Les mauvais garçons
.... Car tout le papier de la Chambre clos comptes de Paris n'en sçauroit comprendre par escript, la moitié de leurs histoyres, tant des femmes que des hommes; mais pourtant j'en escrlray tout ce que je pourray, et quand je n'en pourray plus, je quitlcray ma plume au diable, ou à quelque boa comp^ignon qui la reprendra, m'excusant si je n'observe en ce discours, ordre ny demy ; car de telles gens et telles femmes, le nombre en est si grand , si confus et si divers, que je ne sçache aulcun scrgeant de bataille qui le puisse bit-ii mettre en ordre, en rang ni ordonnance.
Brantôme, Les Dames galantes.
La rue des Grands- Augustins étincelait de flambeaux et de torches de résine, vomissant sur le pavé une pluie de flamme goudronnée. Des centaines de laquais et de porteurs, accoutrés des plus riches livrées, agitaient ces joyeux brandons à la tête des chevaux et des mules , II. I
pour éclairer la inarclic des nombreuses litières. Elles se croisaient en tous sens, et encombraient la rue et les quais. C'étaient des cris, des piaffemens, des juremens de toute manière ; c'étaient des armoiries, des titres, des noms, des vanités de tout calibre ; se gonflant, se dépitant, se voulant effacer. C'étaient des gentilshommes aux manteaux brochés d'or, aux colliers de Saint- Michel ; c'étaient des femmes et des jeunes fdles toutes semées de fleurs et de pierreries, froissant drageoirs émaillés, agitant émouchails de soie et de plumes ; c'était enfin toute une cour avec son riche extérieur et ses misérables passions, qui s'en allait mendier magnifiquement un regard de ministre, un sourire de favori.
Le chanceHer Duprat donnait, en son palais d'Hercule, une de ces fêtes brillantes que payaient le trésor pubhc et les sueurs du peuple; une de ces fêtes qui absorbèrent le vol royal des cent mille écus de Lautrec, et qui conduisirent à Montfaucon l'innocent et infortuné Semblançay.
Une litière, portant à ses panneaux les armoiries de la régente, venait de s'arrêter à quelques pas de l'hôtel d'Hercule, dont les avenues étaient | obstruées par une foule immlhlse de cavaliers et
de piétons. Les uns venaient pour assister à la fête du chancelier, et ceux-là étaient richement vêtus ou déguisés; les autres se pressaient entre les pieds des mules et des laquais, pour voir passer les seigneurs et les dames de la cour.
On remarquait au-devant de la litière armoiriée, un beau jeune homme aux joues fraîches et rosées, la tête ombragée d'un casque antique, vêtu de la tunique romaine, et brandissant audessus de la tête de son coursier un javelot doré, dont il menaçait la foule. Le vent faisait onduler sur son épaule un manteau de pourpre qu'attachait une agrafe de perles. Son cothurne étincelait de saphirs et d'émeraudes : des bracelets d'or serraient , au-dessus du poignet, ses bras nus et blancs.
— Holà ! criait-il ; place ! place à cette litière avant toutes les autres ! Laissez passer, maroufles 1 la plus belle de toutes les damoiselles de France ! Allons, arrière ! laquais, faites votre devoir !
Et le poitrail de son cheval fendait les flots de curieux amoncelés devant son passage. Le jeune seigneur sauta légèrement sur la première marche de l'hôtel, et, jetant les rênes de son coursier aux mains d un petit page qui le sui-
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vait, il courut à la litière, d'où l'on vit sortir la brillante mademoiselle de Heilly. L'admiration de la foule salua l'apparition de cette belle divinité. Sous les traits de Vénus, elle déployait toute la magnificence d'un costume oriental. Une tunique de gaze, semée de petits myrtes d'or, embrassait sa jolie taille , et pleuvait en flocons à ses pieds. De ses cheveux relevés et crêpés, pendait une lumineuse résille de perles qui tremblait sur ses blanches épaules.
— Reine de Cythère et duchesse Gnidienne , soyez la bien venue, dit le gentilhomme en lui offrant la main. Vous avez ci porté toute votre cour avec vous ; car les grâces sont-elles pas mussées en votre doux sourire et gracieux corsage? Quant aux Amours , ils ne vous défaudront; chacune de vos paroles en fera naître mille.
La damoiselle d'honneur de madame d'Angoulême paya le compliment d'un de ces regards qui disent tout au cœur d'un amant, et appuyant sa main rose sur le poing de son cavalier :
— Mon beau seigneur dieu Mars, si n'ai point amené quant et moi mesdamoiselles les Grâces, c'est que je savais les trouver en votre compagnie. Pour ce qui est des Amours, ajouta-t-elle
avec un soupir, vous n'ignorez que d'un seul je prends peine et souci : il ne m'affiert de tous autres que je pourrais rencontrer en ce palais.
