‹ Les mauvais garçonsChapitre 24 sur 47 · LES MALVAIS · texte numérisé non relu

LES MALVAIS

dire haut et court Allons, courage, encore

un échelon

MaisBuschard n'avait pas d'oreilles, et montait lentement. Enfin, lorsqu'il fut à la liauteur de la barre de fer, le lieutenant lui dît :

— Voyons, mon mignon, barbelottez au plus vite un pater et un ave^ puis tendez-moi le cou au cordon de saint Alipandin, mon patron, dont je vous fais chevalier

Il eut beau dire, il lui fut impossible de nouer la fatale cravate. Le bruit de plusieurs chevaux arrêtés, et l'éclat d'une voix qui venait depercer la foule, avaient fait tourner la tête du patient. Buschard, remuant sans cesse et toujours échappant aux efforts du lieutenant, criait jusqu'à pâmoison : — Au secours ! à l'aide ! Rigolet , messire Hugues, sauvez-moi! sauvez-moi 1

En effet , ses deux vieilles connaissances étaient devant ses yeux. L'un arrivait du champ de bataille de la forêt, encore transi d'effroi, crevant de fatigue et de sueur sous son armure ; l'autre, suivi de deux varlets, accourait voir son ami le capitaine, dont il avait appris le malheur.

— Mon pauvre maître ! s'écria le bon commis, sitôt qu'il l'aperçut à travers la haie des archers, mon pauvre maître! mon pauvre maître 1 et il se

précipita, malgré la foule, au cou du vieil Oudard.

Celui-ci le reçut comme un père qui revoit sou fils. Un éclair de joie traversa ses paupières ; puis, d'un regardplein de larmes, où se peignait la plus vive émotion, il sembla lui dire : — Mon bon Rigolet, je te revois enfin, mais dans quel triste moment ! prêt à mourir, et n'ayant pas même de bras pour te presser sur mon cœur.

Aussitôt deux archers, sur l'ordre de leur stupide commandant, saisirent au corps Rigolet, et l'éloignèrent sans pitié de son maître.

Cependant le comte de Laborne, étourdi des lamentations de Buschard, ému de l'aspect misérable du mercier et de la scène extraordinaire qui se passait autour de lui, avait quitté la selle de son cheval, et s'était avancé au milieu de la foule.

Là, son premier soin fut de délivrer Buschard des mains du lieutenant-lay, qui, désireux de lancer son homme dans l'éternité, commençait à y mettre de Famour-propre, redoublait d'efforts pour Uii prendre la tête dans la corde, et luttait' avec lui sur l'échelle, au point de trébucher et de tomber à terre : ensuite il s'informa auprès du

iiSo l.hS MAL VAIS

chevalier du motif ()our lequel il faisait |)endre ces pauvres gens.

— Ce sont rufiens et malandrins, répondit ce dernier.

— Vertu de Dieu ! mon très-cher, répartit le jeune Hugues, vous avez la berlue, et prenez ves^ sie pour lanterne

— Point, point, messire, ce sont joueurs de harpe sur le grand chemin, c'est-à-dire maîtres drôles, harpaillant et robant tout-à- l'heure , à trente pas d'ici , monsieur le procureur-général de madame votre mère

— Encore un coup, mon très-cher, vous perdez vos chausses, ces braves gens me sont con^ nus dès l'enfance; cette vieille barbe blanche est maître Oudard, le marchand mercier de madame ma mère ; cet autre, maître Buschard. son neveu, bon diable et bon drille, grand avaleur de pois gris, et âpre aux pots comme l'on dit, mais rien de plus.

— Par ma flamberge, messire, cela m'étonne d'autant que voici la passe de ce bandit, fraîchement tirée de ses chausses

— Tu-Dieu! mon cher, avisez-vous pas comme vous êtes merveilleuse matière à gausserie, reprit le comte, en lui rendant le vélin, tout ceci

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n'est qu'un tour de maître Olivier, et ce vélin, une requête du drôle à messieurs du parlement.

— Oh ! oh ! vraiment, messire.

— Lisez ! mon cher, lisez vous-même.

— Ventre-de-hiche ! c'est tiré juste, répartit le chevalier, qui ne savait pas lire, et qui remettait bien vite le grimoire dans son pourpoint, après avoir fait semblant de le parcourir, — aussi ne l'avais-je pas lu.

— Donc, mon très-cher, je vous prie et conjure, libérez de leurs liens ces braves gens, et les renvoyez en leur logis, car je me fais caution de leurs faits et gestes.

— Mon petit lieutenant, vous l'entendez. Or cà, que le chagrin ne vous happe de rechef, la corde est toujours bonne et peut aller à d'autres. Archers, à vos armes, en avant! marche!

Le tambour résonna, les soudards se mirent en ligne, puis la troupe défda par peloton, et rentra dans le corps-de-garde.

