CAMIONS
Puis elle étendit vers le prieur son bras blanc et nu . que suivit un regard de feu.
— Oui, tu es le plu5 vil et le plus lâche des hommes!
Madame de Laborne saisit avec rage un couteau qui se trouvait sous sa main, et se précipita sur Enguerrand. Il esquiva le coup qui lui était destiné, et parvint à arracher le couteau des mains de la comtesse. Mais elle, alors, s'attachant avec les dents au bras du prieur, cherchait à ressaisir son arme, et se traînait sur les genoux. Enguerrand l'eut bientôt terrassée.
Des cris affreux retentirent en ce moment nu dehors. C'était la bande des Mauvais Garçons qui cernait la tour, et, munie d'échelles et de câbles, se ruait dans les fossés du château, pour escalader le dernier asile où étaient renfermées les richesses du manoir de Dugny.
— Adonc nous allons mourir ! s'écria la comtesse avec un sourire d'exaltation.
— Oui, mourir! répéta le prieur d'un ton lugubre et amer. Mais, je le vous ai promis, comtesse ma mie, point ne sera-ce de la main de ces drôles.
— Je te comprends : tu veux m 'assassiner! Viens donc, et lave ta dague en mon sang; mais
n'espère pas que sans la défendre je te livre ma vie
— Piassurcz-vous, belle comtesse^ interrompit Enguerrand, je suis trop courtois chevalier pour ainsi forfaire au respect que tout gentilhomme doit aux dames.
En disant ces paroles, il ouvrait une petite armoire dans laquelle il prit une arquebuse^ Appès en avoir allumé la mèche aux derniers tisons qui brûlaient encore sous les cendres de la cheminée:
— Pâques-Dieu! dit-il, en examinant si son arme était bien chargée, voici de quoi saluer le premier ribaud qui s'avisera de grimper jusqu'ici. Maintenant, ma mie, il faut que je vous dise un secret. Vous avisez le pied de cette tour, qui semble une citadelle au plein milieu de ces fossés. Eh bien 1 à ma volonté, elle s'écroulera dans les eaux, ne plus ne moins qu'un petit monceau de sable; et pour ce faire il suffît d'un coup de cette arquebuse. Des tonneaux de poudre, en ces caves entassés, vont nous ensevelir emmi ces ruines. Faites donc votre prière, si bon vous semble, comtesse, car voici les brigands qui montent, et je m'en vais donner le signal.
— Je suis prête, murmura la comtesse.
Aussitôt le prieur, ajustant un des Mauvais Garçons qui escaladaient en troupe les premières fenêtres de la tour, le traversa d'une balle. Le bandit tomba sanglant sur le parapet, à la vue de ses camarades, qui poussèrent des cris de fureur et de vengeance. Mais la vaste tour, s'cbranlant au même instant au milieu d'un torrent de flammes et de fumée, éclata comme un tonnerre, et le prieur et la comtesse de Labornc et les bandits disparurent dans un nuage de cendres, avec les dernières ruines du château de Dugny.
O Dieu ! ô la pîéte ! vertu la plus cerlaiiic .' Jehan D0RA.T
Las ! où est maintenant ta jeune et bonne grâce, Et ton gentil esprit, plus beau que la beauté ? Où est ton doulx maintien, ta douice privaulé ? Tu les avais du ciel, ils y ont repris place.
Magdeleine DKS RoCHES.
Les brigands qui avaient trouvé la mort sous les ruines de la tour de Dugny composaient une faible partie de la bande formidable des Mauvais Garçons. C'étaient seulement quelques maraudeurs accourus du Bourget, sans Tordre de leurs chefs, dans l'espérance de partager entre eux quelque butin.
Cependant, après l'incendie du château, Azan et Ludder avaient enhn rejoint le camp des ban-
(lits, qui s'était offert à leurs yeux au milieu du désordre occasioiié par l'alerte du eapitaino de Harlay. Attaqués de nouveau par des forces supérieures envoyées contre eux par la Régente elle-même, les Mauvais Garçons venaient d'être taillés en pièces, et chacune de leurs têtes avait été mise à prix. Le sire de Beaumont, encore tout meurtri de ses blessures, était rentré en campagne avec toutes les troupes qu'il avait pu réunir, et, cernant la forêt du Bourget. comme un repaire de bêtes fauves, il était parvenu, à l'aide du fer et du feu, à détruire , jusqu'au dernier, cette bande de misérables. Jehan Lubbe, Guillaume Ogier, Esclaireau, Jehan de Metz, pris les armes à la main, gémissaient dans les prisons du Châtelet, en attendant qu'ils allassent décorer, de leurs squelettes, les piliers de Montfaucon.
Ludder et le jeune Bohémien, qui n'avaient pas peu contribué à l'énergique défense des bandits, avaient sans doute trouvé la mort au milieu de la mêlée ; du moins telle était la rumeur publique , car les cachots et les fers préparés pour ces deux chefs étaient restés privés de leurs victimes.
On s'entretenait avec ardeur, dans le faubourg
^'jS les mauvais
de rUniversité, et surtout dans les rues et carrefours avoisinant la rue du Paon, de la fin tragique du jeune gentilhomme allemand, que chaque commère dramatisait à sa guise. Parmi toutes les opinions émises dans les boutiques et sur les marchés, celle du rôtisseur Jehan Choart avait trouvé plus de créance, et était généralement adoptée. Ce judicieux compère pensait, et tout le peuple avec lui, que messire Satan, installé en personne chez le mercier Oudard, sous le visage et costume d'un jeune étranger, avait tout à coup repris sa forme, par une belle nuit, en la forêt du Bourget, qu'il avait Incendiée avant de s'en retourner aux gouffres de l'enfer. La mort de la comtesse de Laborne et celle de don Enguerrand furent aussi considérées comme un acte de la puissance des démons. On brûla des cierges à la mémoire du défunt prieur; toutes les cloches de Saint-Germain furent mises en branle ; les dévotes firent dire des messes pour le salut de son âme ; il se trouva même des faiseurs d'épitaplies et de complaintes, qui demandèrent, en vers et en prose, la canonisation du saint homme.
Deux jours après la déroute des brigands, un pèlerin, venant d'une province éloignée, se pré-
GARÇONS. 3i>9
sonta devant Tabbesse de Montmartre, demandant qu'il lui fût permis de visiter la châsse de saint Benoît, et de dire ses patenôtres dans la chapelle de l'Abbaye. Sa demande lui fut accordée sans peine, et il fut admis dans l'enceinte des murs du monastère.
A peine fut-il entré dans l'église qu'il s'arrêta devant un confessionnal, où un homme du peuple, à genoux, l'air contrit, les mains jointes, attendait la bénédiction d'un religieux qui venait de l'entendre en confession.