Le jeune cavalier allait répondre à ce madrigal par quelque propos galant, aussi fade et aussi musqué que le pouvaient permettre le goût et l'afféterie du temps; mais il était arrivé sur le grand escalier de l'hôtel d'Hercule, tout étage d'un monde de gentilshommes et de dames qu'il fallait saluer et complimenter. Au milieu de ces jets de lumières, que laissaient tomber sur une rampe de marbre vingt candélabres d'or aux bras découpés en élégans fleurons, il contemplait avec ravissement cette foule qui s'allongeait comme un tapis de diamans et de perles sur l'escalier large et tournant; cet or, ces plumes livrées au vent, ces damoiselles aux épaules de rose, aux seins nus, aux contours voluptueusement dessinés, ces yeux bleus et noirs animés d'un même feu; ces cheveux odorans roulés en anneaux; le sourire des dames, la main appuyée sur le poing de leurs cavaliers; les livrées de soie et de cannetille des pages et des nombreux laquais ; et sur chaque visage cet élan de joie et de bonheur qui précède le plaisir, et que le plaisir n'égale pas. Il allait enfm franchir les dernières
marches de Thôtel, lorsque ses pas furent arrêtés tout ;\ coup par une troupe de masques, sur le seuil même des salons du chancelier.
Entre autres, deux hommes masqués, entièrement cachés sous d'amples dominos noirs, l'observaient depuis quelques minutes, et paraissaient, en le regardant, poursuivre une conversation assez vive, dont sans doute il était l'objet. Ces masques marchèrent droit à lui ; mais, comme gens qui se sont mépris, ou qui changent soudainement de résolution, ilspassèrent à ses côtés sans lui adresser la parole. Il les suivit un instant des yeux, puis se tourna en souriant vers mademoiselle de Heilly, qui semblait lui demander le mot de cette énigme. Un domino, pareil en tout point aux deux masques qui venaient d*éveiller son attention, se pencha à son oreille :
— Messire Hugues de Laborne , lui dit une voix inconnue, il me chagrine que le dieu Mars ait oublié son bon estoc de Milan, et son bouclier vulcanien ; sur ma foi, mieux lui vaudrait ce soir luisant harnois de gendarme que ce haubert de papier doré.
— Mon courtois ami, reprit le jeune seigneur, i$f point ne suis messire César, pour que tu me
bailles si bel avisemcnt , et le bal du chanceHer
ne ressemble en rien, que je crois, à la route du sénat romain. Je n'ambitionne de couronne, si ce n'est celle de comte que je porte avec ses neuf perles, en l'écusson de mes armes, et je ne cuidais ici trouver dagues ni poignards autres que clos en leurs gaines et fourreaux. Grand merci toujours de la nouvelle , je ferai de mode que mon page se rencontre à mes côtés, muni dv, ma bâtarde milanaise.
— Plus cautement et sûrement agiriez, beau sire, vous tirant arrière devers l'hôtel des Tournelles.
— Oh! hél l'ami; vous me la baillez verte. Voulez-vous de moi, par ces dires, vous moquer couvertement? ou bien en quelle fondrière d'ignorance bestiale me cuidez-vous abîmé, que je me refuie de ce lieu de délices , par maie peur de quelques paroles dites de biais et à la volée? En vérité, mignon, vous parlez d'honneur comme clerc d'armes. J'irai au bal, par la sambieu ! et quiconque me voudra voir l'épée en main, n'aura qu'une parole à me dire à l'oreille!
Le comte de Laborne prononça ces derniers mots d'une voix haute et fière, qui vibra douloureusement au cœur de mademoiselle de Heilly. Elle serra convulsivement le bras de son amant
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contre son sein , et le jeune lîujîjues rencontra au même instant les regards des deux inconnus, qui brillaient à travers le velours découpé de leurs masques-. Il les perdit bientôt de vue, et rassurant sa timide maîtresse, ils entrèrent tous deux dans les salons du cbancelier Duprat.
C'étaient partout des flots d'or et de lumière; des tentures de soie et de velours brodés ; un bruit confus de voix et de pas ; une foule toujours grossissante, qui déroulait incessamment ses brillans anneaux entre les colonnes de marbre, sur un parquet incrusté de mosaïques. On y voyait passer sous les lustres étincelans de bougies, des ducs, des princes, avec leur suite ; l'élite de la magistrature et de l'armée; des savans et des artistes; des cardinaux et des abbés, traînant après eux leurs robes rouges et violettes. Au milieu d'un groupe de dames et de damoiselles, renommées par leur naissance et leur beauté, et qui recevaient en ce moment les complimens empressés des seigneurs de la cour, s'avançait une femme dans tout l'éclat de la jeunesse et de la fraîcheur, dont l'air noble et gracieux, la physionomie ouverte et spirituelle,. attiraient à elle seule tous les regards. Ses cheveux blonds et soyeux se relevaient sans un chaperon
de perles que surmontait une couronne ducale, portant quatre fleurs de lis parmi ses fleurons. Sa taille, iine et bien assise, était resserrée dans un corsage de velours d'écarlate bleue. Une ceinture de pierreries tombait jusqu'au bas de sa robe de satin blanc, qui allait s'élargissant outre mesure jusqu'à ses pieds. Elle portait une seconde robe de velours bleu, ouverte sur le devant comme ses manches bouffantes, lesquelles laissaient le bras à découvert, et s'attachaient sur la saignée par des agrafes de diamans.
