‹ Les mauvais garçonsChapitre 2 sur 47 · TT.;^ MAI VAIS · texte numérisé non relu

TT.;^ MAI VAIS

s'(\st doiinôe î\ lui. J^aisscy-rrioi !«' \oir (Micoro, otez ce {;ant

— Non, niadamo !

Et le jeune homme, éj)Ouvanté, se leva tout à coup, pfile, halctr«nt, et l'œil é[i;aré.

— Du sang! s'écria madame de Laborne,

du sang! Ah! j'en ai le bras tout souillé !

du sang au miheu d'une fête ! A qui est-il?

répondez! je veux savoir! — pourquoi mon

lils n'est-il pas là? quel pressentiment!

malheureux! dites que non ; messire, je \ous

en prie à deux genoux! oh! dites que vous ne l'avez point tué

— Madame , j'ai combattu en loyal gentilhomme Sur cette terrasse ! il est là !

A ces mots la comtesse poussa un cri horrible, et tomba renversée sur le parquet.

Olivier et Buschïird se précipitèrent au même instant sur Ludder, qu'ils emportèrent comme un mort par l'escalier de la galerie. Ils avaient gagné le quai avant que la foule, pressée autour de madame de Laborne, parvînt à la rappeler à la vie. D'une main défaillante elle montra la terrasse, et retomba aussitôt dans un profond évanouissement.

On releva le jeune comte, dont le cœur battait encore. Par ordre du chancelier, les domestiques armés se répandirent dans Thôtel et par les rues, et cette scène de deuil et de meurtre mit iin aux plaisirs et à la joie.

l.F.S mai: VAIS

De fossés creux, ou de tour bien murée, N'a pas besoin" de mon cueur la fortresse. Dont je vous feis dame, royne et maîtresse, Parce qu'elle est d'eslcrnelle durée.

Henri li, à Diarr do Poitiers.

Rien n'est plus beau qu'une ville entière, se plongeant avec ses monumens dans la brume, aux rougeâtres reflets d'un soleil d'autonrine. Ce bel astre, tout en quittant l'horizon^ illuminait encore la voûte du ciel. On eût dit, au premier aspect, un immense incendie. Les nuages, immobiles dans l'air, étages les uns au-dessus des autres, fig.uraient des volcans en travail, tout inondés de grands ruisseaux de lave. Paris ressemblait à Sodome, sous le vent de la colère divine ; ses pieds baignaient dans l'ombre, et sa tête étincelait d'un panache de flammes. Mais bientôt cet éclat de l'air disparut; les nuées, de rouges

qu'elles étaient, devinrent blanches et violettes ; peu à peu elles se fondirent dans le bleu du ciel, et l'horizon ne conserva plus qu'une teinte largement grise, sur laquelle s'allongeaient et se profilaient en noir les , clochers de la vieille Lutèce.

D'un côté, c'était Notre-Dame, dont les tours gothiques surplombaient les douze clochers de la Cité; au loin, Saint-Jacques, semblait vouloir escalader le ciel avec ses quatre dragons de pierre ; plus bas , la tour du Louvre, qui penchait comme une colline ; puis une forêt de flèches tailladées en scie; des portails, des arcsboutans, des points lumineux, s'éclipsant et reparaissant tour à tour; des colonnes nuageuses de fumée noire, et une mer de toits uniformes, s'élargissant et se perdant au loin dans la vapeur.

Tel était le spectacle que Ludder, enveloppé de sa cape, contemplait du haut de la montagne des Gobelins. Ce lieu, qui dominait le faubourg Saint-Jacques, le faubourg Saint-Germain, et une partie de la Cité, n'était pas alors couvert d'habitations comme il l'est aujourd'hui. On n'y voyait qu'un seul moulin, qui s'élevait au milieu de la campagne.

Les jours de fête?, dans l'été, la joie plébéienne

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des faubourgs environnans, s'y donnait rendezvous : on s'asseyait sur l'herbe, on humait le bon air; le Gatinais coulait des brocs et des pintes; les gros rires éclataient, et on se parlait d'amour, la bouche pleine de jambon et de vin; puis, on descendait la colline, et on allait se perdre et s'égarer dans la vallée , sous les oml>rages des grands peupliers à travers lesquels apparaissait Gentilly, avec ses chaumières, son clocher pointu, et ses deux tours à demi ruinées.