Après le départ des hommes d'armes, Rigolet et Buschard s'étaient précipités aux genoux du jeune comte, dont ils baisaient la main en signe de reconnaissance et de remercîment. Le mercier, seul, demeurait appuyé contre ia muraille, toujours à la même place, les mains jointes,

les yeux à terre et le front pensif. Ou aurait dit qu'il allait de nouveau marcher au supplice. Hugues s'avança près de lui.

— Maître Oudard, lui dit-il doucement et en lui prenant la main, n'ayez plus crainte et souci, vous avez la vie sauve

— Eh 1 quel besoin en est au malheureux qui n'a plus rien au monde,.... reprit le mercier en relevant la tête tout d'un coup, et le regardant fixement.

Le jeune homme parut interdit ; le souvenir de tous les maux qu'il avait faits au vieillard revint à son esprit comme un remords : il se rappela Jacqueline, la condamnation inique du bailli de Saint-Germain , et le frisson courut dans tous ses membres.

— Reprenez bon courage, maître Oudard, répartit le jeune homme, vous n'avez tout perdu.

— Grand Dieu ! est-ce pas amère dérision et moquerie que de venir encore me rendre la vie, quand la mort m'était tant bonne et secourable !

Merci, grand merci, monsieur le comte, vous êtes généreux en votre haine ; et moi, pauvre et chétif, ne suis encore à la fin de mes souffran-

(les

,' Hugues ne put résister à l'accent de désespoir

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avec lequel le mercier prononça ces dernières paroles. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il s'approcha une seconde fois du vieillard , et , la voix émue, il lui dit :

— 11 est vrai, maître Oudard, ai nombre de torts à votre regard, mais Dieu m'est garant que je ferai en sorte de les réparer tous.... Oui,... tous, foi de gentilhomme! vous reverrez votre Jacqueline et votre vieux comptoir.... bon courage et adieu.

Le comte lui pressa la main, et le quitta. Puis il engagea Rigolet et Buschard à regagner de suite les murs de Paris et la rue du Paon ; il les assura de sa protection, et, après leur avoir abandonné sa bourse pour subvenir aux frais de la route , il disparut dans l'intérieur du corps-degarde.

Bientôt les trois amis s'éloignèrent; le jeune Hugues lui-même ne tarda pas à redescendre de la chambre de son ami le capitaine, et à reprendre avec ses varlets le chemin qui conduisait au château de sa mère.

Quant au bazochien, il resta dans le cabaret, la rage au cœur et la bile dans les yeux.

Il entendit plusieurs soldats raconter entre eux que les brigands avaient été vus par quel-r

'j6!\ lks mauvais

qucs j^cns du village , portant au cinietièrcî le corps d'un de leurs principaux chefs, fraj)j)é à mort et tombé sur le champ de bataille. Suivant eux, c'était Jehan Charrot. On l'avait caché sons une tombe étrangère, pour qu'il ne fût pas exposé au gibet de Montfaucon.

Olivier recueillit avidement tous ces détails sans en perdre un seul ; puis il se disposa luimême à courir au cimetière déterrer le cadavre, et mériter ainsi l'argent que le prévôt de Paris donnait à tous ceux qui livraient mort ou vif un des membres de la bande nombreuse des Mauvais Garçons. Mais po«r exécuter ce beau projet il fallait attendre le déclin du jour ; c'est ce qu'il fit avec la plus vive impatience.

Sitôt qu'il fut nuit, l'avide bazochien, chargé d'un hoyau , d'un paquet de cordes et d'une courte échelle, se dirigea vers le cimetière. Il traversa lentement et à pas de loup les misérables chaumières qui composaient le village du Bourget, explorant autour de lui , et regardant s'il ne voyait remuer personne. Le silence habitait toutes ces demeures paisibles ; seulement quelques cailloux roulaient sourdement sous ses pieds , le vent sifflait, âpre et glacial , et des chiens, emprisonnés dans les basses-cours, hur-

laiont les uns après los autres, variant par leurs abois plaintifs les notes glapissantes des hiboux et des chouettes. Du reste , pas une étoile ; des nuages , de gros nuages passaient vite et trèsbas, découvrant de temps à autre la corne blanche xie la lune , et plongeant tour à tour le sol dans Tombre et la lumière.

Enfin, après avoir longé les murs noirâtres d'une petite chapelle, il atteignit le cimetière. C'était un petit terrain attenant à l'église, fermé par de mauvaises murailles faites de pierre et de boue. L'entrée en était défendue par une porte de bois, dont le sacristain tenait toujours la clef dans sa poche. Le jour, on y lisait une belle inscription latine pleine de consolations religieuses et de fautes d'orthographe; la nuit, elle n'avait de remarquable qu'une petite croix de bois fort grossière et mal taillée, qui se levait sur le faîte et se découpait bizarrement aux rayons de la lune.

Le petit homme donna d'abord plusieurs coups de bêche dans la porte, avec l'intention de l'enfoncer, mais il n'y parvint pas, et le bruit lui fit craindre d'ailleurs d'attirer quelques personnes sur ses traces ; partant, de ne pouvoir exécuter son projet. Il préféra donc appliquer son

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