‹ Les mauvais garçonsChapitre 14 sur 47 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

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A notre santé, filous et voleurs !

En avant, en avant, argoliers !

Dans la cave et la taveine, allons tous avec la fille, et soyons bons vivans, jusqu'à ce que le diable nous emporte. A notre santé, etc.

Enfans, au coucher du soleil, sortons du four chaud; et si nous n'entrons pas par la fenêtre, ouvrons la porte sans clef. A notre santé, etc.

Mais qu'aucun apprenti ne parle , de peur que par-dessus le mur l*iucher qui nous guette , ne crie au voleur sur nous. A notre santé, etc.

GARÇONS. l33

Car il nous chault que pic nous arde, Bourrer solir, paver gueularde, Et quand pitanchons la rouiliarde, Baudemcnt fêter la rivarde.

Cric, croc, etc.

Mais, foin du ruffe et de la boue !

Gardons qu'au sasbrc on ne nous cloue Et qu'on nous voye faire la moue, A la sourdelle ou sur la roue.

Une grimace et un triple hocquet terminèrent clignement cette petite composition bachique , et la bande joyeuse reprit le chœur, à grand renfort de poumons et de mâchoires :

Cric, croc, doubleurs et mions !

Trut, trut, argotichons !

Car nous aimons que le vin nous réchauffe, bourrer notre ventre, emplir notre bissac ; et quand nous buvons la bouteille , caresser joyetisement la fille.

A notre santé, etc.

Mais fi du feu et de la bouc 1 prenons garde qu'on ne nous cloue à un arbre, et qu'on nous voie faire la moue à la potence oi' sur la roue.

A notre santé, etc *.

* Tous ces détails simt exacts ; voir lu note sur l'aigol, à la lin de l'ouvrage.

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— l^ravo, Jehan de Metz, l)ravo, compère ; c'est bien crache, chante; tire-nous-en une autre, s'écria le j2;rancl Cocsre.

— Oui, oui, une autre, reprit Jehan Lubbe.

— Tout beau, mes maîtres, interrompit le chanteur, la rime me prend à la gorge, quasi comme la hart; je chante salé en diable, cejourd'hui, et si je n'articule quelque piiJe de Gâtinais, j'étrangle sur la place ? à mon aide et se* cours, frères, appelez ma petite limougère, ma chambrière, ma mignonne, ma femme : vite, vite 5 qu'elle s'en aille quérir en ma tente mon godet et ma bourrache , ou sinon je me meurs, je m'évanouis, camarades.

Et se laissant couler à terre aussi roide qu'une planche, il contrefit la défaillance d'un homme qui rend l'âme, roulant les yeux, tordant la bouche et arrachant d'une main le manteau royal de son souverain, tandis que de l'autre, il renversait Buschard, qui vainement lui tendait un bras secourabîe.

La chute du gros écolier redoubla l'hilarité des spectateurs , et pendant quelques secondes Jehan de Metz et Buschard roulèrent alternativement l'un sur l'autre, sans pouvoir se relever

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Enfin, cette lutte comique prit un terme à l'arrivée d'un nouveau personnage.

C'était la chaste compagne de Jehan de Met/, accourant, les bras chargés du précieux cordial, si nécessaire à la santé de son mari, et dans l'appareil un peu sale d'une beauté soldatesque : un pied chaussé, l'autre nu, la cotte juste et rapiécée, rouge d'un côté, jaune de l'autre, un pourpoint d'homme sur les épaules et la tête coiffée d'un béguin gras : puis une large gorge, des hanches saillantes, des joues rebondies, un tison sur le nez, des cheveux gris, quatre pieds de hauteur, et quarante-cinq ans environ.

Tel était le portrait de cette déité bienfaisante, dont l'apparition produisit une scène encore plus bouffonne que la précédente ; car à peine Bus^ chard fut-il relevé qu'il se trouva face à face, ne/ à nez, avec sa légitime épouse , dame Yolande- Quatre-Livres en personne.