Le pèlerin passa et repassa plusieurs fois devant le confessionnal, comme un homme qui cherche à reconnaître quelqu'un; puis il secoua la tête, et alla s'agenouiller en face du confessionnal sur les marches d'une petite chapelle d'où il pouvait aviser d'un seul coup d'oeil tous ceux qui entraient dans l'église. Au bout de quelques instans, le prêtre se retira. L'homme du peuple se leva, et vint droit à la chapelle où le pèlerin semblait l'attendre d'un air inquiet.
— Mon- frère, soyez le bien venu, dit le pèlerin à voix basse et jetant les yeux autour de lui de peur d'être entendu.
— Par cinq cent mille pannerées de beaux diables! reprit l'autre en retenant à demi un
long éclat de rire, je puis à cette heure délier Satanas et tous les membres de sa très-chère confrérie. Me voici confessé, de tous péchés absous, et prêt à recommencer, pour peu que le jeu m'en plaise. Fallait-il pas donner de l'occupation à ce vieux matagot?
— Sommes-nous ici en lieu sûr? interrompit le premier interlocuteur, qui mit en même temps sa main sur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe de pèlerin ?
— Non plus qu'il est besoin, mais j'ai cy, sous ma galverdine, le grand couteau de feu monsieur mon père, qui aucunes fois arrêta la parole indiscrète aux gosiers de maheustres et vilains. Je ne cuide pas qu'il ait rien perdu de sa fine trempe en passant entre les mains de son fils.
— Las ! dit le pèlerin en soupirant, je souhaite qu'il préserve mieux le fils qu'il n'a défendu le père !
— De ceci, Houadi, déporte-toi sur moi.
— Ores, que faire? que devenir à présent que nous voici seuls, sans compagnons, sans amis, a la merci du premier qui voudra prendre notre \ie?
— Houadi a-t-il oublié que tous liens demeurent rompus entre lui et ce monde, qui ne lui a
GARÇONS. ÔÔ I
valu que méchefs et infortunes sans nombre, et pour lequel, cependant, il a quitté nos tentes paisibles, et la famille qui l'avait recueilli.
— Azan! Azan ! mon frère ! ne me fends l'âme, je t'en prie et supplie, avec ce remords poignant de ma faute. De là sont nés tous ces maux qui me font de la vie un tourment. Ah! pourquoi me suis-je abandonné à cette vague inquiétude qui me poussait à travers les écueils d'une vie que je ne connaissais encore! Pourquoi?
— Laissons là les regrets, Houadi. Mon père et ma sœur sont morts. Mes amis, mes frères ;, les seuls compagnons que j'eusse sur cette terre ^ sont morts avec eux ; je n'y dois plus penser. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ma destinée m'enjoint de les aller retrouver. Pensons à l'instant présent, mon frère, sans nous guermenter plus du passé que de l'avenir.
— Eh bien! reprit Ludder, quand tu me sauvas des mains des archers, dans cette nuit horrifique qui vit périr tous nos compagnons, je te promis que tout entier je t'appartiendrais; à toi je me donnai pour te sijivre, t'obéir, comme le corps se donne à l'âme, comme le piied et le bras suivent la volonté de l'esprit. Une seule grâce je te demandai, h\quelle tu m'octroyas en bon
frère. Ores qu'après deux jours de dangers et de fuite nous voici de rechef réunis, Azan, tiendras -tu ta promesse?
— Je n'ai pas usance de tromper mes amis, répondit le Bohémien, avec un sourire d'une expression singuHère. Tu as voulu revoir ta maîtresse une seule fois
— Oui, ce sera la dernière, interrompit le jeune homme, je le jure, et j'aurai la force de ne faillir à cette mienne parole.
— Il le faudra bien, murmura le Bohémien entre ses dents.
— Où donc est Jacqueline? où la verrai-je? ■^Ici.
— Dans ce couvent?
— En vérité. Suis-moi de ce côté, et, sur toutes choses, remets en souvenance la parole que tu m'as donnée. Je t'ai sauvé du gibet; tu es à moi maintenant; ton corps est à moi, ton âme est à moi. Même as-tu pas le droit , quels que soient les maux qui te poignent et affaissent , de dépendre sans mon ordre les jours qui te sont comptés»
- — Je te l'ai promis.
— Suis-moi donc !
Le Bohémien traversa réghse, sans ajouter
GARÇONS. v535
un seul mot. Ludder le suivait en silence, le cœur plein de desespoir, la tête penchée sur sa poitrine, comme un homme qui marche au supplice.
Ils traversèrent ainsi les longs corridors de l'Abbaye qui conduisaient au pourpris; puis, longeant un mur grisâtre qui serpentait le long de la montagne, ils s'arrêtèrent enfin auprès d'une petite porte peinte d'une couleur sombre, et que surmontait une croix de bois rongée par la pluie et le vent.
— C'est ici, dit Azan.
Et il mit la main sur la clef de la porte*
— Ici? répéta Ludder, qui pâlit et fixa un re*gard mal assuré sur son compagnon.
— Regarde, Houadi, cet emblème de la foi des chrétiens ! Tu dois reconnaître par là qu'ici doit tout espoir demeurer en arrière.
-^ Je ne te comprends pas*
-^Donc, prête l'oreille, de mode que mes paroles s'y enclouent pour toujours, et ne me mets dans la nécessité de les répéter ainsi que tu ferais du vain parler d'un enfant.
Une pensée décevante, et qui devait te mener à mal, avait fait virer ta faible cervelle, comme le vent chasse une feuille de m aïs par les champs;
je t'en ai voulu affranchir malgré toi. Cette fille aux yeux bleus, au maintien doucereux et trompeur, était cet écueil qui te tenait arrêté en attendant qu'il t'anéantît. Eh bien! moi, mu par l'intérêt que j'ai pour un frère, je t'ai de l'écueil écarté , pour ne te point voir périr devant mes yeux. J'ai brisé l'écueil qui te devait briser !
— Arrête! qu'as-tu dit?
— Ta Jacqueline....
— Eh bien ! qu'en as-tu fait?
— Je l'ai tuée , répondit froidement le Bohémien.
— Tuée ! répéta Ludder en comprimant avec force le bras du jeune homme. Dis-tu vrai?
— Aussi vrai que la terre est ma mère , et que ce cœur t'est dévoué. Yire un petit la tête de cestui côté. Tu peux aviser entre ces longs peupliers, que le vent dépouille de leur verdure, cette large et tournoyante rivière qui coule à dextre d'icelui monticule. Interroge ses eaux. Elles te répondront qu'elles ont de mes mains reçu, il y a deux nuits, le corps d'une jeune pucelle , naguère l'espoir de son vieux père.
— Donc, sois prêt à l'aller joindre, s*écria Ludder hors de lui. Sus ! la dague au poing î
Mais le Bohémien, les bras croisés sur sa
poitrine , ne répondit à cet appel que par un sourire plein de la plus amère ironie.