C'était Marguerite de Valois , sœur du roi François P', et duchesse d'Alençon.
Elle paraissait écouter avec complaisance les propos d'un jeune homme à l'œil vif et noir,, aux sourcils arqués , et dont le costume , plus que modeste et négligé, contrastait curieusement à côté des somptueux vêtemens des gentilshommes qui l'entouraient.
La duchesse prit la parole :
— Eh bien! notre cher Clément Marot, vous voilà donc enfin issu de prison et souci? J'arrive à point de Madrid, annonçant à tous la venue prochaine de mon frère bîen-aimé, et pour ce, n'ai-je voulu que les geôles de Chartres recelassent un plus long temps si gentil poète que vous
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l'êtes. Vous avez, sans point de doute, pris sous les verroux grosse et solide haine pour ce docte docteur Bouchart et son complice Gilles Maillart, le lieutenant-criminel, qui s(î firent causes et instrumens de votre malheur. Aussi, pourquoi vous aviser de manger lard en carême? Estce pas évidemment crime d'hérésie et souillure abominable ? Adonc vous veuillez consoler à cette heure. Monsieur de Ghambrun ^, par mon ordre, s'est employé pour vous auprès de madame la grand'sénéchale, afin qu'elle vous rendit à la liberté, votre douce maîtresse avant toutes autres.
— Très-illustre princesse, répondit le jeune poète, je vous suis redevable pour la vie; mais j'entends maîtresse, celle que l'on aime et révère outrement, pour laquelle on donnerait sa vie, voire son âme s'il y en a (sur ce je ratiocinerais en Sorbonne jusqu'au feu exclusivement ); qui dit maîtresse, dit souveraine du cœur comme de la pensée ; je tiens maîtresse à l'égal de déesse, et maîtresse est pour moi chose la plus émerveillable et estimable en cette terre :
* Lyon Jamet, seigneur de Chambrun, poète estimé de son temps, et ami de Clément Marot.
Rien n*ay acquis des yaleurs de ce monde, Qu'une maîtresse en qui gist et abonde Plus de sçavoir, parlant et escrivant, Qu'en autre femme en ce monde vivant.
C'est du franc lys, l'issue Marguerite, Grande sur terre, envers le ciel petite : C'est la princesse à l'esprit inspiré, Au cœur eslu qui de Dieu est tiré Mieulx ( et m'en croy) que le festu de l'ambre, Et d'elle suis l'humble valet de chambre.
Tous les assistans applaudirent d'une commune voix à l'improvisation marotine. Mesdemoiselles de Mellurion et de Lursinge affirmèrent que le fils était en tout point digne du père. Madame de Saint -Paul arrêta un instant, d'un aîr satisfait, ses grands yeux noirs sur les yeux du jeune homme. Le duc de Vendôme secoua la tête ; le vieux seigneur de Maintenon oublia ses soixante -douze ans, et François d'Alègre , seigneur de Précy, posant trois doigts sur le pommeau de sa rapière , se crut transporté dans sa jeunesse , aux fêtes d'intronisation de Charles VIII. Toutes les dames voulurent avoir quelque échantillon de la verve du poète en liberté. Mademoiselle de Nevers insista pour que Marot lui improvisât une étrenne; mesdemoiselles de
Bonneval, de Bouznn, de Torcy, Douartis, Davaiigoiir, de Cardelan, supplièrent le poète de leur octroyer mciue faveur.
Marot prit la main de la jeune duchesse de Nevers ; il y porta respectueusement ses lèvres, et tandis que Chabot de Jarnac, qui se tenait auprès de sa belle, fronçait jalousement le sourcil, il laissa tomber ces mots :
— La duchesse de Nevers,
Aux yeulx verts, Pour l'esprit qui est en elle Aura louange éternelle
Par mes vers.
Puis, s'approchant de mademoiselle de Bon neval :
— Sa fleur durer ne pourra,
Et mourra ; Mais cette grâce, laquelle La faist toujours trouver belle
Demourra.
Il se tourna aussitôt vers mademoiselle de Bouzan, qui baissait timidement les yeux, et s*entretenait tout bas avec mesdames de la Baulme et de Saint-Tam.
— En sa douceur féminhie,
Tant bénine, Rigueur pourroit estre enclose ; Car toujours avec la rose,
Croist l'espine.
Chacune des dames et des damoiselles de la duchesse eut sa part dans les galantes rimes. Nulle ne fut oubliée , et l'on peut voir encore aux Etrennes de Clément Marot leurs portraits et leur éloge.
L'apparition d'Antoine Duprat mit seule un terme aux improvisations du poète.
