‹ Les mauvais garçonsChapitre 33 sur 47 · M,6 MAUVAIS · texte numérisé non relu

M,6 MAUVAIS

lon^ éclat do rire, jv puis à cette heure délier Satanas et tous les membres de sa très-chère confrérie. Me voici confessé, de tous péchés absous, et prêt à recommencer, pour peu que le jeu m'en plaise. Fallait-il pas donner de l'occupation à ce vieux matagot?

— Sommes-nous ici en lieu sûr? interrompit le premier interlocuteur, qui mit en même temps sa main sur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe de pèlerin ?

— Non plus qu'il est besoin, mais j'ai cy, sous ma galverdine, le grand couteau de feu monsieur mon père, qui aucunes fois arrêta la parole indiscrète aux gosiers de maheustres et vilains. Je ne cuide pas qu'il ait rien perdu de sa fine trempe en passant entre les mains de son fils.

— Las ! dit le pèlerin en soupirant, je souhaite qu'il préserve mieux le fils qu'il n'a défendu le père !

— De ceci, Houadi, déporte-toi sur moi.

— Ores, que faire? que devenir à présent que nous voici seuls, sans compagnons, sans amis, à la merci du premier qui voudra prendre notre vie?

— Houadi a-t-il oublié que tous liens demeurent rompus entre lui et ce monde, qui ne lui a

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valu que mëchefs et infortunes sans nombre, et pour lequel, cependant, il a quitté nos tentes paisibles, et la famille qui l'avait recueilli.

— Azan! Azan 1 mon frère! ne me fends lYime, je t'en prie et supplie, avec ce remords poipjnant de ma faute. De là sont nés tous ces maux qui me font de la vie un tourment. Ah! pourquoi me suis-je abandonné à cette vague inquiétude qui me poussait à travers les écueils d'une vie que je ne connaissais encore! Pourquoi?

— Laissons là les regrets, Houadi. Mon père et ma sœur sont morts. Mes amis, mes frères ^ les seuls compagnons que j'eusse sur cette terre ^ sont morts avec eux ; je n'y dois plus penser. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ma destinée m'enjoint de les aller retrouver. Pensons à l'instant présent, mon frère, sans nous guermenter plus du passé que de l'avenir.

— Eh bien! reprit Ludder, quand tu me sauvas des mains des archers, dans cette nuit horrifique qui vit périr tous nos compagnons, je te promis que tout entier je t'appartiendrais; à toi je me donnai pour te suivre, t'obéir, comme le corps se donne à l'âme, comme le piied et le bras suivent la volonté de l'esprit. Une seule grâce je te demandai, laquelle tu m'octroyas en bon

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frère. Ores qu'après eleux jours de danj^ors et de fuite nous voici de reclicf réunis, Azan, tiendras -tu ta promesse?

— Je n'ai pas usance de tromper mes amis, répondit le Bohémien, avec un sourire d'une expression singulière. Tu as voulu revoir ta maîtresse une seule fois

— Oui, ce sera la dernière, interrompit le jeune homme, je le jure, et j'aurai la force de ne faillir à cette mienne parole.

— Il le faudra bien, murmura le Bohémien entre ses dents.

— Où donc est Jacqueline? où la verrai-je?

— Dans ce couvent?

— En vérité. Suis-moi de ce côté, et, sur toutes choses, remets en souvenance la parole que tu m'as donnée. Je t'ai sauvé du gibet; tu es à moi maintenant; ton corps est à moi, ton âme est à moi. Même as-tu pas le droit , quels que soient les maux qui te poignent et affaissent , de dépendre sans mon ordre les jours qui te sont comptés,

— Je te l'ai promis.

— Suis-moi donc !

Le Bohémien traversa régHse, sans ajouter

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un seul mot. Ludder le suivait en silence, le cœur plein de desespoir, la tête penchée sur sa poitrine, comme un homme qui marche au supplice.

Ils traversèrent ainsi les longs corridors de TAbbaye qui conduisaient au pourpris; puis, longeant un mur grisâtre qui serpentait le long de la montagne, ils s'arrêtèrent enfin auprès d'une petite porte peinte d'une couleur sombre, et que surmontait une croix de bois rongée par la pluie et le vent.

— C'est ici, dit Azan.

Et il mit la main sur la clef de la porte.

— Ici? répéta Ludder, qui pâlit et fixa un regard mal assuré sur son compagnon.

— Regarde, Houadi, cet emblème de la foi des chrétiens ! Tu dois reconnaître par là qu'ici doit tout espoir demeurer en arrière.

— Je ne te comprends pas.

— Donc, prête l'oreille, de mode que mes paroles s'y enclouent pour toujours, et ne me mets dans la nécessité de les répéter ainsi que tu ferais du vain parler d'un enfant.

Une pensée décevante, et qui devait te mener à mal, avait fait virer ta faible cervelle, comme le vent chasse une feuille de maïs par les champs;

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j(» l'en ai voulu alïrancliir lualgrr toi. Cette fille aux yeux bleus, au maintien doueercux et trompeur, était cet écueil qui te tenait arrête on attendant qu'il t'anéantît. Eh bien! moi, mu pnr l'intérêt que j'ai pour un frère, je t'ai de l'écueil écarté , pour ne te point voir périr devant mes yeux. J'ai brisé l'écueil qui te devait briser !

