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aux arj^otiers, mais tout au plus de hier sur le ruffc ou sur le frunc-inUou ^ .
A ces mots injurieux, un cri de désappr()l)ation partit de tous côtés. On .s'attendait à quelque éclat du grand Coësre, mais, se baissant sur la porte qui servait de couvert, et appuyant son front dans sa main gauche, il resta immobile et ne répondit point. Les cagoux, étonnés, attribuaient à l'ivresse cette tranquillité apparente de leur chef, et Contran de Quincy retenait à grand'peine un sourire de triomphe , lorsqu'au milieu du silence, un coup de pistolet éclata sous la table et l'écolier tomba tout sanglant. Guillaume remit, sans dire un mot, son pistolet à sa ceintnre, et trois ou quatre argotiers emportèrent le malheureux Gontran, qui tempêtait contre le roi de l'argot, et tenait, en jurant, sa jambe fracassée dans ses deux mains.
Le grand Coësre, toujours impassible, acheva de vider sa pinte, puis, se levant tout à coup,
* Bier sur le rajfe, terme d'argot, qui signifie demander l'aumône, en feignant d'avoir été incendié; bier sur le franc-mitou, c'est mendier en contrefaisant le malade. [Voir, à la fin de ce volume, les notes sur l'origine de la langue argotique. ]
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il ordonna à ses cagoux de le suivre dans la clairière.
Ils sortirent de la chapelle, encore étourdis de ce qui venait de se passer ; nul n'osait murmurer, nul n'osait blâmer un acte émané d'une autorité qu'ils savaient être sans bornes ; il furent bientôt au milieu du camp argotique.
La terre était pavée de jambons, de pâtés et de figures avinées, qui se levaient à distance entre des cruches de grès et des touffes d'herbe. Ceux que le vin n'avait pas encore terrassés, s'entr'aidèrent pour se mettre mutuellement sur leurs jambes, et il se fit un cercle autour de Guillaume Ogier. Un péclion jeta sur les épaules du chef son manteau royal, qui était cousu de dix mille pièces; et s'attachait sous la gorge avec une tête de matras en guise de bouton^ appelé bouzon dans les paroisses argotiques. Guillaume prit en main le signe vénéré de son pouvoir ; c'était un bâton de pommier^ qui contenait dans sa partie inférieure^ à deux pieds du bout, une bonne lame de poignard , soigneusement cachée sous une pièce de bois rapportée.
— Yoici que le soleil se couche, dit le Coësre, en se tournant vers ses lieutenans : le chef n'est point encore de retour. Il nous faut de ce temps
profiter, à celle lin de bailler brevets de blrsches à ces deux inions qui ont préféré la piperie à la corde et qui se font des nôtres pour n'être pas pendus.
Les cagoux prirent place sur le gazon, tenant de la main droite leurs bâtons blancs , qui servaient de registres à la troupe , et sur lesquels ils entaillaient autant de coches qu'ils comptaient d'hommes dans chacune de leurs bandes.
Un des dignitaires du royaume argotique, qui portait le titre et la dignité de cosmel, introduisit les requérans. Ils avaient l'oreille basse, le teint légèrement pâle, et semblaient avoir grosse peine à respirer. Affublés de mauvais sayons gras et troués, les yeux cloués à terre, ils tremblaient de rencontrer le regard oblique et le visage pelé de leur seigneur et souverain.
— Approchez, dit le grand Coësre, toi : comment as-tu nom?... Eh bien! répondras-tu? Voyez, maître Jehan Charrot, voyez^ avec le bout de votre bâton , si ce rufien n'a la langue au fond de son bissac ?
— Non, non, répondit le patient, qui fit tout à coup quatre pas vers la gauche, il n'est besoin, mes maîtres; on me nomme Nicolas Buschard, écolier en Sorbonne, neveu de Michel Oudard,
maître mercier en la rue du Paon, à l'enseigne de saint Louis.
— C'est bon , ton oncle nous fournira de chausses. Blesche Esclaireau ! écrivez ce nom ;
je lui veux bailler ma pratique Heim l je crois
que tu as dit quelque chose , maître ribaud? fais de mode à refréner ta langue, ou, par le chef de monsieur ton oncle!.... Or çà, et ce compère, ton camarade, qu'est-il?
— Maître Olivier, pauvre clerc de procureur.
— A merveille, maître Olivier. Où allais-tu, quand tu happais si baudement le taillis tirant vers la forêt du Bourget ?
— J'allais au château de la comtesse de Laborne, de laquelle suis l'humble valet.
— Donc, tous deux, voulez entrer en péchonnerie, et devenir enfans de la balle. Gagoux, à la besogne! et vous mions, à quatre pieds!
Force fut aux deux pauvres prisonniers de courber le chef et l'échiné vers la terre, non sans trembler de tous leurs membres , non sans s'inquiéter de ce qui allait arriver.