Souvent l'aspect inattendu de quelques êtres offensifs soulève à tel point une tête d'homme , et la frappe d'une si forte commotion, que le sang se lige dans les veines, la respiration s'arrête et le mouvement cesse. Cependant, ni le sifflement aigu d'une vipère sous ses pieds, ni deux yeux de louve flamboyant dans la nuit,

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ni roiiibrasseineiit d'un squelette, n'auraient paralysé les sens de Busehard eonnne le (it la reneontre inopinée dv sa l'ennue ; il demeura sans voix, les yeux ouverts et les bras tendus.

Dame Yolande, dont le cœur conservait toujours un fond de tendresse pour son ingrat époux, oublia dans ce moment son indifférence et ses cruautés ; elle ne vit que Busehard, le neveu de maître Oudard, l'homme, enfin, auquel elle avait donné les tardives prémices de son cœur, et se précipitant i\ son col, elle lui barbouilla le visage d'un gros baiser qui faillit le suffoquer; car il tomba sur la bouche de l'écolier au moment où il commençait à reprendre haleine.

— Mon mari, Busehard, mon époux ! s'écriat-elle ; et elle le rebaisa de nouveau, tant et tant, que les argotiers, voyant si belle embrassade, se tenaient les côtes à force de rire.

Mais Jehan de Metz, singeant l'homme courroucé, l'œil de travers et la main sur sa dague, vînt à propos sauver l'impatient Busehard de rinépuisable tendresse de sa femme.

— Yrai -bis ! aux numéreux baisers qui sonnaient à l'entour, s*écria-t-iî, j'ai pensé ouïr la grêle tomber sur mon chef. Or çà, ma petite louve, quelle rage cupidique vous poinct et

enflamme si que vous assomme/, le premier venu, de caresses, et plantez cornes en tête de votre seigneur et maître. Vous ai-je mandée, à la fin de me muer en limaçon 5 Si pour ce, êtes venue, prenez-en à votre aise, ne vous gênez et faites la pauvreté sub jove et coràm populo^ c'est-à-dire, A mon nez et à ma barbe, allez, allez, vieille maraude, et comme dit maître François Villon :

Or, il est temps de tous cognoistre; Prenez à dextre et à senestre, N'espargnez l'homme, je vous prie

Et toi , maître ribaud , continua-t-il en se tournant vers Técolier, qui se débarrassait autant que possible de l'étreinte de sa femme, Buschard ou Bussard, grosse tonne de nom et de fait, veux-tu pas que je t'outre-perce de ma dague en guise de foret? Oh ! oh ! compère, qui te fait si osé de hier sur ma femme, quand tu n'as passeport que pour hier sur le ruffe? As-tu pas la visière un peu trouble ?

Car tu prends vessies pour lanternes, Trongnon de choux pour un naveau, Orde cervoise pour vin nouveau.

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Tourelle pour molin à vciil.

Gros fralcr pour un poursiiivanl.

Et celle vieille laide el solle Pouipucellc geute el niij^nolle.

Arrière, arrière, paillard, à moins pourtant que la donzelle t'affriande, et que tu veuilles jouer le rôle de monseij:;neur Paris, auquel cas je ferais volontiers icelui du comte Ménélas, et loisible alors nous sera, par-devant blesches et cagoux , de tirer tant soit peu la lame, en l'honneur et gloire de cette belle Hélène. Trut, trut, dégaine, et voyons Une, deux

Et Jehan de Metz allongea le bras, comme pour porter un coup de dague.

L'écolier, dontle naturel n'était pas belliqueux, et que l'aspect d'une arme nue aurait fait rentrer en terre, s'il avait pu s'y cacher, recula de trois pas en arrière. Mais dame Yolande s'élança soudain entre les deux champions, et, retenant le bras de l'argotier, elle s'écria d'une voix émue, comme autrefois l'ange du seigneur au vieil Abraham près d'immoler son fds :

— Arrête, arrête, Jehan-le -Nez, c'est monmari.

— Ouais! qu'ai-je entendu? ce gros bœuf, ton mari?

— Lui-même , Jehan-le-Nez, bien légitime époux.

— Point, point, s'écria Buschard, reculant toujours, et ne voulant pas soutenir en champclos ses droits de mari; point, point, vous disje, maître Jehan, ne Técoutez, c'est une folle.