— Arrête l qu'as-tu dit?

— Ta Jacqueline

— Eh bien! qu'en as-tu fait?

— Je l'ai tuée , répondit froidement le Bohémien.

— Tuée ! répéta Ludder en comprimant avec force le bras du jeune homme. Dis-tu vrai?

— Aussi vrai que la terre est ma mère , et que ce cœur t'est dévoué. Vire un petit la tête de cestui côté. Tu peux aviser entre ces longs peupliers, que le vent dépouille de leur verdure, cette large et tournoyante rivière qui coule à dextre d'icelui monticule. Interroge ses eaux. Elles te répondront qu'elles ont de mes mains reçu , il y a deux nuits , le corps d'une jeune pucelle , naguère l'espoir de son vieux père.

— Donc, sois prêt à l'aller joindre, s'écria Ludder hors de liii. Sus ! la dague au poing !

Mais le Bohémien, les bras croisés sur sa

poitrine , ne repondit à cet appel que par un sourire plein de la plus amère ironie.

— La dague au poing , te dis-je 1 répéta Lndder, les dents serrées et l'écume à la bouche.

Son geste menaçant ne fit pas même sourciller l'imperturbable Azan. Il ne changea pas de contenance, et regarda, sans que ses yeux offrissent la marque du plus léger trouble, la dague deLudder se lever sur sa poitrine, et s'enfoncer dans l'épaisseur de la porte qui lui servait d'appui. Le coup était si rudement asséné, que la lame, entrée dans toute sa longueur dans le bois, s'y brisa à quelques lignes de la poignée.

— Quel est l'Hébreu maudit qui te vend semblables engins , dit le Bohémien en jetant un coup d'oeil dédaigneux et tranquille sur le tronçon de la dague tombé à terre? Mieux vaut que cette porte ait éprouvé ta lame que l'aubergeon de mailles d',un arquebusier. Tiens, Houadi, en place de ce brimborion , je te fais guerdon de ce mien malchus , lequel ne te fera faute , si besoin il y a. i

En disant ces paroles, il tira un poignard de sa robe, et l'offrit à Ludder, lui faisant remarquer avec une complaisance affectée que la pointe en était d'une solidité à toute épreuve.

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— Rcponds-inoi donc, interrompit I.udder les yenx on fen, rcponds-moi , Axaii! Kst-il vnû que tu aies été lâche et cruel ù ce point de tuer une jeune fdle tout innocente et joliette comme était Jacqueline? Quel cœur portes-tu donc, bourreau , qu'un sang si beau et si pur te puisse souiller les mains, sans que ton souffle, par l'excès de la douleur et de la pitié, s'envole de ton corps? As-tu pas pensé que c'était la mort pour moi que la nouvelle de la mort de Jacqueline ? Que sans elle, sans l'espoir de la retrouver, la vie, n'est pour celui que tu appelles ton frère qu'un abîme d'horreurs et de maux duquel il se va refuir présentement? Méchant, pourquoi as-tu bouté en ma pauvre âme la plus grosse et horrifique peine quionc la pût briser? 0 créve-cœur à nul autre pareil! ô douleur qui outrepasse les plus amères ! Adonc elle est morte î morte pour toujours! Jacqueline ! Jacqueline! oh! je te vais joindre dans le cercueil !

Ludder tout tremblant était tombé à genoux , et sa tête s'appuyait sur le mur du pourpris. Le visage dans ses mains, le pauvre jeune homme sanglotait comme un enfant, suppliant son frère adoptif de lui donner une arme pour mettre fm à ses souffrances.

Azan ouvrait de grands yeux, et paraissait plus étonné qu'attendri. L'amitié qu'il avait pour Ludder l'emporta enfin ; il le releva dans ses bras vigoureux, et, le baisant au front, il le tint longtemps serré contre son coeur.

— Houadi, mon frère! disait-il d'une voix <3mue, ne me maudis pas si je t'ai privé d'un bien lequel tu estimais un prix si haut que mon amitié ne le peut égaler. Ne maudis pas ton frère bien - aimé qui va te donner son sang incontinent , s'il peut ainsi effacer le mal qu'il l'a fait. Viens avec moi; tu me l'as promis; fuyons ensemble ; que ce sang du moins n'ait pas été vainement épandu.

— Laisse! laisse-moi! interrompit Ludder<in s'échappant de ses bras; ouvre cette porte. Je veux entrer dans ce cimetière; c'est là sans point de doute que nous devons nous retrouver.

Azan ne put le retenir ; il poussa un gTOs soupir, et s'élança sur les pas de son ami dans le cimetière de l'Abbaye.

