II
l/fG LlîS MALTAIS
nége , c'est-à-dire en trnçanl un j;ran(l ( ercle.
Enfin, lorsqu'ils vinrent à se rencontrer, ecî fut un fracas de coups de bâton , à croire qu'ils étaient passés maîtres en l'art de manier cette arme redoutable. Ce cliquetis terrible fit bondir de joie le cœur des assistans. Les voix éclatèrent de nouveau, et tous les bandits, l'œil ouvert et le col tendu, comme une troupe d'oisifs faisant battre des chiens, stimulaient par des gestes et des cris les deux malheureux champions.
— Trut, trut, gros pansart l à la tête! à l'antibuste!... disait l'un.
— Ferme du pied, Olivier le diable ! plus bas de la pointe, camarade! Plus bas, drôle! interrompait un autre.
— Braves péchons, ne reculez surtout, et en avant les feintes —
Mais nos deux braves ne sonnaient mot, avançaient, reculaient chacun à son tour; puis, redoublant d'efforts, frappaient de plus belle. Mais les coups n'entamaient que l'écorce de leurs bâtons, car il les tenaieiit constamment levés en i'air, et croisés comme des rapières pendues dans une salle d'armes.
Ce jeu cependant ne pouvait durer sans que
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les regards de la troupe argotique ne pénétrassent la ruse.
— Que fait done ce gros bœuf pour suer sang et eau, s'écria Jehan de Metz ; cuiderait-on point qu'il bat du vent et hache de l'air?
— Vrai bot! que de coups de bûton perdus! reprit Guillaume Ogier. Par saint Tribart! ces drôles ont mine de jouer aux baguettes, et se gaber de nous.
— Sur ma foi, repartit Jehan Charrot, les compères n'ont garde de se toucher. Voici jà une bonne heure qu'ils bataillent et point n'ai vu le moindre coup cheoir sur leur échine. Ai grande envie de leur octroyer sur les épaules une petite anguillade à la sauce de nerfs boins.
— Oh! oh! camarades, Olivier le diable et Buschard la tonne, continua Jehan de Metz en s'avançant avec Jehan Charrot, vers les deux antagonistes qui suaient à grosses gouttes, et dont les mains étaient toutes bleues et engourdies du retentissement des coups, mes petits compères, ce jeu n'est bon qu'à bailler fouet aax mouches. Par ainsi, mes mignons, si le dos vous démange, et si voulez vous battre, laissez faire à monsieur et à moi, et avisez comment gens de cœur se servent de martin bâton.
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Aussitôt le malin arj^otier s'euipara du bras crOlivicr, le serra fortement de la main gauche, puis, saisissant son arme avec la droite, il prit l'attitude d'un professeur d'escrime qui donne la première leçon à un du(î!liste apprenti.
— En garde! maître Buscliard, en garde et attention! s'écria Jehan de Metz; voici mons Olivier qui va servir de champ à notre démonstration. C'est ce coup que nous nommons le faux montant.
En même temps, faisant mine cte pointer la tête, il coucha sur le ventre du Bazochien une taillade si serrée, que l'infortuné en poussa un cri terrible.
— C'est peu de chose, camarade, reprit Charrot, qui tenait le bâton et les doigts de son élève enfermés dans son énorme main; à ce ribaud allons répondre par le rasteau.
Et le bâton, raflant tout à coup le chef de Buschard, lui glissa le long de l'oreille, et lui sillonna tout le côté droit de la figure.
— Ce n'est rien, l'ami, repartit Jehan de Metz; avons à notre aide, au besoin, rcndoslej, qui va faire merveille; qu'en dites-vous, compère?
Et les côtes du roi de la Bazoche sonnèrent sous un nouveau coup vigoureusement assené.
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— Oui-dà ! maître Jelian; mais à vous le brasse lot,
— Assez, assez ! crièrent les deux élèves.
— Point, point, mes mignons ; voici encore racqulge-liabln, que ne connaissez l
— Et puis, le cour hier qui vaut son prix.
— Ho,lio ! je n'en puis mais! je meurs 1
— Saint Yves, à Taide, au secours!
— Comment, drôles, vous lâchez pied, et voulez jouer des houseaux. Que le mau de terre vous bire î claque-dents, et doubles poltrons, voici de quoi chanter sans musique. Avalez, avalez les horions !
Et les coups de bâtons grêlèrent plus dru que jamais sur les épaules des deux fugitifs, dont les souffrances et les plaintes excitaient de plus en plus la gaîté des enfans de l'argot ; car la basse-taille de Buschard, qui beuglait comme un taureau, jointe à la voix glapissante d'Olivier et raccompagnerrient sourd et mesuré du bâton, formait un concert dont l'harmonie chatouillait délicieusement les oreilles.