— Moi, folle ! puissent tous les diables anatomiser ma cervelle, si je ne dis vrai!

— Je vous prie et conjure, maître Jehan, n'en croyez un seul mot,

— Traître et méchant, reprit la malheureuse Yolande, peux-tu bien me renier pour ta femme, à l'exemple et imitation de monseigneur saint Pierre reniant Jésus-Christ? Es -tu pas INicolas Buschard, écolier en Sorbonne, neveu de Michel Oudard, marchand mercier, rue du Paon, près la porte Bussy?

— Vérité est que je suis Buschard, mais point votre mari, la vieille ; je vousl'affie, maître Jehan, c'est une mauvaise langue qui cherche à mordre sur mon pauvre corps. One ne vis ni connus semblable vipère?

— Jésus, bon Dieu! sainte Marie-Madeleine! saints du paradis ! vous l'oyez ! et ne l'envdyez pas à trente mille batelées de diables, pour si gros mensonges et si noire imposture !

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— Arrière, arrière, ma inic, vous êtes femme vide de sens, et pleine d outre-cuidance, eriarde et mal ])laisante.

— Ne t(^ souvient-il plus , pcndard , de la Saint-Martin , de ce jour où , plus ivre qu'une grive, tu me supplias de si belle sorte t'octroyer le don d'amoureuse merci?

— A d'autres, à d'autres, je n'entends rien à ces billevesées.

— Est-ce pas toi, rufien , qui , le soir, au clair foyer de ma chambre, meroba indignement mon jupon de pucelle, lequel avais tenu en conservation et bonne garde, jusqu'à près de quarante cinq ans ?

— N'en croyez mot, maître Jehan, c'est flux de bile, que la vieille a depuis un long temps dessus l'estomac, et qu'il lui faut déverser.

— Est-ce pas toi, maraud, que monsieur l'official a mandé en sa Cour à l'effet de m'épouser en légitime mariage, et en la compagnie duquel je me pourmenais en la foire Saint-Germain, alors que les enfans de l'argot vinrent en grande serre piller les boutiques?

— Par la barbe et les badigoinces du diable ! s'écria Jehan de Metz, je crois que la commère

GARÇONS. l4l

a tiré juste cette fois, car j*ai souvenance de ta mine et surface, blèclie, mon ami.

— Et moi de ton bedon, ajouta Jehan Lubbe.

— Oui, oui, mes maîtres, c'est mon mari.

— Point, points compères, encore un coup, je le redis, cette loudière est folle, folle de haute futaie, folle à lier, et je n'en eus onc de souci , non. plus que de la potence.

— Puisse monseigneur Satan l'y pendre et rependre, pour te punir de tes mensonges , effronté butor !

— Ma mie, rengainez, s'il se peut, votre langue : point ne vous connais.

— Comment, tu ne me connais point, s'écria dame Yolande, bleue de colère, et mettant son poing sous le nez de son mari, tu ne connais point ta femme légitime ?

— Que le cancre me vienne aux moustaches, si je mens; car onc ne fus marié, compères!

— Toi, coquin?

— Oui-dà, car j'ai toujours tenu le mariage à horreur, autant et plus que l'eau. Donc, par les houzeaux de saint Benoît, mes maîtres, et par ma trogne rubiconde, je jure que n'eus jamais d'autre mie que la pinte , et pouvez bien m'en croire.

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— Eh bien ! sac à vin, cousu de niensonjjjes, accole colle-là, en mon lieu et place, je la baille à ton souhait ! puisse- 1- elle te casser la tête et me venger !

En disant ces mots, dame Yolande lança de toute sa force à la tcte de son mari l'énorme pinte qu'elle tenait à la main, et qui devait étancher la soif inextinguible de Jehan de Metz :'puis elle courut à toutes jambes cacher sa honte et sa colère dans la hutte de son nouvel époux.

Mais la pinte, lancée d'une main peu sûre, et d'un poids trop considérable, ne monta pas jusqu'au front de l'écolier; elle vmt s'amortir sur son gros ventre. Buschard, au coup inattendu, perdit en même temps la respiration et l'équilibre, mesura la terre une seconde fois, et culbuta dans les flots de vin échappés du vase renversé. Une explosion de rire précéda et suivit sa chute.

