens, on voyait cependant régner l'ordre et la vigilance; les chefs avaient l'œil à tont, et les arquebusiers du guet ne devaient les surprendre qu'en rang de bataille , les armes à la main.
A l'autre extrémité de la clairière, les argotiers, mêlés aux déserteurs suisses, lansquenets et italiens , se ruaient les uns sur les autres , au milieu des pintes et des débris. Leurs cachelets de serge noire, attachés derrière la tête ou pendant à la boutonnière de leur pourpoint, laissaient à découvert des physionomies que l'iviesse enlaidissait encore.
On apercevait au coin d'un carrefour une petite chapelle, dont la porte, enlevée de ses gonds et posée sur quatre piliers taillés sur place, dans les branches d'un noisetier, servait de table et de buffet. Le grand Coësre et ses cagoux ou lieutenans, étaient assis sur des escabeaux , à ce poste d'honneur. Sur l'autel dégradé et dépouillé de ses ornemens,un argotier, ivre mùrt, avait enfourché une tonne pleine, d'où il faisait jailhr par la bonde des flots de vin , que recevaient les convives dans des calices, des burettes et des plateaux de balances. Deux ou trois brigands s'étaient revêtus des chasubles du défunt
curé ; un autre balançait sa tête, affublée d'un surplis roulé en manière de turban. Vingt cierges allumés brillaient autour de la table ; le bénitier de marbre, détaché du mur, servait de plat , et contenait cinq oisons flambés sur un grand feu, qui brûlait encore dans les fonts -baptismaux. Les brigands sacrilèges n'avaient pas même respecté le saint tabernacle, qui, se trouvant d'argent et au bon titre, avait été par eux indignement brisé et partagé entre les chefs.
— Illustrissime grand Coësre, disait un des cagoux, vois-tu là-bas les Bohèmes qui se couchent quand et les confrères de ces oisons. Ils sont efférés comme gendarmes, pour ce qu'ils ont fait nommer cejourd'hui un chef de leur caste, qui doit commander aux Mauvais Garçons. Il est parti, ce beau chef, méditant un sien exploit qu'il n'a voulu d'avance nous révéler. Je gagerais, moi, qu'il nous reviendra sans un ornion ni une poulette. En attendant sa venue, je te joue, gras Coësre, les deux calices que voici, contre quinze des verrues de ton museau; ou, si t'agrée mieux, boute pour enjeu icelui petit chandeher d'argent, qui t'est tombé en partage.
— Maître Gontran de Quincy, répondit Guillaume Ogier, mettant la main sur un pistolet qui
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fumait à sa ceinture, engardez-vous devers votre Côësre de tous brocards de moquerie , ou les paierez mignon , à vos propres coûts et dépends. Jouons^ si le voulez, jusques à l'aube des mouches, mais vertus-bœuf 1 remémorez- vous que je n'ai longue patience. Voici les dés.
L'écolier Contran avait appris par une longue pratique à ranger toujours la fortune de son côté. Il était, ce qu'on appelle en argot moderne, un /loueur, c'est-à-dire un escroc au jeu. Aussi le grand Coësre, malgré ses menaces et ses imprécations , et quoiqu'il abreuvât son pharynx dans une énorme cruche de vin rouge d'Orléans pour faire tourner la chance, ne tarda pas à perdre toute sa part du butin de la journée.
— Par la carcasse de monseigneur le diable 1 s'écria-t-il enfin, tu me rendras ce que tu m'as gagné. Voyez, maîtres, ses dés sont pipés. Estce ainsi que tu me raffles mes rusquins ? A moi, à ton Coësre? ceci n'est point de jeu.
— J'appelle ici à tous les cagoux^ blesc/ies et péchons, répondait l'écolier, en éclatant de rire, aije pas bien et adextrementy(?t^e de la harpe avec mons Ogier, tandis qu'il baillait l'estrapade à son vin Orléanais. Va, Coësre, reprends ton enjeu, je n'en veux pas, tu n'es digne de commander
aux argotiers, mais tout au plus de bier sur le ruffe ou sur le franc-mitou ^ .
A ces mots injurieux, un cri de désapprobation partit de tous côtés. On s'attendait à quelque éclat du grand Coësre, mais, se baissait sur la porte qui servait de couvert, et appuyant son front dans sa main gauche, il resta immobile et ne répondit point. Les cagoux, étonnés, attribuaient à l'ivresse cette tranquillité apparente de leur chef, et Gontran de Quincy retenait à grand'peine un sourire de triomphe , lorsqu'au milieu du silence, un coup de pistolet éclata sous la table et l'écolier tomba tout sanglant. Guillaume remit, sans dire un mot, son pistolet à sa ceinture, et trois ou quatre argotiers emportèrent le malheureux Gontran, qui tempêtait contre le roi de l'argot, et tenait, en jurant, sa jambe fracassée dans ses deux mains.
