‹ Les mauvais garçonsChapitre 23 sur 47 · I.KS MAUVAIS · texte numérisé non relu

I.KS MAUVAIS

XXYll.

Comme chcsncs liautains esîcvez sur un mont Soustiennent les csclairs, le vent, la pluie, et sont Bien noiXez d'une longue et profonde racine : Ainsi, se confians on leur force divine, lis attendoient l'assault, de pie coi, sans fraieur.

Amadis Jamin, Traduct, de l'Iliade.

Tandis que l'alarme était au château de la comtesse, et qu'on y redoublait d'efforts pour repousser l'attaque des brigands , il se passait dans leur camp de la forêt du Bourget des scènes non moins terribles.

A la suite d'une orgie qui s'était prolongée jusqu'au petit jour, Guillaume Ogier, Jehan Lubbe, Charrot, et plusieurs autres des principaux chefs, pleins de viandes et de vins, dormaient, étendus pêle-*mêle autour des restes d'un grand feu.

Tout à coup le bruit d'une escopettc vint éclater à leurs oreilles.

Sans sortir de leurs positions, ils se contentèrent d'abord d'ouvrir les yeux et d'écouter. Mais deux nouveaux coups de feu, qui partirent presqu'en même temps, secouèrent bientôt leurs esprits, et leur annoncèrent que leur camp allait être attaqué.

En effet, à peine étaient-ils debout que le cri d'alarme sortit de toutes les bouches.

— Aux armes! voici Martin Rouaut! criaient les sentinelles effrayées, et se repliant les unes sur les autres.

— Aux armes! repétèrent-ils tous, et chacun d'eux, aux rougeâtres clartés de l'aurore, se précipitant vers sa hutte, courut s'armer jusqu'aux dents, et s'apprêter à se battre.

— Oh ! oh ! Martin Rouaut veut donc se faire couper menu comme taillon de massepain sous les mandibules d'un gueux, s'écria Jehan de Metz, rallumant aux tisons la mèche éteinte de son pistolet.

— Martin Rouaut a trop d'humeur sanguine en les veines,... reprit sourdement Cliarrot, qui, tirant de sa gaine un énorme coutelas, l'essuyait complaisamment sur le gras de sa cuisse

lï. 1 7

'2:^8 IJiS MAUVAIS

— Par la carcasse do Proscrpine ! interromj)it Contran, Charroi, tu as mine et façon de le vouloir bien saigner

— A mort! Contran, à mort ! — et voici mon malchus qui se netto\ e les lèvres de son vieux sang pour en boire du plus frais

— Allons, cagoux, à l'ouvrage 1 s'ccria le grand Coësre, revêtu de ses insignes royaux, superbe, et remplissant avec tout le calme et l'habileté d'un guerrier blanchi sous le harnois les fonctions de général d'armée. A vos blesches, cagoux, et qu'on travaille baudement cejourd'hui sur la dure En avant

— A sac ! à sac ! hurla Jehan Lubbe, agitant autour de sa tête son terrible martel, les manches retroussées jusqu'à l'épaule comme un boucher.

— A sacl à sac! Bourgogne ! répéta la forêt tout entière, et chacun se rendit à son poste au bruit toujours croissant du tambour, qui battait la charge, et aux aigres fanfares des trompettes éclatant comme le gémissement des blessés au milieu du fracas tumultueux d'une bataille.

Alors les coups de feu commencèrent à s'échanger de part et d'autre. Les bandits, retranchés derrière les premiers arbres de la forêt, tiré-

GAnÇONS. '2^g

rent quelque temps avec avantoge sur les soldats du guet-assis, répandus çà et là en éclaireurs, et formant l'avant-garde. Mais leur feu mal nourri ne fit aucun effet sur les masses de fer que présentaient les piquiers et hacquebutiers du guet royal, marchant au pas et en bon ordre sous le commandement de l'intrépide Louis de Harlay.

Ce gentilhomme, que madame la régente avait choisi spécialement à cause de son énergie et de sa valeur pour écraser dans son nid la bande redoutable , précédait ses soudards, armé de toutes pièces, le morion en tête, l'estoc au poing, et monté sur un beau cheval noir caparaçonné de housses pendantes et brodées aux armes de sa maison.