Le gros ventre du chancelier se dissimulait mal sous une simarre de soie , et son visage empourpré s'efforçait de sourire , comme pour cacher l'ambition qui lui minait le cœur. Sans doute il pensait en ce moment au chapeau de cardinal, que le Pape lui promettait en paiement de ses lâches complaisances, ou peut-être rêvaitil déjà la tiare de Clément VII, et cette offre incroyable de quatre cent mille écus, qu'il fit plus tard à François P% pour que ce prince appuyât ses prétentions au trône de saint Pierre.
Il avait à ses cotés les cardinaux de Tournon et de Lorraine. Le premier n'est connu
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dans riiistoirc que par le conseil peu honorable donné à François I", de s'emparer de la personne de Charles - Quint , lorsque Tempereur traversa les États de son rival sans autre escorte que la parole d'un roi de France. Jean de Lorraine, fils du duc René II, était honnne d'esprit et de bonne mine. Fait cardinal par Clément VII, à l'âge où Tambition commence à peine à mûrir, il s'occupait plus volontiers de plaisirs que d'affaires, et cherchait avec plus d'ardeur les moyens de plaire aux femmes, que le chemin de la béatitude ou de la canonisation. Ses cheveux noirs et légèrement bouclés, son œil de feu, sa bouche pleine de sourire et d'ironie , faisaient du cardinal un des hommes les plus recherchés de la cour. Il parlait de ses bonnes fortunes comme un autre aurait fait de ses messes ou de ses absolutions, et ne laissait aller une dame sans lui débiter quelque galant propos. Mademoiselle Douartis lui souriait en passant; mesdemoiselles de Bye et de la Tour n'osaient le regarder sans rougir; madame d'Orsonvillers se plaignait de son inconstance. Brantôme l'enregistra plus tard entre les héros de ses dames galantes. Il était suivi à quelques pas, de son frère Claude de Lorraine,
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qui fut un héros à vingt ans, que la bataille de Marignan laissa pour un moment parmi les morts, et qui devint la souche des fameux ducs de Guise.
Ces personnages s'inclinèrent devant la sœur du roi , qu'ils détestaient au fond du cœur, et Marot, courtisan avant d'être poète, quoiqu'il n'eût pas obtenu un regard, n'en célébra pas moins dans ses épîtres les louanges de ces dispensateurs de la faveur royale.
On entendit bientôt résonner les hautbois , les violes, les cornets, les sacqueboutes, les flûtes d'Allemagne, les doulcines et les musettes, et le bal s'ouvrit.
C'était un spectacle merveilleux à voir que ces compagnies de jeunes et jolies femmes luttant entre elles de coquetterie et de grâce, richement atournées et dansant les balladines et les sarabandes. On remarquait au premier rang mademoiselle Renée de France, fdle de Louis XII et d'Anne de Bretagne ; princesse d'une âme ferme et d'un esprit enjoué, belle de ses seize ans et de son brillant avenir, fort versée, dit-on, dans les sciences mathématiques, dans la philosophie et les langues grecque et latine. Destinée d'abord au trône de Charles-
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Quint, demandée en mariage par Henri VIII, roi d'Angleterre , 1(; hasard avait ainsi promené sur sa tête les deux premières couronnes du monde, et la pauvre enfant devait fmir par épouser un duc de Ferrare, de la maison d'Est,
Ipour venir mourir plus tard , triste , difforme et persécutée, dans le château de Montargis. Auprès d'elle ballait et folâtrait mademoiselle Il Anne de Parthenay, fdle de Jean de Parthenay,
seigneur de Soubise, et l'une des plus charmantes compagnes de la princesse Renée ; qui suivit sa protectrice à Ferrare, et recueillit dans son palais Calvin et Marot lui-même, poursuivis parla haine des moines et des rhéteurs. Le comte Antoine de Pons, fiancé de mademoiselle Anne, se tenait à ses côtés , attentif à ses moindres ordres. Non loin de la princesse, on admirait la belle comtesse de Bar-sur-Seine, mademoiselle de Longwé, qui fut duchesse de Montpensier. Elles étaient toutes revêtues de déguisemens mythologiques , et représentaient dans les quadrilles des Divinités, des Nymphes, des Dryades, des Hamadryades, et tout le personnel du vieil Olympe homérique.
— Par la mort-Dieu ! disait tout bas le cardinal de Lorraine à un jeune seigneur sur lequel
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il appuyait iioiichalaniuieiit son bras ; avisezvous, messire de Beau mont, baller notre jolie petite princesse, madamoiselle Renée de France? Quel air a cette soyeuse chevelure blonde, sur ses épaules éparsc , et toute instrophiée de roses et violettes ? Ah ! quels sont les charmes d'une chevelure dont le zéphir épand les parfums à Yf^ntour d'une belle ! Pour moi. messire, c'est l'outre-passe de la volupté, que sentir l'air ému et cscoussé par une chevelure de femme, venir frais et odorant à mon visage = Aussi est-ce par ces motifs qu'on m'a vu tant épris d'amour pour cette petite de la Chapelle, dont les cheveux noirs sont si fins, luisans, et déliés comme fils de soie. En vérité, fallait-il tous les charmes de madamoiselle de Cardelan pour me détacher de si aimable liaison. Mais voyez : la sœur du grand Apollo eût- elle jamais le plaisant semblant de madamoiselle Renée, qui balle ici avec le croissant en tête et la trousse à l'épaule senestre? — Où trouver mieux que cette peau lisse et blanche rehaussée par cette robe de fine toile de Chypre, toute battue d'or, descendante jusqu'à mi-jambe, et par-dessus, ce manteau de léopard bien rare et précieux, et ces bottines dorées, entaillées et nouées à la nymphale, avec cordons 11. ^
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de toile d*arp;(*nt. Son cor d'ivoire pend sons son l)ras ^anch(% à j;r()s cordons et lionj)j)cs de soie incarnate. Snr ma foi, voici le paradis de niessire Jnpin; j'anrais donne ma barette et mon rocbet ponr être huit jours son {^rand aumônier, en compagnie de si j:;entilles déesses.