— La dague au poing , te dis-je 1 répéta Ludder, les dents serrées et l'écume à la bouche.
Son geste menaçant ne fit pas même sourciller l'imperturbable Azan. Il ne changea pas de contenance, et regarda, sans que ses yeux offrissent la marque du plus léger trouble, la dague deLudder se lever sur sa poitrine, et s'enfoncer dans l'épaisseur de la porte qui lui servait d'appui. Le coup était si rudement asséné, que la lame, entrée dans toute sa longueur dans le bois, s'v brisa à quelques lignes de la poignée.
— Quel est l'Hébreu maudit qui te vend semblables engins , dit le Bohémien en jetant un coup d'œil dédaigneux et tranquille sur le tronçon de la dague tombé à terre? Mieux vaut que cette porte ait éprouvé ta lame que l'aubergeon de mailles d'un arquebusier. Tiens, Houadi, en place de ce brimborion , je te fais guerdon de ce mien malchus , lequel ne te fera faute , si besoin il y a.
En disant ces paroles , il tira un poignard de sa robe, et l'offrit à Ludder, lui faisant remarquer avec une complaisance affectée que la pointe en était d'une solidité à toute épreuve.
— Réponds-moi donc , interrompit Ludder les yeux en feu, réponds-moi, Azan! Est-il vrai que tu aies été lâche et cruel à ce point de tuer une jeune fille tout innocente et joliette comme était Jacqueline? Quel cœur portes-tu donc, bourreau , qu'un sang si beau et si pur te puisse souiller les mains, sans que ton souffle, par l'excès de la douleur et de la pitié, s'envole de ton corps? As-tu pas pensé que c'était la mort pour moi que la nouvelle de la mort de Jacqueline ? Que sans elle, sans l'espoir de la retrouver, la vie n'est pour celui que tu appelles ton frère qu'un abîme d'horreurs et de maux duquel il se va refuir présentement? Méchant, pourquoi as-tu bouté en ma pauvre âme la plus grosse et horrifique peine quionc la pût briser? 0 crêve-cœur à nul autre pareil! ô douleur qui outrepasse les plus amères! Adonc elle est morte! morte pour toujours! Jacqueline! Jacqueline! oh! je te vais joindre dans le cercueil !
Ludder tout tremblant était tombé à genoux , et sa tête s'appuyait sur le mur du pourpris. Le visage dans ses mains, le pauvre jeune homme sanglotait comme un enfant, suppliant son frère adoptif de lui donner une arme pour mettre fm à ses souffrances.
CAUÇONS. 557
Azaii ouvrait de grands yeux, et paraissait plus étonné qu'attendri. L'amitié qu'il avait pour Ludder l'emporta enfin; il le releva dans ses bras vigoureux, et, le baisant au front, il le tint longtemps serré contre son cœur.
— Houadi, mon frère! disait-il d'une voix €mue, ne me maudis pas si je t'ai privé d'un bien lequel tu estimais un prix si haut que mon amitié ne le peut égaler. Ne maudis pas ton frère bien - aimé qui va te donner son sang incontinent , s'il peut ainsi effacer le mal qu'il t'a fait. Viens avec moi ; tu me l'as promis ; fuyons ensemble ; que ce sang du moins n'ait pas été vainement épandu.
— Laisse ! laisse-moi ! interrompit Ludder en s'échappant de ses bras; ouvre cette porte. Je veux entrer dans ce cimetière; c'est là sans point de doute que nous devons nous retrouver.
Azan ne put le retenir ; il poussa un gros soupir, et s'élança sur les pas de son ami dans le cimetière de l'Abbaye.
Trois jours auparavant, après avoir précipité la jeune fille dans la Seine , il avait vu de loin les gens de l'abbesse de Montmartre transporter le corps de cette fille tant aimée dans l'enceinte du monastère. C'était sur les lieux mêmes de 11. 22
son inhumation présumée qu'il avait résolu de révéler le secret de cette mort à Ludder, pour le détacher ensuite plus facilement d'un pays où rien ne îe retiendrait plus.
Habitué à la vie errante et sensuelle des Bohémiens , Azan avait toujours considéré l'amour comme un passe-temps bon pour charmer quelques momens de loisir. Jamais la sympathie de deux âmes qui s'aiment et se comprennent, jamais cette union intime d'un cœur avec un autre cœur n'avaient révélé leurs mystiques jouissances à son intelhgence grossière et matérielle. Il voyait pour la première fois le désespoir des larmes. L'intérêt qu'il portait à son jeune compagnon lui faisait une loi de ne pas l'abandonner dans cette crise douloureuse.
Ils entrèrent tous deux dans le cimetière de l'Abbaye.
Des tombe* simples et modestes , de larges pierres grises que la mousse cachait à demi, et sur lesquelles se fanaient au soleil quelques couronnes de fleurs des champs, emblèmes des vertus candides que recouvrait cette terre virginale, étaient éparses çà et là.
L'œil s'arrêtait au fond du petit enclos sur les fenêtres hautes et grillées du couvent. Un air de
symétrie et de propreté se faisait remarquer partout. La bêche avait égalisé les bordures de buis qui fuyaient parallèlement le long des allées silencieuses. Toutes ces tombes étaient autant de petits parterres odorans où les oiseaux et les insectes étaient assurés de trouver la vie et le repos. Les cloches, appelant les religieuses à la prière, venaient seules de leurs voix rauques ébranler à des heures fixes cette atmosphère tranquille.
Les deux pèlerins aperçurent à Tune des extrémités du cimetière un homme assis sur un tertre de gazon. Ils approchèrent pour avoir de lui quelques renseignemens.
C'était un vieillard à barbe blanche. Il tenait son visage enfoncé dans ses deux mains , et murmurait par intervalle des paroles sans suite. Ses cheveux et ses vêtemens étaient dans le plus grand désordre. Un hoyau, une pioche, plantés à côté de lui dans un amas de terre fraîchement remuée, et une fosse à demi creusée, indiquaient à quel genre d'occupation le vieillard venait de se livrer.
— C'est sans doute l'un des fossoyeurs du couvent, pensa le Bohémien.
— Vieillard , dit Ludder en tirant de sa robe
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une pièce de monnaie , je te fais guerdon de ce teston d'argent si tu réponds à une seule question que je te veux faire.
Mais rhomme ne bougea non plus que s'il n'eût pas entendu qu'on lui adressait la parole.
— Vieux drôle, reprit Azan en lui frappant rudement sur l'épaule, nous diras-tu pas pour qui est cette fosse que tu creuses si adextrement dans les entrailles de madame la terre , notre mère à tous?
Le vieillard tressaillit cette fois ; et, fixant sur son interlocuteur des yeux mornes et stupides , il se mit à rire du rire d'un insensé.