Il avait ardemment profité de l'absence du chevalier du guet, et sur le courage duquel il ne comptait pas beaucoup, pour réunir en hâte les compagnies des deux guets, et pénétrer avec elles dans la forêt du Bourget avant la pointe du jour, à une heure où il espérait surprendre facilement ses ennemis et les tailler en pièces ; car rien n'était plus difficile ; attendu la lâcheté des archers, qui, suivant un historien, avaient conçu tant de peur de ces misérables qu'ils les fai-

2(k) les ai au vais

sîiient avertir en secret chaque fois qu'on devait les envoyer contre eux.

Cependant les argotiers, n'ayant plus assez de poudre et de balles pour gorger leurs hacquebutcs; craignant d'ailleurs d'être enveloppés par la troupe, qui s'avançait toujours, reculèrent et se replièrent les uns sur les autres , jusqu'à la vaste clairière où leurs tentes et leurs huttes gisaient en amas confus.

Là, réunis en masse, n'ayant plus pour toute arme que la dague et le coutelas, ils attendirent de pied ferme, et le hurlement à la bouche, l'attaque de la garde prévôtale , résolus qu'ils étaient à défendre leur camp et leur butin jusqu'à la dernière extrémité, à se battre, en un mot, comme des gens qui ne craignaient ni hommes, ni Dieu, ni diable.

Aussitôt que M. de Beaumont eut laissé derrière lui les arbres qui gênaient sa marche, il fit déployer rapidement ses deux compagnies en front de bataille, et cria d'une voix de stentor :

— Hacquebutiers! à vos mèches! et feu sur les rufiens

A l'instant les hacquebutes tombèrent sur le poignet vigoureux de chaque soldat. Une déto-

GARr.ONS. 'aGi

nation subite ébranla le sol, et Tair, imprégné d(; poudre, fut inondé d'un vaste nuage de fumée.

— Hacquebutiersl chargez vos armes! et vous, piquiers, en avant ! en avant ! à nous ces drôles !. . . répéta le capitaine.

Mais les bandits étaient déjà sur eux, frappant à droite et à gauche, et répondant à la décharge par des cris de mort et de carnage.

Ils avaient évité la grêle des pierres et des balles en se couchant à plat ventre, puis ils s'étaient relevés comme de jeunes jaguars, et précipités en désordre au milieu des soudards, occupés à recharger leurs armes.

Le sire de Harlay, qui vit aussitôt les rangs plier et presque se rompre sous ce choc imprévu, broya de rage avec les dents l'acier de sou ventail; et, l'éperon dans les flancs de son coursier, il se lança lui-même sur le groupe le plus nombreux des assaillans.

Les piquiers enhardis suivirent l'exemple de leur capitaine. Soudain ce mouvement changea la face du combat : car, revenus de leur premier trouble, et ralliés par leurs camarades, les hacquebutiers firent une seconde décharge, qui balaya largement la foule déjà croissante et victorieuse des Mauvais Garçons.

'jGti LES MAUVAIS

Les bandits lâchèrent prise, et reculèrent.

— Sang-dieu ! tête-dieu ! soudards! cria le capitaine triomphant, hachez-moi ces manans comme chair à saucisses, et point de quartier aux rufiens !....

Le tambour sonna de nouveau, les trompettes retentirent, et la troupe s'avança au pas de charge sur les corps gisans d'un grand nombre d'argotiers frappés à mort et tombés sous les balles.

Cependant, malgré leurs pertes, malgré les décharges meurtrières des hacquebutes, les Mauvais Garçons n'avaient pas perdu courage; bien au contraire ils revenaient au combat plus acharnés et plus nombreux que devant ; car leurs camarades de l'autre camp, les Bohémiens, accouraient à leur secours, avec leurs flèches et leurs arbalètes.

M. de Beaumont voulut poursuivre, à travers cette nuée de brigands, le faible avantage qu'il venait d'obtenir, mais ce fut en vain ; sa marche fut bientôt entravée, et sa troupe, cernée de toutes parts, se vit réduite à combattre désormais pour assurer sa retraite.

Alors ce ne fut plus qu'une mêlée hideuse, un champ de bataille où chacun s'étreignait, lut-

GARÇOISS. 267)

tait corps à corps, avec l'égoïsme de la férocité, sans penser à autre chose qu'à ramasser le plus de force possible pour avoir la vie de son adversaire.