Alors, commença la bizarre cérémonie de leur réception, telle qu'elle avait coutume de se pratiquer chez les sujets du royaume argotique.
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On posa d'abord, au milieu du cercle, une vieille écuclle de bois écliancrée, appelée grosle, et destinée à recevoir les droits d'entrée des nouveau - venus ; ensuite tous les caj^oux, ou lieutenans du ^rand Coësre, vinrent s'asseoir à la ronde sur le dos des patiens.
Olivier, dont l'épine dorsale avait acquis une grande souplesse, pliait et se relevait sans mot dire. Quant à Buschard, appuyé sur son ventre comme sur un pilier, il laissait échapper, à chaque pression, des soupirs dont le bruit et l'éclat excitaient les gros rires de toute l'assemblée.
Quand la bande des cagoux eut grimpé sur le dos des patiens, ils se relevèrent, et s'apprêtèrent à répondre aux demandes et questions du grand Coësre.
— Qui veut être cagou de cette grosse trogne ? s'écria-t-il.
— Moi, répondit Esclaireau.
— Et de cette sardine roussie ?
— Moi, reprit Crocoëson.
— C'est bon, enfans de la truche, boutezvous là, et vous, mions, avancez et répondez. Et les deux récipiendaires firent quelques pas au
milieu du cercle, appuyés sur un bâton qu'on leur mit entre les mains.
— Péchons de lluby c est-à-dire enfans éveillés, car n'entendez encore langage argotique, avez-vous mis trois ronds en la grosle ?
— Oui, oui, répondirent Buschard et Olivier.
— Avez-vous pris votre bâton ?
— Oui! oui !
Péchons de Ruby, sur quoi voulez-vous marcher?
— Sur mes jambes, s'écria Buschard, dont le dos et les mains étaient encore engourdis !
— Par l'ergotdemonseigneurle Diable! reprit le grand Coësre ; péchon, mon ami, tu es bien sot et bien nouveau ; mais à la un d'avoir plus d'esprit, et pour te faire répondre plus pertinemment une autre fois, je suade à ton cagou de t'octroyer chaque matin une bonne pinte d'huile de chêne. Lcoute, cervelle opaque, tonne de suif, montagne de chair î vérité est que nous marchons dessus nos jambes, mais nous marchons avec plus ou moins de sagace et intelligence.
Apprends qu'il y a plusieurs chemins pour aller à Rome, et mêmement plusieurs chemins pour
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suivre la vertu ? Par ainsi, nous marchons à ])lusieurs intentions en notre art et métier : hier sur le ruffej cast faire semblant d'avoir été incendié; hier sur le mlnsUj c'est aller sans artifice ; hier sur i'antictej, c'est dire : Donnez-moi, nobles gentilshommes , et nobles damoiselles , de quoi hnir ma route; hier sur la foîgne^ c'est feindre avoir perdu son bien à la guerre ; hier sur le franc mitoUj c'est contrefaire le malade; bler sur le coutime, c'est faire de l'un et de l'autre, s'aider de tout : Péchons de R.uby, comment voulezvous marcher? sur la foigne^ ou le ruffe^ car toutes les autres places sont prises ?
— Sur le ruffe , répondirent les deux patiens , sans trop savoir ce qu'ils disaient, sur le ruffe.
— Tous les deux?
— Oui ! oui 1
— Eh bien ! péchons, vos cagoux vous diront comme il faut vous comporter et vivre en votre art et métier; et moyennant trois ronds que verserez en notre royale gibecière, vous aurez passeport valable pour hier sur le ruffe , en toute l'étendue de nos Etats ; mais sachez-le, ne pourrez hier que sur le ruffe ; si étiez assez hardis d'aller sur autre intention, sans le faire savoir à
VOS cagoux, je vous en ferais punir, et avouerais bonne la prise de votre équipage, tant argent qu'autres elioses. Ores, promettez -vous de ne dire à aucun le secret de la coësrnelotière ?
— Oui ! oui!
— Levez la main.
Buscliard et Olivier levèrent la main droite; mais le bâton des cagoux les avertit rudement qu'ils se trompaient.
— La main gauche, péchons, la main gauche, vous dis-je!
— Au parlement , on lève toujours la droite, reprit Olivier.
— Par la griffe du grand cornu î cuidez-vous que le parlement nous vaille? C'est erreur au parlement de faire lever la droite, car c'est celle de quoi nous faisons tous nos maux et saletés, de quoi nous mouchons notre nez, et nous tuons les hommes ; mais la gauche , c'est la main honnête, c'est la prochaine du cœur, celle qu'il convient à des hommes libres de lever. Donc, jurez sur la vie, de ne dire le secret, et levez la main gauche.
— Nous le jurons !