En ce moment la musique se tut, et les quadrilles se séparèrent. La foule se porta tout à coup v( rs Tune des extrémités du salon , et l'on entendit de bruyans éclats de rire vers les portes d'entrée.
Un homme vêtu d'une robe de médecin, portant l'hermine en tête et sur l'épaule, s'avançait gravement au milieu d'une troupe de dames et de gentilshommes, qu'il paraissait ne pas connaître et ne pas entendre, car il ne répondait à aucune des questions qui lui étaient adressées. Sa physionomie était franche et ouverte, son teint vermillonné, ses yeux brillans d'un feu et d'une expression tout à part. Sa bouche régulière, quoique fort grande, laissait voir des dents bien rangées et d'une blancheur éblouissante.
— Oh! oh! qu'est ceci? disait-on autour de lui. — Est-ce une mascarade ? — Non , c'est la robe des professeurs de Montpellier. — Cet homme-ci est-il muet ou sourd? — Je ne sais.
GARÇONS. ig
— Il ne nous ennuiera pas au moins de longues clauses et fâcheuses traînées de paroles. — J'estime la chose, moi, impertinente, superflue et mal séante. — Oyez, oyez, voici qu'il ôte à sa langue le mors et la bride. — Silence l il va parler.— Nous ouïrons à certes, choses merveilleuses et amusantes. — Parlez, maître, parlez.
Donc, le docteur, après avoir salué la compagnie, toussa, se moucha, cracha trois fois, passant trois fois sa pantoufle sur le parquet; puis il prit dans sa main g,auche le pan de sa robe, retoussa, se remoucha, recracha, étendit le bras droit armé de son bonnet d'hermine, et dit :
— Cali imëra , cali iméra, Poss ék/iictë ? K/iiéro na sass vlépo iss calinn iyiiann. Immboro na sass dlwulcfsso is canéna praglima? Ml camnilé pandcloss tzirmonièss,
— Ouais ! les oreilles me tintent-elles point ? s'écria dans la foule le professeur Jean Dorât ; je cuide entrevoir mine et flgure de grec en le langage de cet homme ; mais que puissé-je cesser d'enseigner le dialecte grégeois, si ce baragouin a quelque semblant de l'idiome homérique! Voyons! attendez que je chausse mes lunettes. Ores, redites l'ami, redites un petit.
Et le docteur se tournant vers lui :
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— Icfi bitte Sie um f^crzeUiung; icii kabe iknen neugriechisc/i gesproclicn und ich bcdaticre sehr dass Sw dièse Spraclic niclil verstelien. VieUeiclit aber wcrden Sie die deiitsc/ie Sprachr besser verstelien ?
— Cet liomine-ci me veut-il brocarder? reprit Jean Dorât, rouge de colère et de honte. Oyez, messire de Cinq- Arbres, mon digne collègue, si ce ne serait langage hébraïque.
— Il me paraît, dit le professeur Jean de Cinq- Arbres, embarrassé de la question, que cestui est plutôt langage germanique ; je l'ai su un petit dans ma jeunesse. Redites, l'ami, redites.
Et le docteur reprit :
— Mi scusi leiy se non posso tre minuti favellar neWistessa lingua. Mi faccia il piacere^ signore, di condarmi alCEminentissimo Antonio Duprat.
— Oh ! oh ! pour le coup, à bon escient et à certes 5 il se veut gaber de nous, s'écria de nouveau Jean Dorât, voilà-t-il pas qu'il nous parle italien?
Mais le docteur, sans se troubler, continua ainsi :
— Indien liet Italiaansclie inv niet aangencunn ie , hcb ik iwg andere iaalen tôt myne dispositie,
niyn long Kan nimmer zivygen daar zy spreekcn Kan. Brengt my dan by den Kanzelier,
— Je comprends encore moins, s^écrièrent à la fois messires de Cinq-Arbres et Jean Dorât.
— Pourtant il me semble, murmura messire de Champevcrne, que ceci est idiome néerlandais.
Le chancelier, attiré par la nouvelle d'une aussi singulière visite, vint lui-même au-devant du docteur, qui fit trois grands saints, et refusa par gestes de se couvrir le chef de son bonnet fourré.