Là, Guillaume Ogier, le monarque de l'argot, entretenait l'ardeur de ses sujets par ses continuelles clameurs, et par l'aspect ignoble de sa figure tronquée, qu'il promenaitsurtous les points de la clairière; plus loin, Contran roulait dans une boue sanglante avec un hacquebutier qu'il étranglait de ses mains à défaut de poignard ; Jehan Lubbe, à côté de lui dominant toutes les têtes, l'air stupide et les traits calmes, taillait les hommes comme des pierres, massacrant à grands coups de martel les malheureux soudards qui se trouvaient sous ses mains. Enfin, Charrot était partout, Charrot, le bras armé de son malchus, les yeux enflammés de sombres éclairs, culbutant, sur son passage, hacquebutiers et piquiers, pour arriver jusqu'au sire de Harlay, le seul guerrier digne de ses coups.

— Tenez ferme! sang-dieu ! criait le capitaine à ses soudards effarés, ne reculez ! corps-dieu! lâches et parpaillots^ ou je vous meurtris l'omoplate du plat de ma flamberge

Et retirant sa lame ébréchée comme une scie

'aC)Ii les mauvais

des entrailles fumantes d'un Bohémien il la cassa tout entière sur le liocqueton d'un pauvre diable qui fuyait devant le farouche argotier.

Celui-ci fut en trois bonds auprès du chevalier. Il essaya de le renverser en comprimant avec force le garrot de son coursier, qui piaffait d'impatience, et reculait malgré la bride et l'éperon. Mais le capitaine, debout sur les étriers, la hache d'armes dans les mains, lui en déchargea un coup sur la tête, en criant :

— Tiens, chien de bandit, mâche et avale ce horion 1

Charrot courba la tête et l'évita; puis, par un soubresaut agile, et sans donner au capitaine le temps de se retourner, il glissa rapidement derrière la croupe du cheval, et lui coupa les deux jarrets.

L'animal tomba, entraînant avec lui son cavalier, qui demeura sur le sol sans mouvement et presque sans vie, affreusement mutilé dans ses armes, et à la merci du vainqueur.

Déjà l'argotier, courbé sur son corps comme une hyène léchant un cadavre, desserrait le ventail de son armet pour l'égorger au plus vite. C'en était fait du pauvre gentilhomme si le hasard n'avait placé près de lui un gros soldat du

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guet-assis, couché sur le ventre, riiacquebute à la main, et qui s'était fait mort dès le commencement de la mêlée pour rester vivant.

C'était le commis de maître Oudard le mercier, le bon Rigolet, qui, par désespoir et par exaltation de tête, s'était enrôlé dans le guet, et avait endossé le hocqueton pour venger sur les brigands la mort présumée de son maître et l'enlèvement de sa fdle Jacqueline.

Le moribond, aussitôt la chute pesante du capitaine et de son cheval, chute qui l'avait fait trembler de tous ses membres, avait tant soit peu levé la tête, et regardé qui venait de tomber à son côté. Lorsqu'il eut reconnu son malheureux capitaine sous la griffe de l'argotier, il appuya promptement le bout de son hacquebute encore chargée sur le dos du bandit, approcha la moche brûlante du bassinet, et se recoucha le plus vite qu'il le put.

Le coup partit, la balle cassa les reins du rufien, et, sans pousser un seul cri, le drôle tomba raide mort, la face appliquée sur celle du chevalier.

Cependant autour d'eux le sang coulait en longs ruisseaux, les cris et les coups retentissaient plus fort, le combat devenait un carnage.

A la vue du capitaine tombant dans la mêlée, une partie de la troupe le crut mort, et prit la fuite ; l'autre, plus brave ou plus aguerrie, redoubla de courage, et ne céda le terrain aux Mauvais Garçons qu'au moment où elle put arracher son corp s de leurs mains.

Enfmles archers, possesseurs d'un fardeau qui leur coûtait bien du sang et la vie d'une trentaine des leurs, battirent en retraite, et laissèrent la victoire à leurs ennemis, qui la célébrèrent en poussant des hurlemens de joie, et en massacrant sans pitié tous les pauvres blessés qui respiraient encore.

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Que sail-oii qui demain scru morl ou malaclo^ Celui vit seulement lequel vit aujourd'hui

Joachim du Bellay.

Il y avait environ deux heures que le carnage avait cessé dans la forêt; pas un nuage de fumée ne s'élevait au-dessus des arbres, pas un bruit d'escopette n'alarmait le village. Le soleil enfin luisait large et plein de rayons sur la campagne tranquille, lorsque le chevalier du guet, revenant du château de madame de Laborne, rentra dans son quartier-général juste à point pour y recevoir le corps de son ami le capitaine, porté par la troupe des soudards échappés aux brigands.