Mais dans ce moment tout était désert. iNul bruit ne se faisait entendre, excepté le grillon dans l'herbe, et le battement monotone du moulin, dont les ailes tournoyantes jetaient de grandes ombres sur la terre, comme le galop d'un cheval géant.

Ludder demeurait debout, la tête tournée vers Paris , et plongé dans là méditation ; Buschard ronflait au pied du moulin, enseveli dans un lr;rge et creux fossé , à l'abri d'une haie de broussailles. Lourdement étendu sur le dos, il aVait l'attitude d'une de ces nombreuses victimes de la soif qu'un tempérament trop salé renverse chaque dimanche le long des chemins, les bras en croix , les pieds en l'air, le nez rouge et la bouche ouverte ; pourtant ce n'é-

tait pas l'ivresse, mais la fatigue qui le faisait sommeiller.

Altaclié à Ludder, comme le mouton l'est au berger, l'écolier avait partagé la mauvaise fortune de son ami , moins par dévouement que par incapacité de se conduire ; et, suivant ses pas, il avait été contraint de s'éloigner des murs de la ville, et d'errer avec lui toute la journée , sans gîte et presque sans repos.

Car, depuis l'incendie du pilori et la mort du maître bourreau de l'Abbave -Saint- Germain , depuis, surtout, son duel dans l'hôtel d'Hercule avec l'héritier d'une maison riche et puissante, Ludder ne pouvait se montrer dans les rues de Paris sans courir le risque d'être arrêté par les limiers de la justice prévôtale, et o'blié, pour le reste de sa vie, peut-être, au fond du cachot des Bohémiens.

Peu soucieux d'aller pourir sur un grabat ; jaloux de sa liberté comme du seul bien qu'il possédât ; profondément écœuré par les mœurs de Paris, où le contact de sa vie errante et inoffen-sive n'avait fait jaillir que des crimes, il avait résolu d'abandonner ses projets de fortune et de grandeur , de quitter une ville toute hérissée de gibets et d'églises, et dont la physiono-

/lO m:s mai \ AÏS

niic patibulaire ne portait à son àuic que des souvenirs de mort et de despotisme.

Peut-être, dès ce jour même, aurait-il exécuté son dessein, s'il n'avait eu le désir de revoir encore une fois le seul être qui l'attachât à la vie; cette jeune fille toute simple et naïve , dont la dévotion était un charme de plus , et dont la pure et gracieuse figure avait jeté pendant quelques insîans un peu de soleil sur l'ombre de sa jeunessCc

Jacqueline devait aller prier ce soir même à Sainte-Geneviève; il le savait; elle le lui avait fait dire

Et quand il était si près d'acné; lorsque ses yeux pouvaient distinguer les flèches de l'Abbaye; que peu de minutes suffisaient pour le rapprocher de celle qu'il aimait ; il lui aurait fallu des forces surhumaines, pour renoncer au bonheur de la rejoindre.

Aussitôt qu'il ne vit plus le soleil à l'horizon, il se retourna vers Buschard pour l'éveiller; mais quelle fut sa surprise quand il aperçut l'écolier le nez contre terre, gesticulant des mains, remuant des pieds, comme un homme qui cherche à ne pas se noyer.

Il le poussa du bout de son houseau.

GARÇONS. /j.1

— Or sus! maître Buschard, debout, debout, ce n'est l'heure à présent de prendre taupes en terre, mais mieux de déguerpir au plus vite. Trut, trut; en avant!

— Oh! oh ! reprit Buschard, saint Babolin me soit en aide ! au secours! je naie ! d'où me vient cette eau ? que cette boisson est amère ! Holà ! holà ! je n'ai plus soif.

— Silence, maudit ivrogne, clos ta bouche, et ouvre l'œil, debout, debout, sinon je pars et te laisse pourir en ces champs comme chien mort.