— Enfer ! dit tout bas Ludder, qui recula de quelques pas , et cacha aussitôt sa tête sous les plis de son capuchon, c'est le vieux mercier ! le père de Jacqueline !
— Soyez cois et discrets , mes bons sires , répliqua le vieillard à voix basse , avec un air égaré. Si de ce damné gardien du cimetière j'étais aperçu , il me battrait comme chaux à plâtre, comme il le fit hier, prétextant avec fourbe et paroles fausses et menteuses que je viens ici à celle fin de donner une érafflade à ses profits.
et pour augmenter inutilement son labeur de demain.
— Las! s*écria Ludder en jetant sur le vieux mercier un regard de compassion , sa raison est aliénée!...
— Et Dieu m*en est témoin cependant, continua le père Oudard, sans paraître s'aperce- Toir qu'il eût été interrompu, je ne viens en ces lieux qu'à l'effet de ravoir mon bien , mon bien le plus cher et le plus précieux, qu'ils m'ontrobé les infâmes , pour le musser sous cette terre. Mais ils auront beau faire, reprit-il en se levant avec peine; j'aurai ma fille; je l'aurai malgré eux; je la reporterai dans ma boutique ; je l'asseoirai à mon comptoir, où je la veux choyer et maintenir comme une petite sainte en sa châsse. Je brûlerai des cires autour d'elle. J'aurai des clercs pour lui chanter des psaumes. Ce sera mon patron, ma Vierge Marie, mon âme, mon existence, mon tout, comme elle l'était perdurant les belles et fraîches années de sa vie. Bonnes vêpres ! bonnes vêpres ! messeigneurs ; quittez le champ le plus vite qu'il vous sera possible, et me laissez à l'œuvre ; car le soir s'en va bientôt venir, et j'ai grosse peur d'être interrompu dans ma tâche.
Et le pauvre vieillard, entonnant d'une voix rauque les premiers versets de la messe des morts, reprit la pioche de ses deux mains, et se mit avec toute l'ardeur imaginable à creuser la fosse qu'il avait commencé à ouvrir.
Cependant le gardien du cimetière , qui avait vu de loin des étrangers traverser le pourpris, s'était mis en toute hâte aies suivre ; mais, comme il fallait achever un morceau de pain bis qui, avec quelques ognons crus , des radis et des choux, composait les trois services de son repas, et comme il fallait en outre s'arrêter de temps en temps pour reprendre haleine , et aboucher le gouleau d'une bouteille d'osier suspendue à sa ceinture , le gardien arriva long-temps après les deux pèlerins.
Aussitôt qu'il aperçut le père Oudard , il entra dans une colère qui se manifesta d'abord par les plus énergiques imprécations. Puis, élevant sur sa tête un gros bâton de néflier qu'il avait coutume de porter avec lui :
— Double vermine! s'écria-t-il, quoi! c*est encore toi ! je te vais peler le dos avec ce tribart comme la tête d'un bénédictin.
Et il s'avançait d'un air menaçant vers le pauvre vieux mercier, qui , sans s'effrayer de ses in-
GARÇONS. 34v).
jures, continuait son travail et son chant gréf^orien à triple renfort de bras et de gosier. Ce fut a\ec beaucoup de peine qu'Azan et Ludder parvinrent à calmer la fureur du gardien.
— Refuis-toi promptement de ce lieu , vieux mendiant, et retourne à ton chenil. Vous le voyez, mes bons sires pèlerins, depuis trois jours cet homme ou ce diable incarné ( car je ne sais quel nom lui donner ) ne fait autre besogne sinon de retourner mes arbustes et moqigazon comme une omelette en la poêle.
— Voyez-vous pas vous-même, compère, dit Azan en affectant un air de bonhomie , que ce pauvre homme est privé de raison depuis le malheur qui fit départir sa fille de cemonde pour l'autre. Il faut, mon frère, pardonner plus facilement à vos semb ables, si vous voulez être à votre tour pardonné.
— Tarabin ! grand merci de la morale, beau pèlerin. J'en entends assez depuis vingt-cinq années que je garde le cimetière de l'Abbaye de Montmartre. Trêve donc, s'il ne vous en déplaît, et Dieu vous doint sa sainte bénédiction, mon frère.
Pendant cette conversation , le père Oudard avait tourné les talons, et, dans la crainte qu'il
prît fantaisie au gardien de recommencer la correction de la veille, il était retourné chez lui où Rigolet et Buschard Tattendaient avec inquiétude.
Azan continua de deviser avec le gardien du cimetière, tandis que Ludder, abîmé dans les plus pénibles réflexions, faisait un retour sur luimême, et s'accusait d'avoir causé tous les malheurs qu'il voyait fondre autour de lui.
— Mon frère , dit Azan au gardien , vous connaissiez la fdle de ce vieux fol?
— Je l'avisai pour la prime fois lorsque nous la tirâmes de l'eau, l'autre soir, en revenant au couvent en compagnie de madame Fabbesse. La pauvre jeune fille était déjà toute bleue. Ses petites mains étaient sur sa poitrine entrelacées et si tellement serrées que Raymond-le-Long et moi eûmes grosse peine à les disjoindre. Elle paraissait avoir bien souffert, car...
— C'est bien ^ c'est bien , mon frère , interrompit le Bohémien, qui voyait son compagnon pâlir et tressaillir à ces tristes détails. Mais, reprit-il en baissant la voix , où l'a-t-on enterrée?
■ — Enterrée? de par le diable! c'eût été grand dommage on vérité. Ees oraisons des sœurs et
peut-être aussi le cordial et les bons soins de notre digne abbesse nous ont ce soin épargné.
— Elle vivrait! s'écria Ludder hors de lui.
— Ce vieux chien est le seul qui le veuille nier, ains qu'il n'a pu encore en son délire reconnaître sa propre fdle, et qu'il est persuadé qu'il ne la trouvera que sous terre.
— Elle vivrait ! répéta Ludder.
— Sans point de doute, répondit le gardien; aujourd'hui même elle a prononcé le vœu, et pris le voile en notre couvent de Montmartre.
Ludder porta la main sursesyeux. Des émotions si soudaines et si contraires avaient, depuis quelques instans , tellement secoué son âme qu'il lui devenait presque impossible de cacher l'agitation extrême qui faisait tressaillir tout son corps. Il garda quelques instans le silence pour concentrer en lui-même les pensées pénibles qui auraient pu obscurcir ses traits et trahir son déguisement. Puis, affectant Tair le plus calme et le plus froid :
— Mon frère, dit-il au gardien en lui mettant un écu d'or au soleil dans la main , avant de quitter la châsse de saint Benoît et le très-vénéré monastère de Montmartre, je voudrais voir cette jeune fille au parloir du couvent , selon que la
règ;le me le permet. Vous cliargeriez-vous de me faire octroyer cette légère faveur? vous aurez place, mon frère , aux prières d'un pauvre pécheur.