C'était sur la route de Paris, à quelques pas en deçà du Bourget, dans un ancien bâtiment

de fernio, vaste et servant (l'hôtellerie aux voyaj^Turs, et de eabaret aux gens du pays.

A la porte, se promenaient de loii{; en large deux archers l'hacquebute sur l'épaule , la mèche allumée, et le nez en l'air, cherchant à lire dans le soleil si l'heure de rentrer au corpsde-garde n'allait pas bientôt sonner.

L'intérieur offrait l'aspect d'une maison militairement occupée. Tandis que l'hôte et sa femme donnaient, au premier et dernier étage tout à la fois, des soins à M. de Beaumont, encore évanoui de sa chute, et gisant sur un mauvais grabat , le rez-de-chaussée retentissait du bruit de la troupe répandue dans deux larges salles basses et voûtées.

Le soldat porte avec lui une insouciance qui le ramène bientôt à la gaîté, dès qu'il a passé les heures du péril et de la fatigue. Aussi, les uns chantaient-ils à tue-tête, en nettoyant leurs chanfreins et aubergeons noircis de poudre , en redressant le fer de leurs piques émoussées, ou rajustant les mèches de leurs arquebuses.

D'autres , assis sur des escabeaux boiteux, jouaient un brandevin au fouquet, c'est-à-dire à qui tiendrait le plus long-temps dans les narines un morceau d'étoupe enflammée; d'autres

GARÇONS. 26c)

battaient le tambour sur des bouteilles vides qui sautaient en éclats. D'autres, enfin, s'amusaient à souffler des charbons rouges entre les cuissards de leu^js camarades endormis, lesquels se réveillaient échauffés et hurlans comme démons en enfer.

Enfin, au milieu de ce vacarme soldatesque, le chevalier du guet, les pieds dans la braise, et la tête sous le manteau d'une vaste cheminée, et assis à côté de son ami le lieutenant-lay de robe courte, dévorait une grosse andouille fumée, avec l'énergique appétit d'un homme qui se serait bien battu.

Moitié buvant, moitié mangeant, il devisait avec lui sur les moyens de purger à jamais Paris et ses environs de cette bande de scélérats qui, semblables aux mauvaises herbes, croissaient et renaissaient toujours.

— Par la reine des andouilles ! disait le chevalier, m'est avis, mon petit lieutenant, que point ce n'est avec force éraffades de piques et d'épées que pourrez mettre à mort si gros tas de rufiens et malandrins, mais bien en enflambant, par une belle nuitée, tout le hallier de ces mignons.

— Nenni, nenni, répondit tristement le petit

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lioinme, on hochant la tête vA remuant sa barbe toute mouchetée de miettes de pain. Las! combien que ce soient gens qui sentent le soufre et la hart, ces beaux sires ne sont tellement fallots qu'ils se laisseraient arsir tout vifs comme harengs sorets. Par saint Adauras l il ferait beau les Yoir prendre la poudre d'escampette... .

— Donc, vous pensez, mon petit lieutenant. . . ? • — Qu'il faut, de rechef, bailler le pourchas

aux bandits, à grand renfort d'allumelle et grand tonnoir d'escopettes, si que de ces mécréans il m'en passe aucuns par les doigts, le tout pour me ragaillardir et raviver, car, de fait, je me porte

mal

Et, poussant un fort soupir, il huma un grand verre di vin.

— Ohl oh! qu'est-ce là, mon petit? le jeûne vous a-t-il sapé la chair?...

— Point, en vérité; mais je perds la main... Je ne pends plus. . . .

— Mon petit lieutenant, mon cher, mon trèscher compagnon, ne vous tant mélancoliez; de la patience, et aurez suffisamment de quoi vous remettre la main ; sur ce compère , baillez-moi l'estrapade à ce lin rouge-bord — et tope ! buvons à la santé du capitaine.

GAUÇONS. 271

Et, le chevalier lui versant à boire, les deux amis trinquèrent ensemble.