Le grand Coësre, toujours impassible, acheva de vider sa pinte, puis, se levant tout à coup.
* Bier sur le ruffe, terme d'argot, qui signifie demander l'aumône, en feignant d'avoir été incendié ; bier sur le franc-mitou, c'est mendier en contrefaisant le malade. [ Voir, à la fin de ce volume, les notes sur l'origine de la langue argotique. ]
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il ordonna à ses cagoux de le suivre dans la clairière.
Ils sortirent de la chapelle, encore étourdis de ce qui venait de se passer ; nul n'osait murmurer, nul n'osait blâmer un acte émané d'une autorité qu'ils savaient être sans bornes ; il furent bientôt au milieu du camp argotique.
La terre était pavée de jambons, de pâtés et de figures avinées, qui se levaientà distance entre des cruches de grès et des touffes d'herbe. Ceux que le vin n'avait pas encore terrassés, s'entr'aidèrent pour se mettre mutuellement sur leurs jambes, et il se fit un cercle autour de Guillaume Ogier. Un péclion jeta sur les épaules du chef son manteau royal, qui était cousu de dix mille pièces; et s'attachait sous la gorge avec une tête de matras en guise de bouton^ appelé bouzon dans les paroisses argotiques. Guillaume prit en main le signe vénéré de son pouvoir ; c'était un bâton de pommier^ qui contenait dans sa partie inférieure^ à deux pieds du bout, une bonne lame de poignard , soigneusement cachée sous une pièce dei)ois rapportée.
— Voici que le soleil se couche, dit le Coësre, en se tournant vers ses lieutenans ; le chef n'est point encore de retour. Il nous faut de ce temps
profiter, à celle fin de bailler brevets de blesckes à ces deux mions qui ont préféré la piperie à la corde et qui se font des nôtres pour n'être pas pendus.
Les cagoux prirent place sur le gazon, tenant de la main droite leurs bâtons blancs , qui servaient de registres à la troupe , et sur lesquels ils entaillaient autant de coches qu'ils comptaient d'hommes dans chacune de leurs bandes.
Un des dignitaires du royaume argotique, qui portait le titre et la dignité de cosmel, introduisit les requérans. Ils avaient l'oreille basse, le teint légèrement pâle, et semblaient avoir grosse peine à respirer. Affublés de mauvais sayons gras et troués, les yeux cloués à terre, ils tremblaient de rencontrer le regard oblique et le visage pelé de leur seigneur et souverain.
— Approchez, dit le grand Coësre, toi : comment as-tu nom?... Eh bienl répondras-tu? Voyez, maître Jehan Charrot, voyez^ avec le bout de votre bâton , si ce rufien n'a la langue au fond de son bissac?
— Non, non, répondit le patient, qui fit tout à coup quatre pas vers la gauche, il n'est besoin, mes maîtres; on me nomme Nicolas Buschard, écolier en Sorbonne, neveu de Michel Oudard,
maître mercier en la rue du Paon, à l'enseigne de saint Louis.
— C'est bon, ton oncle nous fournira de chausses. Blesche Esclaireau! écrivez ce nom; je lui veux bailler ma pratique.... Heim l je crois que tu as dit quelque chose , maître ribaud? fais de mode à refréner ta langue, ou, par le chef de monsieur ton oncle!.... Or çà, et ce compère, ton camarade, qu'est-il?
— Maître Olivier, pauvre clerc de procureur.
— A merveille, maître Olivier. Où allais-tu, quand tu happais si baudement le taillis tirant Vers la forêt du Bourget ?
— J'allais au château de la comtesse de Laborne, de laquelle suis l'humble valet.
— Donc, tous deux, voulez entrer en péchonnerie, et devenir enfans de la balle. Cagoux, à la besogne! et vous mions, à quatre pieds !
Force fut aux deux pauvres prisonniers de courber le chef et l'échiné vers la terre, non sans trembler de tous leurs membres , non sans s'inquiéter de ce qui allait arriver.
Alors, commença la bizarre cérémonie de leur réception, telle qu'elle avait coutume de se pratiquer chez les sujets du royaume argotique.