— Oui-dea ! répondit le manant en portant tour à tour un œil malicieux sur le visage de Ludder et sur la pièce d'or qu'il faisait briller dans le creux de sa main , il me semble , beau sire pèlerin , que n'avez point fait vœu de pauvreté, et qu'il ne vous chault qu'en votre route on vous octroie ou non la charité. Mais il ne m'affiert; je suis bonhomme; et, si je puis faire ce que vous demandez, comptez sur votre humble serviteur. Attendez-moi ici un petit, je reviens bientôt devers vous.
Le gardien en se retirant jeta sur les deux étrangers un regard expressif, qui ne semblait pas beaucoup prouver en faveur de sa loyauté. Azan le regardait s'éloigner , et hochait la tète, en le voyant se diriger vers le couvent. Il l'aperçut enfin monter les marches du petit perron qui conduisait à l'Abbaye, puis, enfin, disparaître, non sans avoir tourné plusieurs fois la tête du côté des deux prétendus pèlerins.
— Ou j'ai perdu la meilleure part de ma cervelle, et suis forissu de tout sens logical, dit
enfin Azan à son compagnon, ou le drôle est mû de quelque satanique et perfide intention.
Tredame l messire Ludder, vous vous cuidez encore logé en l'Hôtel des Tournelles pour de vos écus d'or être aussi libéral. Vous avez la main large pour un pèlerin de Saint-Jacques. Voici une oraison, par les saintes hallebardes du Châtelet ! qui nous mènera loin ; c'est haut que je veux dire ; car nous pourrons bien, si je n'erre, aller par suite d'icelle prêcher en Grève au bout de quelques brassées de hart , et donner aux badauds de Paris la bénédiction du pied. Le plus prudent serait d'escamper comme lièvre en plaine.
— Dussé-je y quitter ma vie, interrompit Ludder, je ne me dépars de ce lieu sans avoir vu Jacqueline. Azan, t'ai jà assez causé de maux par mon imprudence, va-t-en et me laisse. Vat-en, te dis-je, et reprends ton arme. Pour l'amour de moi, viens çà, m'accole en ami, en frère, je veux mourir ici ; il faut nous séparer.
Azan fronça le sourcil en entendant ces mots. Il grinça des dents , puis, tirant un coutelas de sa robe :
— Je ne chemine jamais, frère, sans deux cordelles à mon arc; par ainsi, tu peux garder
mon malchus. J'attends, à tes côtés, les archers de pied coi et sans peur. Si nous sommes du nombre accablés ; avant que ces lourdauds nous puissent bouter le genou sur la poitrine, tuemoi, je te rendrai en même temps semblable service. Mais, avant que tel cas advienne, nous leur taillerons encore quelques livres de toison sur le dos. Voudrais-tu pas, par hasard, tenter le rapt de cette fille, et fuir après par la campagne comme un loup qui emporte une brebis, à la moustache du berger.
— Oui, si elle veut me suivre, répondit Ludder d'une voix sombre, et en poussant un grand soupir, comme un homme qui n'ose croire à ce qu'il désire plus que tout au monde. Mais on voyait dans ses yeux que la vie lui était de peu de prix auprès de ce bonheur inestimable.
— Adonc, quelle que soit l'issue de notre emprise, tu me promets de me suivre, Houadi?
— Je te le jure.
— Je me fie en ta parole. Mais voici : j'avise notre homme qui s'en revient devers nous. Allons, du cœur ! mon frère; celui-ci est peut-être le dernier jour que nos yeux verront luire.
Le gardien du cimetière descendait en effet
les degrés du perron qui conduisait au couvent. 11 ne tarda pas à joindre les deux pèlerins.
^ — Mes très-honorés sires, leur dit-il, vous êtes à souhait servis et obéis ; sœur Jacqueline va descendre au parloir. Me veuillez suivre, et le plus humble de tous vos serviteurs vous en va montrer le chemin.
En parlant ainsi, le serf de l'Abbaye ôta son bonnet, et salua jusqu'à terre.
Ludder se précipita sur ses pas, les yeux étincelans de bonheur. 11 se souciait peu de cacher sa joie. Quelle que fût l'issue de cette entrevue mystérieuse, il allait revoir celle qu'il avait cru perdue pour toujours, entendre sa voix, rallumer sa vie au feu de ses regards. C'en était assez pour lui ; et si quelque péril le menaçait, n'avaitil pas un poignard et un ami?
Azan, plus prudent et plus circonspect, le suivait en silence, la tête baissée et la main sur la poignée d'un coutelas qu'on voyait saillir entre les plis de sa robe. Le gardien leur fit traverser de longs corridors, monter et descendre des perrons et des escaliers, passer des cours qu'entrecoupaient des grilles et des portes massives. Ils s'arrêtèrent enfin dans une grande salle obs-
cure, dont le gardien referma la porte sur eux; puis il fit savoir au compagnon du jeune pèlerin qu'il devait attendre dans cette salle que son ami fût sovû du parloir.
Azan n'avait pas compté sur cette séparation.
— L'ami, dit-il au gardien, en lui lançant un regard où se peignait sa défiance, vous ne refuserez (au moins en ai -je espoir) de me faire compagnie, à celle fin que je sache à qui deviser, dans le cas où cette conférence irait en longueur.
Il y avait une expression presque menaçante dans le ton de cette prière étrange. Le gardien en fut intimidé, et son hésitation redoubla, quand il vit la figure basanée du Bohémien , avec ses deux grands yeux noirs, qui semblaient jeter des flammes, sortir du capuce grossier qui les avaient cachés jusqu'à cette heure. Cependant il prit de l'assurance peu à peu, et, s'appuyant fièrement sur son gourdin, comme Hercule sur sa massue, il fit un signe de tête en manière de consentement.
Ludder s'était déjà élancé dans le parloir.
A travers une petite grille fermée, il aperçut une femme couverte d'un vêtement noir, selon
la règle de saint Benoît, que pratiquaient alors les religieuses de l'Abbaye de Montmartre.
— Est-ce vous, messire Ludder? murmura une voix si faible qu'à peine il put l'entendre.
— C'est moi, Jacqueline ! répondit le jeune homme, en se précipitant à genoux près de la grille, c'est Ludder, votre fidèle ami, qui n'a voulu mourir sans vous aviser une dernière fois.
— Oh! combien vous me devez avoir en haine et mépris 1 Si vous saviez comme la destinée, cette dominatrice des choses etactions humaines, a, depuis peu de jours comblé les balances de ma vie de tous maux et infortunes 1 Si vous saviez dans quel abîme d'horreurs!
Ici, la religieuse sembla tressaillir, et enfonça davantage son visage dans les plis de son mouchoir.