Comme ils reprenaient haleine l'un et Tautre, il se fit un grand bruit à la porte du bâtiment. Le chevalier sentit le frisson lui monter aux cheveux; il crut que les Mauvais Garçons revenaient l'assiéger en foule. Cependant lorsqu'il vit poindre au milieu des archers une petite figure jaune, aux yeux clignotans, et encadrés de cheveux gras et noirs, il reconnut le procureurgénéral de la comtesse; passant aussitôt de la peur au calme, ce maître poltron courut au-devant de son ancienne connaissance.

Olivier, car c'était lui, ordonnait aux archers de s'emparer de deux personnages qui le suivaient, et dont l'aspect pourtant n'annonçait rien d'hostile. L'un était un vieillard à barbe blanche, les yeux éteints, la jambe boiteuse, les pieds demi-nus, et la robe déchirée en plusieurs endroits parles ronces; l'autre, un gros ventre dliomme à tête rouge et gonflée, sans bonnet ni cape, soutenant le vieillard et criant de toute la force de ses poumons après un verre de vin : bref, le mercier Oudard, et son cher neveu l'écolier, que les évènemens avaient réunis l'un à l'autre dans le camp des Mauvais Garçons, et

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qui s'en étaient échappés durant le combat avec le bazochicn pour chercher secours et protection au milieu de la garde prévôtale.

— Oh! oh 1 par saint Éloi! cria le chevalier du guet, comme te voilà troussé, mon petit ! A te voir ainsi flanqué de ces deux drôles, l'on te prendrait ne plus ne moins pour monseigneur Jésus en son calvaire emmi les deux larrons.

— Monsieur le chevalier, aussi vrai que vous dites, reprit Olivier d'un air piteux et cafard, ce sont deux insignes malandrins lesquels m'ont mis tout à l'heure sous danger de mort, à trois jets d'hacquebute d'icelui corps-de-garde.

— Oh 1 oh ! que dis-tu là?. • . .

— Las! je dis et redis que ces drôles ont failli me rober l'âme et la bourse; ains c'en était fait de moi sans l'aide et assistance que m'ont octroyées fort à point trois pauvres vilains s'en allant aux champs , lesquels m'ont prêté léalement la main aux fms de les désarmer, et de vous les amener...,.

— Merdigues ! ce seraient?.... interrompit le chevalier, reculant d'un pas et n'osant pas achever.

— Deux Mauvais Garçons!

— Tenez ferme ! archers ! cria le chevalier aux

GARÇONS StS

soudards, ne lâchez pas d'un quart de pouce au moins 1 Oh! oh! vite, mon petit Heutenant, voici de quoi besogner.

— Deux de ces maîtres gueux, enfin ! répartit le lieutenant-lay de robe courte, en faisant un bond qui renversa son escabelle. Trêdame ! ce

n'est point faute d'attendre Ores, me voilà

gai comme papegai. Monsieur du Parlement, l'accolée , s'il vous plaît ; frère, la brassée ; si belle œuvre mérite récompense

— Eh! eh l maître Olivier a couru grosse chance ! mais, ventre saint Quenet ! il les aura

les bons écus de monsieur le prévôt voilà-

t-il pas un gros pansart qui en vaut dix à lui tout seul.

Et le chevalier montrait du doigt l'écolier, immobile, la bouche ouverte, le feu dans les yeux, muet, et comme frappé de la foudre, car il avait peine à croire ses oreilles ; il ne pouvait concevoir qu'Olivier livrât au bourreau, pour le gain d'une maigre somme d'argent, son ancien camarade et un vieillard qui n'avait eu pour lui que de l'affection.

Mais qu'importent la reconnaissance et l'amitié à un cœur sali par la passion de l'or ! Qu'était-ce que la vie de deux êtres presque ou- II. 18

M^/j ''*^* MAUVAIS

blics du inonde, aux yeux d'un homme bassement avide qui trouvait à gagner sur leur mort? Le triisérable qui avait ose trafiquer de l'honneur d'une jeune fdie toute candide et toute pure était bien fait potir vendre le peu de jours qui restaient à son père.

Le pauvre vieillard ! la peine et le chagrin lui avaient tellement courbé la tête et affaibli le cerveau qu'il était là, paisible, sans résistance au milieu des archers, regardant à droite et à gauche, et ne paraissant pas même entendre un mot de tout ce qu'on disait.

Quant à Buschard, dès qu'il put recouvrer la parole, et revenir à lui-même, il se débattit vigoureusement entre les mains des soldats, criant et jurant, par tous les diables, qu'il n'était pas un brigand, un voleur, comme on le prétendait, mais le plus honnête écolier qui eûtporlé capuce, et hanté les cours de Sorbonne.