— Mon ami, dit Antoine Duprat, que voulezvous de moi?
A quoi répondit le docteur :
— Tillad , min H erre ^ at jeg^ fremfor AU, ydmygen liilser Financer nés Lys, Cancelliets Soel.
— L'ami, parlez-vous mongol ou cochiochinois, dit le chancelier, en éclatant de rire.
— Monseigneur, j'ai entendu ce dialecte quelque part, interrompit le jurisconsulte Arnoul du Ferrier, qu'accompagnait le jeune Cujas, son élève ; je pense que c'est di^^lecte danois.
Et le docteur continua en ces termes :
— Meusenhor, hum homem que esta à cima de todo, nâo se llie dd do que o mundo diz delle^ e quanta mais boas obras faz, mais contente morre.
2 M m:s m al vais
— Autant di) l'un comme de l'autre, dit le chancelier. Qu'est ceci, messire le docteur Jacques Dubois? Comprenez-vous votre confrère?
— Monsei{i;neur , ré[)liqua Jacques Dubois, ces paroles sont, je crois, paroles lusitaniennes ou portugaises.
Et le docteur, après avoir salué gravement , reprit par ces mots :
— Men ma ni intet tcinka ait dett âr mitt euskilda intéresse sont fôrânlcdcr niig, att framtrâda til dcn Hôgc Cancelleren. Sa g Kommcr uli râtlvisans namn ocli for den orsaken liar jag rdttigliet att bUfva liôrd, framfôr denna trupp af Kofmân sont b égara gunst och nàd.
— Qu'est ceci ^i cette heure?
— C'est langue suédoise, ou me trompe fort, dit Jean Barthélemi, conseiller au parlement de Toulouse.
— Donc , compère, ajouta Antoine Duprat, ne savez-vous^ autres façons de dire ?
Lors, le docteur saluant de nouveau :
— Vamos c/aros, estemos a cuentas ; no kay peor sordo que el que no quiere olr.
— Ah ! ah ! parle-t-il aussi castillan? Le docteur reprit aussitôt :
— This bail is so brillant and so joyfull that J
(;aiu^:().\s. 2v)
(un indecd very sorry to trouble sa amiable (gentlemen as y ou are.
— Bravo ! cria le chancelier, qui riait outre mesure, voici du bel et bon anglais; j'entends à cette heure et me commence à douter qui pouvez être, gentil docteur; parlez donc français, mais français trié et choisi comme le savez écrire. Salut au noble et docte Panurge 1 Quoique je ne ressemble à l'excellent fils de i'horriiique Gargantua, fils de Grangousier, je ferai de mon mieux à vous recevoir. Maitre François llabelais , vous êtes ici chez l'un de vos plus chauds et tenaces admirateurs. Parlez, demandez, exigez, et je promets en toutes choses vous être favorable.
— Monseigneur, dit Rabelais, je viens réclamer les franchises du collège de Girone , au nom de l'université de Montpellier.
— Accordé par avance et sans appel.
A peine le grand nom de Rabelais fût- il prononcé, que de tous les coins de la galerie et des salons la foule se précipita autour du pseudonyme Alcofribas, abstracteur de quintessence. Rabelais venait de publier, sous ce nom burlesque , les deux premiers livres de son immortel Pantagruel. Chacun voulait voir et entendre le
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iiioiiic Iransfiigo do T'oritcriay-lo-domto et de Mailk'zais, riiouiiiK; le plus bizarre, le plus doete vt le plus spirituel de son siècle, l'auteur à la fois le plus fjivole et le plus profond qui eut jamais laissé couler une idée de sa i)lume.
Force fut au grand Alcofribas, de se laisser entourer, presser, accoler, conipliinenter. Antoine Duprat, le prenant par la main, voulut le présenter à toute la cour, fier qu'il était de posséder un tel hôte.
— A quand la suite de Pantagruel ? lui criaiton de toutes parts? Nous donncrez-\ouspas nou- ^ell' ^ du bon Panurge et de Carpalim?
A quoi il répondait :
— La tête me fait un peu mal , et sens bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu brouillés de cette purée de septembre. Vous aurez le reste de l'histoire à ces foires de Francfort , prochainement venantes , et vous verrez comment Panurge fut marié et co
— Cela s'entend de reste, interrompit le gros chancelier. Tenez, venez, maître Alcofribas, que je vous présente à la duchesse Marguerite, qui se pâmera d'aise en vous voyant. Elle devise à cette heure, là-bas, à messire Bonaventure Desperriers, joyeux conteur, son émule et protégé.
A 8a droite est messire Guillaume Biidée, sei^ gneur de Marly-la-Ville, docte homme s'il en fut, qu'Erasmus a surnommé le prodige de la France. A sa j^auclie , vous voyez messire Guillaume du Bellay et maître Jouan, nî^in et fol de madame d'Angoulême ; ici, c'est maître Roux, à la fois architecte, poète et musicien; là, Jean Passe^ rat, professeur pour l'éloquence latine ; plus loin, quatre de vos confrères, les docteurs Fernel, Braillon , le Coq et Akakia. Cestui-ci est un gentil-r homme italien qui a nom Théodore de Trivul^ ce, neveu du maréchal; il piuguette à cette heure à madamoiselle Anne de Marie, et celui qui se dirige du côté de la galerie est messire Hugues de Laborne, un de nos plus gentils seigneurs.