Le jeu fut mis à fm par la soudaine arrivée d'un petit homme ^ au teint brûlé, qu'on reconnaissait à son pourpoint usé, jadis galonné d'or,
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à son rouge turban, à ses jambes nues, pour l'un des chefs de la tribu bohéuiienne.
A son aspect , les éclats de rire cessèrent , (;t le cercle tuimiltueux se rompit. Buscliard en profita pour implorer sa protection; et, les mains jointes, il courut se précipiter à ses genoux. Mais lui, passant froidement et sans l'écouter, le repoussa du bout du pied, comme un animal immonde, et continua sa marche jusqu'au siège du grand Coësre.
— Ventre-mahom ! s'écria-t-il ; Guillaume , es-tu crème d'honnêteté , sans peur de la roue et potence, que tu laisses tes mions, blesches et cagoux, mener si grand bruit et tocsin horrifiqu^ ?
— Que t'affiert, Zingaro? parle, que veux-tu?
— Te dire, gros Coësre, que le foignard ^ est de retour au camp.
— Eh bien ! visage d'Ethiopie, que ramène-t-il ?
— Rien, qu'un vieux pelé sans sou ni maille.
— Foin de lui ! par la ratte -diable, il gâte le métier. Mais que veut-il?
— Qu'on lui livre, sur l'heure, un péchon de ta bande, du nom de Buschard ou Bu-ssard.
* Foignard^ terme d'argot; le capitaine.
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— Tiens, le voilà roulé comme un paquet de vieux linge sur la dure; relève-le si tu peux.
— Allons, debout! et suis-moi !
— Grâce, grâce, mon bon sire de Bohême, ayez pitié de moi !
— Par le neveu de Golpherin, debout, drôle ! ou mon poignard te baillera des jam^bes !
A ce mot, l'écolier se releva aussi vite qu'il le put; il jeta un triste et douloureux regard sur son compagnon d'infortune, et se mit en devoir de suivre le Bohémien.
— Bonsoir, Guillaume, dit le Bohémien, le soleil jà tourne les talons, et voici l'aube des mouches ; bonsoir, gros Coësre ; aie soin de dormir en lièvre cette nuitée , car le foignard a vu rôder Martin Rouau près la ferme Saint-Lazare, et adieu !
— Au diable, mon petit cuir tanné! au diable, toi et ton foignard ! Le vieux Guillaume
sait son métier; et bien avisé sera Martin B.ouau, s'il boute la main sur le prince de l'argot ; est-ce pas, enfans de la truche?
— Vive l'argot! à bas les chiens de Bohême ! répétèrent les bandits, et ils se remirent à boire et à crier de plus belle.
Buschard disparut avec son guide sous les ra-
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nieaux épais de la foret, inarehaul d'un pas iiicl^^al, traînant la jambe, se frottant le ventre et ie dos, "t questionnant sans eesse le Bohémien , qui ne lui répondait pas ; plus il approehait de la hutte du chef, et plus son cœur battait; car il tremblait d'avoir affaire à Satan en personne.
En effet, ce chef de bandits nuit et jour portait un masque, vivait seul et retiré dans sa cabane; et bien qu'il ne se mêlât pas aux jeux et aux orfj^ies des autres bandits, cependant il s'en faisait craindre et obéir. Cet être inconnu, dont la puissance morale dirigeait à son gré la force grossière et brutale de quatre ou cinq cents brigands, ce mystérieux capitaine, dont on apprenait la vengeance en même temps que la colère, devait naturellement inspirer des craintes sérieuses au crédule et poltron écolier. La laideur diabolique ( t la peau noire du Zingaro , son aide-de-camp , y contribuait plus que tout ie reste. Dans sa frayeur, il pensa au pauvre Ludder, et il gémit profondément d'avoir perdu un si gentil et si bon camarade; car c'était son fidèle appui, son guide et son défenseur; avec lui, jamais il n'avait eu besoin de songer aux inquiétudes et embarras de la vie ; toute sa peine et son souci n'avaient été que de trouvera boire :
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mais depuis le jour où, faits prisonniers tous deux par les argotiers, ils avaient été traînés au Bourget, pour y être égorgés; depuis le jour surtout, où, la garde prévôtale ayant surpris et attaqué les deux camps, Ludder n'avait échappé au* coutelas des bandits, que pour disparaître sous les piques et arquebuses des archers ; de ce moment, l'infortuné Buschard, abandonné à lui-même, avait essuyé de nombreuses et continuelles alarmes; il s'était voué à la corde, pour racheter sa vie; et pour fuir sa femme, il s'était fait battre ; enlhi, enrôlé dans une bande de voleurs , le dos couvert de plaies , le gosier sec et le ventre vide , il allait se trouver en tête à tête avec le diable.