— Mais je ne veux et ne dois, continua Ludder, souiller votre âme candide avec le ressouvenir de tout ce qui m'emplit le cœur de désespoir et amertume. Vous me voyez dans le sang, proscrit, fugitif, criminel, excusable peut-être, et, las! sans point de doute, bien à plaindre. Oh ! oui! ains que bien jeune j'ai déjà vécu, et ma vie a été plus orageuse et tourmentée que celle
d'aucun vieillard qui puisse maudire son père pour l'avoir mis de ce monde ! et je mourrai ainsi que j'ai vécu, ignorant quel fut mon berceau, comme j'ignore où sera mon cercueil! Mon amour pour vous, aimable Jacqueline, qui avez été un ange dans ma vie envoyé, puis-je vous l'offrir à présent ? De vrai, elle serait belle la dot que pourrait vous donner votre fiancé Houadi le Bohémien ! Pourtant, si vous vouliez me suivre I
Un mouvement d'horreur fit reculer la religieuse. Ludder se cacha le visage dans ses mains.
— Oh! je suis bien malheureux, reprit-il en fixant des yeux sombres au plafond, ains que pour combler tous mes regrets j'ai pu faire offense au seul être qui daigne jeter sur moi un regard de pitié ! Mais pourquoi, Jacqueline, détourner votre vue du pauvre Bohême? est-ce pécher envers le ciel que de lui dire adieu ! Un regard, un seul de vos regards, et je me refuis pour jamais de ces heux et de ces contrées qui me furent si fatales. Un seul regard! dites, un seul.... l'aurai-je pas, Jacqueline?
Tout à coup la grille du parloir s'ouvrit avec
fracas, et la religieuse s'élança dans la chambre où Ludder était encore agenouillé.
— On m'a trompé, s'écria le jeune homme, en portant avec précipitation la main sur son poignard, ce n'est pas Jacqueline!... On a fait tomber en un piège le jeune renard, mais, par ma dague î il faudra, pour l'avoir, incendier le terrier l
— Contenez-vous, jeune homme, dit d'une voix grave l'abbesse de Montmartre, car c'était elle à qui Ludder venait de parler; sœur Jacqueline est maintenant à Dieu ! Vous devez laisser issir jusqu'à son nom de votre souvenance. Elle-même m'apprit tous vos malheurs, et, à cette heu]*e, je viens en son nom vous rendre votre serment. Partez de ce pas, car il ne fait pas bon ici pour messire Ludder. Profitez de la nuit, et que le ciel, mon fils, vous envoie le repentir.
L'abbesse rentra dans le couvent, laissant Ludder tout bouleversé d'une semblable apparition. Il demeura dans le même état de stupeur, jusqu'à ce que la voix du gardien vînt l'avertir d'aller retrouver son compagnon, qui, le manteau sur le nez, l'attendait à la porte du couvent.
il. a5
— Eh bien ! quelle nouvelle, dit Azan à voix basse ?
Mais Houadi ne lui répondit pas.
— Où allons-nous maintenant, reprit le Bohémien ?
— Où tu voudras !
Eu terre on ne voil rien que fraude, que malice. Et, bref, tout ce monde est un publique marché ; L'un y vend, l'un dérobe etl'aullreachèle et change, Un même fait produict le blasme et la louange, Et ce qui est vertu semble à l'aultre péché.
BONSARD.
Durant mon temps on a trouvé des isles Dedans les mers, qui sont beaucoup fertiles, Dont habitans sont d'étranges manières, Sauvalges gens, de trésors ont minières.
Pierre GrOGBTÉT.
Le jour était à son déclin, lorsque Ludderet Azan descendirent de l'Abbaye de Montmartre. Une pluie fine et serrée imprégnait l'air d'humidité, et couvrait la campagne d'un long voile gris.
Pendant quelque temps les deux fugitifs mar-
chèrent en silence. Ludder était incapable de prononcer une seule parole. Toute sa pensée demeurait suspendue aux voûtes gothiques- du monastère. Ses pieds allaient comme les pieds de la bête, les uns devant les autres, à l'aventure, et sans savoir où ils tombaient. Tantôt c'était sur un chemin plat, une route unie ; tantôt sur des terres molles et grasses, des champs en friches , des carrés de verdure, puis des montées, des descentes, du sable et des ruisseaux. Le Bohémien, l'œil étincelant sous ses noirs sourcils, et le nez hors de son capuce, guidait sa marche, et l'entraînait rapidement vers le lieu du rendez-vous. Enfm, après une grosse demiheure de route, ils arrivèrent tous les deux devant les écheiles de Montfaucon. Les piliers étaient chargés de cadavres nouvellement exposés. Ces corps, nus et hideux, se balançaient les uns à côté des autres, aux cris aigus des longues chaînes de fer qui les soutenaient. Au pied de cette masse de pierre ils aperçurent deux hommes : l'un, vctu d'une robe bi'une, pareille au froc des religieux de Saint-Germain-des-Prés, portait des rides sur le front, et une longue barbe blanche lui descendait sur la poitrine ; il contemplait les morts avec une sorte d'intérêt ; l'au-
tre, affublé d'un hocqueton, et armé d'un liacquebute, paraissait être un archer de la prévôté, qui montait la garde autour des suppliciés. Au bruit des pas d'Azan et de son compagnon , le \ieillard disparut derrière les piliers, et laissa le soudard seul avec les pèlerins. Avant d'arriver jusqu'à lui, le Bohémien secoua la cape de son camarade, et lui dit à voix basse :
— Houadi , lève la tête, et avise un petit ces ribauds. Ce sont nos frères de la forêt du Bour^get qui dansent sans nous la danse des pendus. Te plaît-il arrcgarder un petit leurs grimaces.
Ludder leva les yeux , et s'arrêta sans répondre.
— Mes bons sires les pèlerins, interrompit alors \e soudard, si avez grosse envie de connaître d'où viennent tous ces piètres gens, je puis vous le narrer à merveille, tout ainsi que je le faisais à ce vénérable religieux qui vient de se retraire .
Azan enfonça la tête sous son capuchon, et prêta l'oreille.
— Ce sont, continua le grossier cicérone, les chefs de la grande bande des Mauvais Garçons. Les voilà tous mesmement qu'ils étaient en leur vivant^ et mesmement qu'ils sont issus hier des
mains du maître bourreau de la prévôté de Paris. Ce gros corps d'homme, aux jambes fluettes et au ventre ballonné, avait nom Jehan de Metz. C'était le maître fol et boute-en-train de la troupe. Cestui-là qui vous allonge une langue de sept aunes, c'est le lieutenant Esclaireau ; cet autre, à la tête noire et violette, c'est Jehan Lubbe, le manœuvre. Puis voilà le roi de Targot, Guillaume Ogier, qui ricane à l'écolier Contran de Quincy; puis, à côté, les deux morts trouvés au cimetière du Bourget, l'un pendant l'autre, et appendus tous deux à la barre de fer, ne plus ne moins que deux poires de martin-sec à la même branche. Puis, mes bons sires, si voulez bien tourner votre visière de ce côté, pouvez aviser le plus grand malandrin de toute la troupe, le dernier capitaine des Mauvais Garçons, le jeune reître qui s'en vint incendier le manoir de Dugny. Le voilà, mes bons sires , tenu par les épaules, car il n'a plus de chef.