— Quoi? qu'est-ce? Ho, ho! grand merci, frater, je te dois un beau cierge. De vrai, j'ai pensé boire la rivière , et sur ma foi n'est si vilaine mort que noyade. Arrière vapeur diabolique du cerveau ! Arrière songe horrifique et mal plaisant , j'en ai la langue qui me sèche et le gosier qui me ard plus que si j'avais mangé jambons, boutardes, parodelles ou langues de bœuf fumées.

— Te lèveras-tu? En as-tu fini, d'humer l'air comme une huître ouverte? Bouge -toi quelque peu, sinon, je te laisse barbelotter à ton aise, le chef ouvert à la belle étoile.

-^ De par Dieu je n'y compte, mon très-digne

l\'À LliS MAliAiS

et honoré compère, reprit Buschard, se relevant et secouant une bouteilh; appendue à son côté; d'autant que ma bonraclie est vide, mon {:;()sier tout de llamme, et le cabaret, là où ne sommes. Pour ce, tirons nos chausses et gaj^nons du pied.

Et suivant les pas de Ludder, le neveu de maître Oudard descendit le long du chemin qui menait au faubourg.

Lorsque Buschard venait à causer, ce qui fort heureusement n'arrivait pas souvent, c'était une intempérie de langue et un flux de paroles qu'il devenait impossible d'arrêter. Aussi , son compagnon ne put-il échapper au récit du songe, dont il avait encore la cervelle remplie. C'était, disait-il, le diable, qui, sous la forme de la botte de samt Benoît , c'est-à-dire d'une tonne immense, l'avait défié en combat singulier. Le Sorboniste, qu^une bouteille n'avait jamais fait sourciller, n'avait pu fuir devant une tonne pleine, et s'était précipité sur son ennemi, la main armée d'une large vrille, et le palais garni d'une soif inextinguible. Le combat avait été rude et long. Enfin la tonne, percée de part en part avait été sur le point de rester en son pouvoir, lorsque le malin esprit, soudainement avait changé la liqueur vermeille qu'elle contenait en eau verte

et croupie ; et par la bonde et les trous , il en avait coulé tant et tant, que le lieu du combat était devenu une rivière sale et puante, au milieu de laquelle Buschard aurait perdu la vie dans des souffrances horribles , si le coup de pied de Ludder n'était venu le réveiller.

De ce songe affreux pour un buveur, l'écolier tirait les présages les plus funestes. En toute autre occasion Ludder n'eût pas manqué d'en rire : mais alors, les frayeurs et le babil de son camarade l'impatientaient tellement, qu'il menaça Buschard de sa dague, s'il ne se taisait. Buschard rengaina sa langue, et ne songea plus qu'à se tenird'aplomb sur ses jambes. Seulement, toutes les fois qu'il passait sous l'enseigne d'une taverne et d'une hôtellerie, ses yeux et ca tête se dirigeaient vers la porte de ces retraites charmantes; sa poitrine se gonflait et de longs soupirs s'exhalaient de sa bouche.

Le jour était à son déclin lorsque les deux amis, après avoir traversé la porte papaL^, les rues des Quatre-Vents et du Foin-Saint-Jacques, arrivèrent sur la petite place de rabba3^e Sainte-Geneviève. C'était un grand et riche monastère, fondé par le roi Klodwig, ou Clovis , à la sollicitation de Clotilde sa femme, et de sainte Ge-

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neviève. Il était situe entre les collèges de Navarre et de Montaigu , et eompreuait une immense étendue de terrain.

La porte de l'église, eneore ouverte quoiqu'il fût déjà tard, était revêtue d'ujie tenture noire. Un religieux venait de mourir, et son eorps restait exposé aux regards des fidèles. Ludder promena un œil inquiet sur la place, chercbant s'il ne verrait point paraître de jeune fdle.

Après quelques instans d'attente il résolut de parcourir l'église et s'avança vers le petit portail, accompagné de Buscliard, qui devait rester en sentinelle à la porte.

Mais au moment où l'écolier gravissait la dernière marche du perron, il sentit le poids d'un homme tomber sur ses épaules. Dans sa frayeur il se crut assommé par quelque saint de pierre qui se détachait de sa niche , et il rétrograda de quelques pas. Ce n'était cependant qu'un homme de chair et d'ôs , le gros commis Rigolet, qui, après avoir accompagné sa jeune maîtresse jusqu'à la porte, s'était caché dans l'angle du portail, au lieu et place d'une image de saint Gyprien, que la main du temps avait précipitée de sa base.

