II
— Mettez le gros bout de votre bâton en terre, le poussez le plus bas que vous pourrez, et dites : J'atrime au tripe ligourt ^ c'est-à-dire, je déroberai trois fois très-bien.
— J'atrime au tripe ligourt !
— Bien ! allez baiser les mains de votre cagou, lui promettant la foi, et après embrassez-moi la cuisse. Amen.
Vivent les enfans de la truche !
Vivent les enfans de l'argot !
s'écrièrent les bandits, et les deux cagoux entraînèrent Buscbard et Olivier vers le trône du grand Coësre, qui, la jambe levée, attendait avec gravité que ses nouveaux sujets vinssent lui rendre hommage.
Lorsqu'ils eurent accompli , tant bien que mal, ce dernier devoir, Jehan de Metz tira son poignard de sa besace, le planta de toute sa force dans les douves du tonneau sur lequel il se tenait à cheval; la liqueur vermeille couvrit la terre d'une pluie abondante de rubis , et son doux aspect, ranimant le visage abattu de Buscbard, fit pousser un hurlement de joie à toute la troupe.
— Doubleurs, mions, péchons, fanundels , cagoux et narquois , à coup, à coup, buvons à pleins godets, à la santé de nos frères; j'ai le bussard des Danaïdes, autant vous en tirerai par la dille, autant en reviendra par le bondon»
Vivent les enfans de la truche !
Yivent les enfans de l'argot!
Et Guillaume, criant à plein gosier, remplissait 1 ecuelle de bois qui venait de figurer dans la cérémonie.
Tous les argotiers se ruèrent en cercle autour de lui, et assis pêle-mêle sur l'herbe, ils attendirent, avec l'impatience et la soif d'un Arabe du désert, que l'écuelle mousseuse approchât de leurs lèvres.
Elle fit trois fois le tour de l'assemblée, et trois fois elle fut accueillie et embrassée avec le même transport; enfin, elle ne s'arrêta que lorsque le tonneau eut cessé de couler. Alors aux libations succédèrent les chants , et l'amphion grotesque de la troupe , Jehan de Metz, battant la mesure surson tonneau vide, commença, dans le langage de l'argot , une des nombreuses chansons qu'il avait composées, et dont le refrain fut, pour ainsi dire, hurlé par tous les assistans :
l32 LES MAUVAIS
Cric, croc, doubleurs et mions * !
Trut, trut, argotichons !
Dedans la parfonde et la piolle, Blons tretous avec la rapiolle, Et gourdement fichons la colle Tant que le gliner nous entrolle.
Cric, croc, etc.
Péchons! à la veine couchante, Issons de l'Abbaye rufFante, Et si n'entrons par la luisante, Débridons lourde sans tournante.
Cric, croc, etc.
Mais qu'aucun blesche ne rouscaille.
De peur que dessus la muraille, Martin Rouaut, qui nous mouchaille, Crie au vinaigre sur nouzaille.
Cric, croc, etc.
TRADUCTIOIS.
A notre santé, filous et voleurs 1 En avant, en avant, argotiers!
Dans la cave et la taverne, allons tous avec ia fille, et soyons bons vivans, jusqu'à ce que le diable nous emporte. A notre santé, etc.
Enfans, au coucher du soleil, sortons du four chaud; et si nous n'entrons pas par la ienêtre, ouvrons la porte sans clef. A notre santé, etc.
Mais qu'aucun apprenti ne parle , de peur que par-dessus le mur l'archer qui nous guette , ne crie au voleur sur nous. A notre santé, elr.
GARÇONS. l53
Car il nous chault que pie nous arde , Bourrer solir, paver gueularde, Et quand pitanchons la rouillarde, Baudement fêter la rivarde.
Cric, croc, etc.
Mais, foin du ruffe et de la boue !
Gardons qu'au sasbre on ne nous cloue Et qu'on nous Toye faire la moue, A la sourdelle ou sur la roue.
Une grimace et un triple hocquet terminèrent dignement cette petite composition bachique , et la bande joyeuse reprit le chœur, à grand renfort de poumons et de mâchoires :
Cric, croc, doubleurs et mions !
Trut, trut, argoticlions !
Car nous aimons que le vin nous réchauffe, bourrer notre ventre, emplir notie bissac ; et quand nous buvons la bouteille , caresser joyeusement la fille.
A notre santé, etc.
Mais fi du feu et de la boue ! prenons garde qu'on ne nous cloue à un arbre, et qu'on nous voie faire la moue à la potence ou sur la roue.
A notre santé, etc *.
* Tous CCS détails sont exacts : voir la uolo sur l'argol, à la fin de l'ouvrage.
— Bravo, Jehan de Metz, bravo, compère ; c'est bien craché, chanté; tire-nous-en une autre, s'écria le grand Coësre.
— Oui, oui, une autre, reprit Jehan Lubbe.
— Tout beau, mes maîtres, interrompit le chanteur, la rime me prend à la gorge, quasi comme la hart; je chante salé en diable, cejourd'hui, et si je n'articule quelque pinte de Gâtinais, j'étrangle sur la place ? à mon aide et secours, frères, appelez ma petite limougère, ma chambrière^ ma mignonne, ma femme : vite, vite , qu'elle s'en aille quérir en ma tente mon godet et ma bourrache , ou sinon je me meurs, je m'évanouis, camarades.
Et se laissant couler à terre aussi roide qu'une planche, il contrefit la défaillance d'un homme qui rend l'âme, roulant les yeux, tordant la bouche et arrachant d'une main le manteau royal de son souverain, tandis que de l'autre, il renversait Buschard, qui vainement lui tendait un bras secourable.
La chute du gros écolier redoubla l'hilarité des spectateurs, et pendant quelques secondes Jehan de Metz et Buschard roulèrent alternativement l'un sur l'autre, sans pouvoir se relever
Enfin, cette lutte comique prit un terme à l'arrivée d'un nouveau personnage.
C'était la chaste compagne de Jehan de Metz, accourant, les bras chargés du précieux cordial, si nécessaire à la santé de son mari, et dans l'appareil un peu sale d'une beauté soldatesque : un pied chaussé, l'autre nu, la cotte juste et rapiécée, rouge d'un côté, jaune de l'autre, un pourpoint d'homme sur les épaules et la tête coiffée d'un béguin gras : puis une large gorge, des hanches saillantes, des joues rebondies, un tison sur le nez, des cheveux gris, quatre pieds de hauteur, et quarante-cinq ans environ.
Tel était le portrait de cette déité bienfaisante, dont l'apparition produisit une scène encore plus bouffonne que la précédente ; car à peine Buschard fut-il relevé qu'il se trouva face à face, nez à nez , avec sa légitime épouse , dame Yolande- Quatre-Livres en personne.
Souvent l'aspect inattendu de quelques êtres offensifs soulève à tel point une tête d'homme , et la frappe d'une si forte commotion, que le sang se fige dans les veines, la respiration s'arrête et le mouvement cesse. Cependant, ni le sifflement aigu d'une vipère sous ses pieds, ni deux yeux de louve flamboyant dans la nuit,