Ludder, en entendant ces mots, ne put retenir un mouvement de curiosité, et s'approcha du corps qui le représentait aux yeux de la justice et du peuple. C'était celui d'un argotier énorme et d'une taille colossale. Il laissa percer un rire amer, et, sans dire un seul mot,il descen-
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dit le monticule sur lequel étaient assis les piliers de Montfaucon.
— Tous ces pauvres diables, mes bons sires, continua le soudard, sont boutés là aux lins d'apprendre et enseigner à tous passans ce qu'il en revient à ribauder et harpailler de nuit sur les grands chemins. Pour ce qui est de moi, je les garde, et veille à ce que la justice de monseigneur le roi se fasse et ait son cours.
— Que le benoît Seigneur, reprit Azan d'un air dévot, leur octroyé pardon de leurs méfaits en l'autre monde, et vous accorde sa sainte bénédiction, l'ami.
— Amen ! murmura le soudard.
Et le Bohémien, après s'être signé avec onction, s'éloigna des piliers, et reprit avec Ludder la route qui conduisait au hameau de Saint-Lazarre.
Cependant la nuit devenait de plus en plus noire, et le temps s'écoulait avec rapidité. Azan, craignant de manquer le rendez-vous qu'il avait donné lui-même, doubla le pas, et força Ludder à le suivre. Il quitta une seconde fois les routes battues , et s'enfonça dans les terres et les champs. Grâce à une certaine connaissance du pays, et à sa sagacité merveilleuse, il ne s'c-
56o LES MAUVAIS
gara pas, et parvint, sans trop de retard, et de longs détours, à l'endroit oi| il voulait arriver.
C'était un petit JDOuquet d'arbres maigres et élancés conrime des flèches, au milieu desquels était accroupie une mauvaise cabane de bois, couverte d'un long toit de chaume. Une faible clarté scintillait à l'intérieur; au dehors, une porte délabrée en défendait l'accès. Azan, d'un coup de poing, fit sauter le pênç , et ouvrit la porte. Puis il introduisit Ludder dan§ une salle basse et humide, qui n'avait pour voûte que le chaume, pour plancher que la terre; elle était éclairée par la flamme d'un fagot pétillant dans l'âtre.
Un homme, assis deva^nt le feu sur une escabelle, s'occupait à pousser du bout de son houseau les petits charbons qui roulaient çà et là. Le Bohémien courut rapidement à Ivii, et^ sortant sa tête du capuce qui l'ombrageait, il dit à voix haute :
— Pardon, monsieur, si je vous ai fait attendre. La nuit est brune en diable, et les voies ne sont commodes ni sûres.
— Ce n'est rien, monsieur, moi-mênje aussi ne fais-je que de venir.
— Voici la personne de laquelle vous ai parle, ajouta le Zingaro.
— C'est bien, reprit l'inconnu ; et il lança sur Ludder deux regards si pénétrans que ce dernier eut peine à les soutenir.
— Sommes-nous seuls ?
— Oui, monsieur, l'huis est clos, et la vieille sommeille.
Alors l'étranger alla vers le fond de la chambre, et, montant quelques degrés d'un petit escalier qui communiquait à un étage supérieur, il appela ses compagnons d'une voix aigre et perçante ; puis il revint vers ses hôtes, et leur fit signe de s'asseoir.
Ludder considérait, dans le silence de la surprise, les traits fiers et menaçans de cet homme mystérieux que la flamme du foyer éclairait par intervalle.
C'était un petit homme, dans la force de l'âge, d'une construction maigre et osseuse. Son teint jaune et basané était ombragé d'une forêt de cheveux noirs et crépus; une barbe épaisse dessinait les contours de son visage. Les bras croisés sur la poitrine, il restait immobile et comme absorbé dans une pensée profonde.
Cependant les individus qu'il avait appelés
descendaient un à un, osant à peine se parler bas à l'oreille^ comme s'ils eussent craint de troubler la méditation de cet inconnu qu'ils semblaient regarder avec confiance et vénération.
Aussitôt que chacun fut placé, l'étranger s'approcha d'un vieux bahut tout vermoulu qu'il prit pour une table, et sur lequel il déposa une paire de pistolets dont la mèche fumait encore. Puis il passa une jambe sur le bahut, et s'y tint assis comme un cavalier sur son cheval.
— Je suis en ces lieux venu, dit-il, pour acquester des gens de cœur et je dois des grâces au ciel, ains qu'il se trouve autant de bons compagnons prêts à donner leur sang pour partager ma périlleuse entreprise.
Tous les assistans firent un signe de tête pour remercier l'étranger de la bonne opinion qu'il voulait bien avoir de leur courage. Celui-ci continua sa harangue avec un accent méridional très-prononcé.
— Par saint Jacques de Galice ! est-ce pas vergogne que tant de braves gens comme vous l'êtes traîniez une si maigre et cliétive existence, lorsqu'on voit, par toute la contrée, des gentilshommes, aux mains blanches comme des femmes, aux pourpoints d'or et de satin, festoyer, rire
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et banqueter en des bals et tournois somptueux, aux dépens du peuple qui paie leurs folles orgies !
Quel est votre avenir, à vous? l'espoir de mourir misérables avec un morceau de pain sur une couchette de paille. Que faites-vous en ce pays? Pour la plupart en expectation de la prison ou du gibet! eh bien! moi, continua-t-il, en se levant et en frappant la terre du pied, moi, je vous viens offrir la liberté et la richesse. Oui, la liberté sans limites ! et de For, de l'or plus que n'en contient tout le trésor du roi François.
Un murmure flatteur parcourait l'auditoire, tandis que l'orateur, le corps incliné, les yeux en feu, ainsi qu'un prophète inspiré, étendait les mains sur l'assemblée, comme pour protester de la sincérité de ses promesses.
— Le nom de Christophe Colomb est-il à votre oreille parvenu ? il a donné un monde à l'empereur Charles, un monde plus riche et plus grand que ne sont ensemble tous les royaumes de l'empereur et de ses alliés. L'or et les diamans y sont de moindre rareté que les pierres par vos chemins. Cette terre en ses flancs enserre plus d'or que n'en pourraient porter vingt armées sur leurs bras. Les habitans de ces con-
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trées fuient devant des gens de cceur, comni^ jdes daims timides, et plus agiles que jamais lièvres en vos champs après la moisson d'aoûl. Eh bien! je yous fais guerdon de tout cet or, si «Lie voulez suivre. Je vous donne des armes, un vaisseau pour vous porter et conduire; deux ,cents hommes éprouvés nous joignent avant xju^un mois soit plissé. Dites, braves compagnons, la liberté ! e,t de For 1 à ce prix voulez- Ji^ous être à moi?