— De par le bon Dieu ! messieurs les archers, ai nom Nicolas Buschard, écolier en Sorbonne; cestui vieux est monsieur mon oncle, Michel Oudard, marchand mercier es la rue du Paon, à l'enseigne de monseigneur saint Louis

— Soudards, reprit le chevalier^ n'ayez cure delà bave de ce drôle, et serrez-lui les côtes —

— En vérité, je ne suis gueux à pendre, interrompit Buscbard ; n'écoutez mie toutes paroles de ce damné bazochien, car elles sont plantées de faussetés et trahisons. Oui, maître gueux, maître loup, continua-t-il en s'adressant à Olivier, Yisage de parchemin, cornet de procureur, aussi noir au-dedans que dehors, tu mens par ta vilaine gorge, autant et plus que Judas Iscariote, ton patron, qui t'attend en enfer.

— Monsieur le lieutenant, répartit froidement OHvier, fouillez au pourpoint de ce mâcheur de paroles vides, et voyez si je mens

Les mains du lieutenant plongèrent aussitôt dans les chausses deBuschard, elles en retirèrent un morceau de vélin plié en quatre, tout chargé d'écriture et de signes bizarres, que des yeux moins exercés ou moins connaisseurs auraient pris facilement pour des caractères cabalistiques. C'était le passeport octroyé par le grand Coësre au malheureux écolier, lorsqu'il avait été obligé de se faire recevoir membre du royaume argotique.

Il n'en fallut pas davantage pour lui fermer la bouche ; c'était un argument sans réplique sur lequel le bazochien avait compté spécialement, et basé tout l'édifice de son infâme manœuvre.

2'jC) M'S MAUVAIS

Aussi rolï(,*l en fiit-il certain ; de tons les coins de la salle s'élevèrent des cris tumultueux, entremêlés de rires et d'insultes. Le i)auvre écolier sentit son cœur faillir ; ses jambes flajjjeoUèrent; un vertige s'empara de sa tête; il vit tourner la salle autour de lui ; puis il tomba presque sans mouvement auprès de son oncle le mercier.

Quand il reprit ses sens, il n'était plus dans l'intérieur du bâtiment, mais sur la place de l'exécution. C'était devant la porte même du cabaret qu'elle allait avoir lieu. La longue barre de fer horizontale à laquelle était attachée l'enseigne devait servir à suspendre le lien fatal. Debout sur son échelle, le lieutenant-lay de robe courte s'occupait à faire un nœud coulant d'une longue hart qui traînait jusqu'à terre : à ses pieds, les deux patiens les mains liées derrière le dos ; puis, tout autour d'eux, la foule des soudards appuyés sur leurs armes.

Cependant le soleil luisait à plein disque; ses rayons peignaient d'une large teinte rouge les pierres inégales de la muraille. Le vieux mercier se sentait revivre à cette chaude lumière, et, la tête relevée, il contemplait les apprêts du supplice , de l'air insouciant d'un homme qui ne doit en être que le simple spectateur. Bientôt

GAIU:0NS.

les cris de Buschard, qui vagissait comme un enfant, et dont les yeux jetaient des larmes aussi larges que les gouttes d une pluie d orage, détournèrent son attention. Alors il reporta );e.'i regards sur le visage décomposé de son pauvre neveu, sembla comprendre ses pleurs, et laissa retomber, avec un long soupir, sa tête cbauve et sillonnée de rides.

Déjà l'exécuteur était au bas de l'échelle, sifflant une chanson bachique, et aplatissant avec les mains le collet du pourpoint de Buschard, afin que la corde ne fût pas gênée dans son jeu par les pHs de l'étoffe. Le malheureux avait le pied sur lechelon, la face tournée vers le bourreau, qui montait en arrière, et l'entraînait au faîte de la potence : mais chaque pas qu'il faisait redoublait ses clameurs ; sa poitrine se gonflait tellement de soupirs et de sanglots qu'il semblait à tout moment sur le point d'étouffer.

— Là, là, mon ami, lui disait le lieutenant, reprenez vent et haleine, pourquoi braire ainsi que baudet sanglé trop fort. Pendaison n'est mal qui dure ; d'ailleurs ête^-vp.us pas en mes mains? sans point de faute^ serez pendu de maili de maître, de gentille et douce façon, ce qui veut

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