Olivier s'empressa d'aller , avec une feinte compassion, relever son malheureux camarade; mais ses doléances contenaient tant d'ironie , qu'elles irritaient encore plus la mauvaise humeur de Buschard.

— La coquine ! la pendarde ! la ribaude !

s'écria-t-il, en se relevant, le pourpoint tout

souillé de vin et la face plus rouge et plus violette qu'une poignée de guignes écrasées.

— Oh! le merveilleux fard, ajouta Jehan de Metz, voilà le dieu Bacchus en personne.

— Quel beay mufle de soleil couchant 1 reprit un autre.

— Autant valait dedans que dehors , n'est-ce pas, maître Pansart, car vin répandu, vin perdu ? repartit un troisième.

— Vieille louve ! vieille marane ! sorcière! manéfle ! continuait Buschard en s essuj^^ant la face.

— -Par saint Yves! répondit Olivier, je n'y comprends note. Maître Buschard, était-ce la berlue qui vous faisait ne point voir et reconnaître madame votre femme, ou bien la peur du poignard de monsieur Jehan de Metz?

— Que t'importe, chien de bazochienPne remue tes babines, et laisse-moi.

— En vérité, c'était mal à vous de ne pas répondre aux embrassemens et accolades de la commère, d'autant que maintenant elle n'est à votre charge.

— Tais-toi, louveteau de parlement, mêle-toi de tes affaires et laisse les miennes.

— Oh! oh! maître Buschard, reprit le bazo-

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cliicn , excité par les éclats de rire des bandits , et par la poltronnerie naturelle de l'ccolier, quelle mouche vous poinct, pour le prendre si haut avec moi?

— Arrière, arrière, face de caverne, et ne m echauffcleharnois davantage, ou je te retourne ni plus ni moins qu*une volte d'œufs en poêle.

— Crois-tu donc me faire peur, mon ami mardi-gras, avec ton ventre à la poulaine, et ta voix de taureau ; je le soutiens et maintiens envers et contre toi, ce que j'ai dit est vrai, aussi vrai que tu as la mine et façon de poltron et cornard , tout ensemble.

— De par le diable! tu en as menti, face étique, aune de tailleur, fourreau d'épée , sonde de commis, escopette d'Hippocrate. Vrai bot! si n'était-ce par égard pour toute la compagnie , mon bras ferait connaissance avec tes épaules.

— Par saint Yves de Bretagne ! mon patron, le

drôle a l'air de me porter défi Avance donc,

tonne de graisse, matelas de gros lard. Avance quelques pas , si tu n'as courage de brebis : que je prenne sur ton dos la mesure d'une volée de coups de bâton.

— Me voilà, nimbotl... La peau te démanget-elle à ce point, que tu ne puisses attendre un

GARÇONS. l/ff)

petit Vite, vite, un tribard, pour chatouiller

les côtes de monsieur le procureur.

Bien dit, maître Buschard, un bâton, répétèrent les argotiers ; allons, enfans de la truche, en avant, l'estoc volant.

— Et vous autres, en arrière, en arrière,cagoux, s'écria le grand Goësre , qui s'était levé de sou siège, et qui faisait tourner en l'air, comme une roue rapide, son sceptre de pommier. Or sus, blesches , la place est à vous ; biez sur la dure , et taillez la besogne Trut, trut, argotichons.

Guillaume Ogier alla se rasseoir tranquillement sur son trône, comme un juge de camp qui préside au tournoi. Les argotiers se reculèrent, et les deux champions demeurèrent au milieu du terrain ; seuls, face à face, immobiles, le bâton dans les mains, la menace à la bouche, mais la peur au fond de l'âme, et le frisson dans tous les membres.

Cependant , encouragés par les cris tumultueux de la bande, qui attendait avec impatience le heurtis des bâtons et le choc des coups ; comptant tous les deux sur leur crainte du mal et leur lâcheté, pour ne point s'estropier . ils s'avancèrent l'un contre l'autre, d'un pas lent, à la manière des loups, ou des chevaux de ma-

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