Ce ne fut qu'un cri de joie €t d'enthousiasme. Tous les auditeurs, debout sur leurs bancs, la tête découverte, les yeux flamboyans, brandissaient leurs capuces dégueniUés, leurs poignards jet leurs bâtons. Tous ces aventuriers, la plupart lâches coquins échappés à la justice des lois, étaient devenus autant de héros. La parole d'un homme avait fait ce prodige.
-rr- Quand nous faut-il départir, monsieur, dit Azan le Bohémien ?
— Demain, cette nuit même; mais tous sé-r parement. A Saint- Jehan-de-Luz, sur la frontière espagnole, nous nous devons rejoindre et réunir de rechef.
— Nous partirons cette nuit, s'écrièrent toutes les voix.
GAllÇONS. 365
— A qui parlons-nous à cette heure, murmura Ludder, qui s'était approché de l'étranger.
— Vous le saurez plus tard !
Un grand silence succéda à tout ce tumulte. Un homme avait été aperçu à quelques pa.s de la cabane.
— C'est un traître, sans point de doute.
— Malheur à lui, s'écria la foule !
Ludder saisit un des pistolets que l'étranger avait déposés sur le bahut. Il ouvrit précipitammelît la porte, et la referma derrière lui. On entendit un bruit de pas, quelques mots entrecoupés, puis un coup de feu, et le jeune homme rentra dans la chaumière.
— Jetez bas toute crainte, dit-il, c'est à moi qu'en voulait le traître. Celui qui l'envoie ne lui saura gré de sa mission, ains qu'il l'a si mal remplie.
— Quel était cet homme ?
— Je l'ignore ; il a saisi mon bras et prononcé mon nom, insinuant la main sous sa robe, comme afm d'y saisir une arme ; je l'ai prévenu.
— Est-il mort?
— Pas encore, répondirent deux des assistans qui rentraient à ce moment, portant un corps sanglant roulé dans une robe noire.
— Lui mettez , mes maîtres , au jour le visage.
Un éclat de rire aigu partit de toutes les bouches, quand on eut découvert la tête rase d'un bénédictin.
— Ce n'est rien qu'un moine, dit quelqu'un de l'assemblée.
— Un moine? répéta l'étranger en se cachant pour faire un signe de croix.
— Par le Christ! j'aimerais mieux, pour sûreté de ma conscience, avoir tué et meurtri dix de vos soudards.
— Mais, voyez, il n'est encore trépassé.
— Il ouvre les yeux.
— Il remue des babines, et semble vouloir parler.
— Avisez-vous pas, compères, ce papier qu'il tient en sa main, serré comme si c'était la bourse ou l'âme de feu monsieur son père.
— C'est lui! s'écria Ludder, le père Eusèbe ! qu'ai-je fait?
Et il déchira sa chemisette pour étancher le sang du vieillard.
Celui-ci sembla revenir un instant à la vie.
— Messire, dit-il à Ludder penché sur son corps et tout attéré d'une si funeste méprise.
GAU^jONS 367
c'est le ciel qui par vos mains me punit. Ne me plaignez pas ; car j'ai mérité mon sort : que Dieu me pardoint, à cette heure.... que je m'en vais
lui rendre mon âme cette lettre est pour
vous je vous avais suivi et voulais vous
voir mais
Il ne put achever; ses lèvres cependant s'agitèrent encore pendant quelques instans. Bientôt son corps devint raide et glacé.
Ludder ouvrit précipitamment le papier que le moine venait de lui remettre tout taché de son sang. Les yeux du jeune homme, en parcourant ce billet, brillèrent d'un feu inconnu ; sa poitrine se souleva péniblement ; une sueur froide vint inonder son front : puis une pâleur mortelle succéda sur son visage au pourpre vif qui l'avait d'abord subitement animé.
Il porta la main devant ses yeux, et demeura un moment conmie anéanti. Enfm, il rompit le silence. Peu soucieux de satisfaire la curiosité de ses nouveaux compagnons, qui se pressaient autour de lui, comme pour réclamer une confidence, Ludder attira le Bohémien Azan dans un coin de la cabane, et, après que celui-ci eut jeté les yeux sur la lettre, les deux jeunes gens eurent ensemble la conversation suivante.
— Eh bien! monsieur le comte (ains que de ce nom je vous dois nommer à cette heure), donc vous allez nous délaisser, nous, misérables bandits, pour les fêtes et tournois de la cour du roi de France ?
Ludder sans répondre poussa un profond soupir, et jeta Un regard de désespoir sur ses grossiers compagnons, qui, sans oser l'interrompre, se tenaient silencietisement à l'autre extrémité de la cabane.
— • Votre grâce ne peut manquer à vous être octroyée , poursuivit le Bohémien , d'après cette supplique d'une noble dame au très - chevaleresque roi François I", qui, diton 5 de ses rigueurs et dédains n'eut pas toujours à se plaindre et guermenter. Adonc , fortune , honneurs , trésoi's , cœurs de femmes bien belles et bien avenantes , comme était feue la comtesse votre vénérée belle-mère, de pleuvoir aussitôt comme grêle àvospieds. Quant est de moi, le dernier de ma famille et d€ ma tribu ( car il n'est besoin vous remettre en souvenance , messire , que tous ces Bohèmes sont morts pour vous ) , je m'en vais traîner mon existence misérable sous un autre ciel , sans un frère pour entendre le langage de mon cœur, sans un ami
pour me clore les paupières. Adieu, M. le comte, adieu!....
Et le fils de Moughaïré tournait déjà la tête pour cacher deux grosses larmes qui brillaient sous ses noirs sourcils.
— Azan, Azan, mon frère, interrompit Ludder, avise le cas que je fais des biens et honneurs de ce monde perverti.
En disant ces mots, il suspendit la lettre audessus de la lampe de cuivre qui éclairait la cabane. La flamme monta vers l'aliment léger qui lui était présenté , et , jetant une grande clarté qui s'éteignit aussitôt, elle dévora en un instant le billet de madame de Laborne
— Ainsi périsse en ma mémoire , murmura Ludder d'une voix sourde, tout souvenir de cette terre lâche et corrompue où le crime et la trahison habitent sous l'or et la soie, où la sombre hypocrisie est la seule vertu , où le bonheur ne peut exister! Tous ces hommes médians et trompeurs ne me sont à cette heure que des ennemis. Avec sa dague etsonépéeHouadisaurase faire une patrie, dût-il ne la trouver que dans le tombeau ! Ne nous séparons plus, mon frère. Suivons cet homme dans un monde nouveau. En ces lieux sauvages et agrestes, le poison des