Le neveu du mercier n'avait pas l'organisation morale assez forte pour résister à tant de peines et d'effroi ; de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Il pleura , sanglota si stupidement, que le Bohémien partit d'un grand éclat de rire.
Mais quand ils furent arrêtés devant la hutte du capital lie , aux larmes succédèrent tous les symptômes de la terreur; et jamais il ne voulut avancer d'un pas.
Alors le Zingaro, sans plus attendre, posant
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son pied sur les omoplates de réeoiier, lui coui muniqua bientôt le riionvenicut ; il l'envoya, malgré lui, tomber au fond de la eabane, et le lit rouler aux pieds d'un vieillard, que Busehard, en se relevant, reconnut pour son oncle le mercier.
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Amoureux, de par le diable, il n'a garde pour le présent; mais la mémoire et souvenance de ses amours luy tournent maintenant en grand cnnuy et fascherie,
Bonaventuie Desperriers, Cjmhalum mundi.
Ce temps pendant, commej'ai entendu, Aulcuu devoit ung jour estre pendu En la ville, et à l'après-disne'e ; Ainsi estoit sa povre destinée.
Charles BOURDIGNÉ, Légende de M*". Pierre Faifeu
Les vapeurs de minuit noircissaient les sentiers déserts de la forêt du Bourget, lorsqu'un coup de feu partit au milieu des arbres, et un cri plaintif se fit entendre dans le taillis.
— Eh vite! pied à terre, monsieur le chevalier, dit tout bas une voix de Jeune homme, et acquestez avec la pointe de votre rapière si
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parmi les feuilles pourrez larder le liband que je m'en viens de saler si rudement.
— Vert-el-l)!eu ! mcssirc, laissez aj^ir ma lame, et je vous en tiendrai, par l'àme de mon corps, beau et fidèle compte.
— Par l'arquebuse de monseigneur saint Pierre ! reprit le premier interlocuteur, si n'était le malandrin gorgiasement armé de cabasset, grèves et solerets de fine trempe, il est force qu'il soit trépassé sur cette fois. Tenez:, Alain, mon beau page, reprenez votre bacquebute , et la veuillez charger de recliel, en cas de nouvelle 1 surprise. ■
— Oh! hé! monsieur le chevalier! où êtesvous? que bataillez-vous-là dans l'ombre ?Le maroufle ne serait-il que blessé ; et se voudrait-il défendre? Attendez, je descends de cheval, et m'en vais vous faire aide et secours.
— Maugré-bieu ! reprit le chevaHer sans l'écouter ; tiens , avale encore ce coup d'estoc, et cet autre-ci, et celui-là encore. Ah ! tu lie y eut pas te rendre, gredin, et fais mine, bien mieux ! de vouloir tenir tète au chevalier du guet ! Tu as beau contrefaire du mort, mon mignon, pour te refuir du combat ; M. le ca[)itaine de Laborne, et tous ces braves hommes d'armes qui
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nous accompagnent, sont témoins que c'est moi qui t'ai tué. La Vierge et les saints m'étranglent avec mon ceinturon, si ta laide grimace me fait retraire d'un cheveu! Tiens, pare-moi celui-ci, et celui-là; tiens, tiens, avale, avale!
Et s'escrima nt à grand fracas au milieu d'un buisson, celui qui parlait ainsi semblait mettre fui à un combat à outrance.
— Parlaratte-diable! finissez-cn, reprit le jeune Hugues de Laborne, en s'approchant du chevalier, sinon nous n'arriverons avant le jour, avec nos hommes, au château de la comtesse, ma noble mère. Le bandit est-il bien mort?
— S'il est mort! vertubois ! on le serait à moins ; il y a une heure que je l'occis.
— Donc, coupez-lui la tête, monsieur le chevalier du guet, et l'appendez à î'arçon de votre selle : demain il s'en viendra jour, et quel il est il se connaîtra.
— Merdigues î je n'y faudrais, messire capitaine, si n'était une légère difficulté.
— Laquelle, monsieur le chevalier ?
— C'est que notre homme n'a point de tète.
— Point de tète ! murmurèrent les hommes d'armes, en se dressant sur In selle de leurs chevaux.