Un mouvement de la foule vint cachera tous les regards le chancelier et le docteur François Rabelais.
Le comte de Laborne continua de s'avancer vers la galerie, où il s'arrêta enfin près d'une fenêtre ouvorte pour respirer un peu d'air. Après avoir figuré dans le quadrille mythologique de madamoiselle Renée, il avait quitté son déguisement et repris le haut de-chausses, la cape et le pourpoint. Au lieu du casque grec, il portait un chapeau de feutre a pluuies, et une bonne rapière
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milanaise nnnplarait le «glaive antique* ;\ son côtOo Appuyé sur les bahistres de la croisée il passait nonchalamment la main dans ses cheveux blonds pour réj)arer le désordre du bal ; et la tête fatiguée de veilles et de plaisirs, il s'abandonnait en jeune homme à cette quiétude, à cette douce inaction de l'esprit qui repose de la vie et de la pensée. Ses regards tombaient indifféremment du balcon de marbre sur !e pavé de la rue des Augustins, où s'agitaient et menaient grand bruit, laquais, passans, mules et litières ; sans que ce bruit, cette confusion, portassent, à ses yeux ou à son oreille, le plus petit trouble, la plus faible perception. Il oubliait en ce moment la fête brillante du chancelier, et son propre bonheur, et son am.our et les charmes de madamoiselle de Heilly, et l'avis mystérieux qu'un masque inconnu lui avait donné sur le grand escalier de l'hôtel d'Hercule.
Trois dominos parurent en ce moment à l'entrée de la galerie.
— Le voilà! dit l'un d'eux.
— Silence! vous, veillez à ce que ne soyons surpris. **
— Nous sommes seuls avec nos armes.
— Voici l'instant, approchons.
GAUÇOiNS. 27
Le comte cependant ne remarquait pas les deux étrangers qui étaient venus se placer à ses côtés. Il fallut qu'on lui adressât plusieurs fois la parole avant qu'il se mît en position de répondre.
— Corps-Dieu! dit-il enfm, je cuide, messires, que c'est à moi que vous en avez? depuis une heure, que me cornez-vous en les oreilles? masques de malheur, qui me poursuivez comme fantomes, que me voulez-vous?
— Ta vie! murmura quelqu'un d'une voix sombre.
— C'est peu de chose en vérité ! voyons si tu la sauras prendre !
En disant ces mots, le jeune comte tira son épée.
— Ah! viens, comce de Laborne, c'est tout ton sang qu'il me faut! tout, jusqu'à l'ultime goutte! tout, comprends-tu bien?
— Par la ratte-diable! ne suis sourd. Venez sur cette terrasse adombrée de grenadiers verdoyans ; votre épée ou la mienne sera tout à l'heure plus rougie que les fleurs en ces arbustes semées. Mais ne puis-je savoir ?
— Tu ne sauras rien, comte de Laborne, car combattant, je garderai ce masque au visage.
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As-tu besoin de connaître mon nom j)onr s.'ivoir ce que vaut mon bras? Tu m as blessé au cœur, comte, et c'est au eœui' que je te veux frapper; c'est le cœur de ta famille , le cœur de ta maîtresse et de ta mère, que je veux briser comme verre fragile avec la nouvelle de ton trépas. Viens donc; vois-tu pas que ton sang croupit en tes
veines ?
— Je n'ai pas de second.
— Je n'en veux non plus que toi; c'est entre nous deux, estoc contre estoc, liaine contre liaine , sang contre sang. Viens 1
— Attends. J'avise la comtesse ma mère, passant au milieu de ce cercle de gentilshommes et de dames. Gardons qu'elle ne nous voie. Dieul conmie son front est pâle !
— Il le sera bien plus demain 1
— L'un de nous le verra.
Et les deux champions pressèrent le pas sans dire un mot de plus. Ils entrèrent seuls sur la terrasse, dont la lourde porte retomba sur eux comme la pierre d'un sépulcre
Le comte alla frapper de sa tête les dalles de
marbre, en poussant un long soupir. L'estoc de son rival l'avait percé de part en part
— Tout est-il fini, murmura une voix glapissante, au travers de la porte entr 'ou verte ?
— Oui, dit Ludder en ôtant son masque. Partons
Et de son mouchoir il essuya la lame sanglante de sa rapière.
Le bal touchait à ce moment où la gaîté se ranime; où l'on craint de voir le plaisir s'envoler avec les dernières heures de la nuit; où la venue du jour est le premier souci des jeunes filles. De nouveaux quadrilles s'étaient formés au son des joyeux orchestres. On voyait s'entremêler une troupe de damoiselles aux corsages d'or et de fleurs, aux traits épanouie comme leurs guirlandes de roses effeuillées.