Ce brave jeune homme prit affectueusement

la main de Ludder, et se haussant de son mieux sur ses petites jambes, il dit tout bas ; Messire, la seconde chapelle à droite. Puis il courut retenir Buscliard, qui, obéissant à l'impulsion du choc, cherchait en vain à rattraper son centre de gravité.

Tandis que Rigolet et Buschard tombaient dans les bras l'un de l'autre, comme de vieux amis qui ne se seraient vus depuis vingt ans , Ludder pénétrait dans l'intérieur de l'église.

Le jeune aventurier ne portait pas un cœur qui s'ouvrît facilement aux émotions religieuses, grâce à la bizarre éducation de sa jeunesse,

La licence des universités , la morale païenne et sensuelle des Bohémiens dont il avait été nourri , avaient dû le cuirasser d'indifférence et de dédain pour tous ces grands spectacles de la mort que la religion étale complaisamment aux regards des hommes. Toutefois en voyant cet appareil funèbre, ces faisceaux de piliers revêtus de drap noir, ce cercueil entr'ouvert au milieu de la nef silencieuse, ces milliers de petites lueurs rouges qui dansaient au bout des cierges comme des flammes infernales, les fronts chauves de ces religieux immobiles et priant dans leurs stalles comme des morts qui veillent un mort, Lud-

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dcr lie [)Ut se défendre d'un serrement de cœur et d'un frisson douloureux. 11 crut voir un moment le corps du jeune comte de Laborne, couché dans sa bière, venant se placer comme un remords entre son meurtrier et l'amour de Jacqueline. Ce contraste d'un rendez-vous et d'un cercueil, cette jeune fdle et ce vieux mort, un cœur palpitant près d'un cœur si froid , cette sombre et terrible antithèse pesa de tout son poids sur son àme. A ce jeu fatal du hasard, il reconnut sa destinée; ses genoux tremblèrent, et son front brûlant s'appuya quelques instans contre le marbre d'un des piliers de l'église. .^ Enfin , ses pas se dirigèrent vers la chapelle^ où l'attendait sa jeune amie. Cette chapelle solitaire, enfoncée dans une des parties latérales de Sainte-Geneviève , n'était éclairée que par une petite ogivç, que l'on voyait s'arrondir au-dessus de l'autel. Le crépuscule versait encore sur les carreaux de pierre un filet de jour bleuâtre. Hormis deux ou trois grandes dalles sillonnée, de lettres gothiques et d'inscriptions tumulaires, le reste de l'enceinte était plongé dans l'obscurité. Cependant les yeux de Ludder aperçurent à travers la grille de la chapelle le chaperon et la robe noire de Jacqueline. Elle était à genoux,

GARÇONS. /J.n

le front plongé dans ses mains ; et, pencliéc sur l'angle dun tonnbeau de naarbre , elle priait, ou plutôt elle semblait pleurer, car de gros soupirs s'écbappaient fréquemment de son sein.

Ludder s'arrêta pour la contempler un moment , et , appuyant sa tète contre les barreaux de fer de la grille , il entendit murmurer ces mots.

— Mon bon Jésus ! mon Sauveur, en pitié prenez-moi : j'ai souffrance et grand'peine; moi qui l'aimais si bellement, moi qui me croyais

tant aimée Eb bien ! il me met en oubli, une

^itre, une autve que moi Oh! mon Jésus,

que vous ai-je fait, pour de la sorte me traiter? Suis-je pas une de vos plus fidèles servantes, moi qui vous prie tous les jours, moi qui confesse et communie...,, moi qui l'aimais d'amour si grande 1 — Jésus, mon Dieu, que vous ai-je fait, pour planter en ma pauvre àme l'épine la plus dure et la plus cruelle entre toutes celles de votre sainte couronne?

Ludder, vivement ému par cette désolation profonde, ne voulut pas en entendre davantage et se précipita dans la chapelle. Le bruit de ses pas et le cri plaintif de la grille tournant sur elle-même , frappèrent l'oreille de Jacqueline.

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