On posa d'abord , au milieu du cercle, une vieille écuelle de bois échancrée, appelée grosle, et destinée à recevoir les droits d'entrée des nouveau - venus ; ensuite tous les cagoux, ou lieutenans du grand Coësre, vinrent s'asseoir à la ronde sur le dos des patiens.
Olivier, dont l'épine dorsale avait acquis une grande souplesse, pliait et se relevait sans mot dire. Quant à Buschard, appuyé sur son ventre comme sur un pilier, il laissait échapper, à chaque pression, des soupirs dont le bruit et l'éclat excitaient les gros rires de toute l'assemblée.
Quand la bande des cagoux eut grimpé sur le dos des patiens, ils se relevèrent, et s'apprêtèrent à répondre aux demandes et questions du grand Coësre.
— Qui veut être cagou de cette grosse trogne? s'écria-t-il.
— Moi, répondit Esclaireau.
— Et de cette sardine roussie ?
— Moi, reprit Crocoëson.
— C'est bon, enfans de la truche, boutezvous là, et vous, mions, avancez et répondez. Et les deux récipiendaires firent quelques pas au
milieu du cercle, appuyés sur un bâton qu'on leur mit entre les mains.
— Péchons de Ruby c'est-à-dire enfans éveillés, car n'entendez encore langage argotique, avez-vous mis trois ronds en la grosle ?
— Oui, oui, répondirent Buschard et Olivier.
— Avez-vous pris votre bâton ?
— Oui! oui !
Péchons de Ruby, sur quoi voulez-vous marcher ?
— Sur mes jambes, s'écria Buschard, dont le dos et les mains étaient encore engourdis !
— Par l'ergot de monseigneur le Diable 1 reprit le grand Coësre ; péchon, mon ami, tu es bien sot et bien nouveau ; mais à la fm d'avoir plus d'esprit, et pour te faire répondre plus pertinemment une autre fois, je suade à ton cagou de t'octroyer chaque matin une bonne pinte d'huile de chêne. Écoute, cervelle opaque, tonne de suif, montagne de chair ! vérité est que nous marchons dessus nos jambes, mais nous marchons avec plus ou moins de sagace et intelligence.
Apprends qu'il y a plusieurs chemins pour aller ù ïlome, et mêmement plusieurs chemins pour
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suivre la vertu ? Par ainsi, nous marchons à plusieurs intentions en notre art et métier : hier sur le rt/^^ c'est faire semblant d'avoir été incendié; hier sur le minsUj c'est aller sans artifice ; hier sur i'anticlej, c'est dire : Donnez-moi, nobles gentilshommes , et nobles damoiselles , de quoi unir ma route; hier sur la foigne^ c'est feindre avoir perdu son bien à la guerre ; bler sur le franc mltoUy c'est contrefaire le malade; bler sur le coutime^ c'est faire de l'un et de l'autre, s'aider de tout : Péchons de Ruby, comment voulezvous marcher? sur la foignej ou le ruffe^ car toutes les autres places sont prises ?
— Sur le ruffe , répondirent les deux patiens , sans trop savoir ce qu'ils disaient, sur le ruffe.
— Tous les deux?
— Oui ! oui !
— Eh bienl péchons, vos cagoux vous diront comme il faut vous comporter et vivre en votre art et métier ; et moyennant trois ronds que verserez en notre royale gibecière, vous aurez passeport valable pour hier sur le ruffe , en toute l'étendue de nos États ; mais sachez-le, ne pourrez hier que sur le ruffe ; si étiez assez hardis d'aller sur autre intention, sans le faire savoir à
VOS cagoux, je vous en ferais punir, et avouerais bonne la prise de votre équipage, tant argent qu'autres elioses. Ores, promettez -vous de ne dire à aucun le secret de la coësmelotière ?
— Oui! oui!
— Levez la main.
Buschard et Olivier levèrent la main droite; mais le bâton des cagoux les avertit rudement qu'ils se trompaient,
— La main gaucbe, péchons, la main gauche, vous dis~je !
— Au parlement , on lève toujours la droite, reprit Olivier.
— Par la griffe du grand cornu ! cuidez-vous que le parlement nous vaille ? C'est erreur au parlement de faire lever la droite, car c'est celle de quoi nous faisons tous nos maux et saletés, de quoi nous mouchons notre nez, et nous tuons les hommes ; mais la gauche , c'est la main honnête, c'est la prochaine du cœur, celle qu'il convient à des hommes libres de lever. Donc, jurez sur la vie, de ne dire le secret, et levez la main gauche.
— jNous le jurons !