Vers l'extrémité du salon qui touchait à la terrasse de la galerie, une femme vêtue magnifiquement , la tête chargée de pierreries, venait de s'arrêter au milieu d'un cortège de seigneurs et de gentilshommes. Elle semblait une reine, tant son port était noble et fier ; pourtant ses lèvres, embellies de sourire, étaient pâles comme
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scv«; joues, qui j^arnissaionl porter l'empreinte d'une mélancolie habituelle.
Le capitaine Louis de Harlay lui adressait en ce moment la parole :
— Belle comtesse ! vous venez de parler un lon^ temps au chancelier; dites-nous, est-il point vrai que madame régente, sur sa demande et la vôtre, vient de confier à notre jeune ami le commandement d'une compagnie de cent hommes d'armes? Il me tarde, pour ce qui me regarde, de présenter mes complimens à messire le capitaine Hugues de Laborne.
— Je vous le dis en secret, tant j'en suis aise, répondit la comtesse, demain la nouvelle en sera
donnée à la cour, et mon fds Mais où est-il
à cette heure? Sans doute auprès de mada-
moiselle de Heilly.
— ]\on , madame; madamoiselle Anne est partie en sa litière, y a jà demi-heure, car je n'ai vu en l'antichambre pas un homme de sa livrée.
— Enfant! reprit madame de Laborne, en se mirant dans la glace de son éventail de plumes, il aura voulu accompagner sa tant aimée jusqu'à l'hôtel des Tournelles.
La comtesse releva ses beaux yeux, qu'elle
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porta au hasard sur la. foule. Tout à coup un cri s'échappa de sa bouche.
— Qu'avez-vous, madame? interrompit messire de Beaumont, qui prit dans ses mains la main tremblante de la comtesse. /
— Rien, messire, ce n'est rien qu'un lép:er mal de tête Je pense à me retraire.
— Au moins vous conduirai-je à votre litière.
— Il n'est besoin, messire, recevez mes remercîmens et mes adieux.
Et saluant de la main les gentilshommes qui l'accompagnaient, elle rentra aussitôt dans la foule. Deux fois la comtesse fit le tour des salons du chancelier ; elle s'arrêta enfm à l'entrée de la galerie solitaire, où un homme venait de se glisser dans l'ombre.
— Arrêtez, messire, dit-elle d'une voix émue, et ne craignez rien de moi, qui suis votre amie.
— Madame, répondit l'inconnu, vous vous trompez, et je ne suis celui que vous cuidez.
— Pouvez-vous être en défiance de moi, messire Ludder? Votre masque s'est détaché tout à l'heure, et mon cœur vous a su reconnaître. Méchant jeune homme! que pouvezvous craindre d'une femme dont l'amour ?
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— Ail! n'achevé/, inadaine, dit Luddf.T , (|iii repoussa la main de madame de Lahorne.
— Non , messire , vous m'écouterez ; venez , venez sur eette terrasse où personne.*...
— Non, non, je n'irai pas !
— Ou'avez-vous? pourquoi vous éloi^mer de moi? Asseyez^vous ici sur ce pliant, il faut que je vous parle.
Et la comtesse, enlaçant Ludder de ses bras, le força de s'asseoir. Il obéit malgré lui, comme sous l'empire d'une volonté qui subjugait la sienne.
— En quel danger, messire, vous êtes-vous imprudemment jeté , venant à cette fcte où tout vous est ennemi, où n'avez que moi seule pour soutien, moi seule pour amie.
— Ab 1 ne parlez pas ainsi, madame !
— Et pourquoi n'avouerais-je le secret de
mon amour, puisque vous le connaissez
puisque vous m'aimez; me l'avez-vous
pas dit? Messire, ôtez ce masque.
Et de ses deux mains la comtesse détacbait les cordons du masque importun.
— Jésus! s'écria-t-elle en joignant les mains^ quelle pâleur ! quel trouble !
— Madame, j'ai perdu tout ce qui pouvait faire riieur de ma vie.
— Tout, messire? Une destinée cruelle a
de vrai, que malgré nos efforts les deux prisonniers
— Alil madame, ne me remémorez si horrilique et lamentable histoire , si ne voulez que je vous haïsse.
— Me haïr !..... ingrat ! vous ai-je pas sacrifié tout, mon rang, mon avenir, ma vie même? —
La vengeance de don Enguerrand mais il
n'affiert, je suis prête..... et vous me repoussez!
— Ah! pardon, madame! je suis un malheureux ma tête est perdue la mort,
la mort seule maintenant Mais non; je dois
pourchasser jusqu'au bout ma destinée de malheur; je dois sécher cette source de calamités et d'horreurs
— Oh! rejetez ces noirs pensers, pauvre ami! ores, il n'est rien qui me puisse séparer de vous !
— Rien? murmura Ludder.
— Non, rien! Donnez-moi cette main que j'adornai de cet anneau terrible. Fatal anneau, tu enserres ma vie ou ma mort, si celui qui te porte ne daigne protéger une faible femme qui