Trois jours auparavant, après avoir précipité la jeune fdle dans la Seine , il avait vu de loin les gens de l'abbessc de Montmartre transporter le corps de cette fdle tant aimée dans l'enceinte du monastère. C'était sur les lieux mêmes de il. 22

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son inhiirnatioii présumée qu'il avait résolu de révéler le secret de cette mort à Ludder, pour le détacher ensuite plus facilement d'un pays où rien ne îe retiendrait plus.

Habitué à la vie errante et sensuelle des Bohémiens , Azan avait toujours considéré l'amour comme un passe-temps bon pour charmer quelques momens de loisir. Jamais la sympathie de deux âmes qui s'aiment et se comprennent, jamais cette union intime d'un cœur avec un autre cœur n'avaient révélé leurs mystiques jouissances à son intelligence grossière et matérielle. 11 voyait pour la première fois le désespoir des hrmes. L'intérêt qu'il portait à son jeune compagnon lui faisait une loi de ne pas l'abandonner dans cette crise douloureuse.

Ils entrèrent tous deux dans le cimetière de l'Abbaye.

Des tombes simples et modestes , de larges pierres grises que la mousse cachait à demi, et sur lesquelles se fanaient au soleil quelques couronnes de ûeurs des champs, emblèmes des vertus candides que recouvrait cette terre virginale, étaient éparses çà et là.

L'œil s'arrêtait au fond du petit enclos sur les fenêtres hautes et j^rillées du couvent. Un air de

symétrie et de propreté se faisait remarquer partout La bêehe avait égalisé les bordures de buis qui fuyaient parallèlement le long des allées silencieuses. Toutes ces tombes étaient autant de petits parterres odorans où les oiseaux et les insectes étaient assurés de trouver la vie et le repos. Les cloches, appelant les religieuses à la prière, venaient seules de leurs voix rauques ébranler à des heures fixes cette atmosphère tranquille.

Les deux pèlerins aperçurent à l'une des extrémités du cimetière un homme assis sur un tertre de gazon. Ils approchèrent pour avoir de lui quelques renseignemens.

C'était un vieillard à barbe blanche. Il tenait son visage enfoncé dans ses deux mains , et murmurait par intervalle des paroles sans suite. Ses cheveux et ses vêtemens étaient dans le plus grand désordre. Un hoyau, une pioche, plantés à côté de lui dans un amas de terre fraîchement remuée, et une fosse à demi creusée, indiquaient à quel genre d'occupation le vieillard venait de se livrer.

— C'est sans doute l'un des fossoyeurs du couvent, pensa le Bohémien.

— Vieillard , dit Ludder en tirant de sa robe

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une pièce de monnaie , je te fais guerdon de ce teston d'argent si tu réponds à une seule question que je te veux faire.

Mais riiomme ne bougea non plus que s'il n eût pas entendu qu'on lui adressait la parole.

— Vieux drôle, reprit Azan en lui frappant rudement sur 1 épaule, nous diras-tu pas pour qui est cette fosse que tu creuses si adextrement dans les entrailles de madame la terre , notre mère à tous?

Le vieillard tressaillit cette fois ; et, fixant sur son interlocuteur des yeux mornes et stupides , il se mit à rire du rire d'un insensé.

— Enfer ! dit tout bas Ludder, qui recula de quelques pas , et cacha aussitôt sa tête sous les plis de son capuchon, c'est le vieux mercier 1 le père de Jacquehne 1

— Soyez cois et discrets, mes bons sires, répliqua le vieillard à voix basse , avec un air égaré. Si de ce damné gardien du cimetière j'étais aperçu , il me battrait comme chaux à plâtre, comme il le fit hier, prétextant avec fourbe et paroles fausses et menteuses que je viens ici à celle fin de donner une érafflade à ses profits.

et pour augmenter inutilement son labeur de demain.

— Las! s'écria Ludder en jetant sur le vieux mercier un regard de compassion , sa raison est aliénée!...

— Et Dieu m'en est témoin cependant, continua le père Oudard, sans paraître s'apercevoir qu'il eût été interrompu, je ne viens en ces lieux qu'à l'effet de ravoir mon bien , mon bien le plus cher et le plus précieux, qu'ils m'ontrobé les infâmes , pour le musser sous cette terre. Mais ils auront beau faire, reprit-il en se levant avec peine; j'aurai ma fille; je l'aurai malgré eux; je la reporterai dans ma boutique ; je l'asseoirai à mon comptoir, où je la veux choyer et maintenir comme une petite sainte en sa châsse. Je brûlerai des cires autour d'elle. J'aurai des clercs pour lui chanter des psaumes. Ce sera mon patron, ma Vierge Marie, mon âme, mon existence, mon tout, comme elle l'était perdurant les belles et fraîches années de sa vie. Bonnes vêpres ! bonnes vêpres ! messeigneurs ; quittez le champ le plus vite qu'il vous sera possible, et me laissez à l'œuvre ; car le soir s'en va bientôt venir, et j'ai grosse peur d'être interrompu dans ma tâche,

Et le pauvre vieillnrd, entonnant d'une voix rauque les premiers versets de la nnesse des morts, reprit la pioche de ses deux mains, et se mit avec toute l'ardeur imaginable à creuser la fosse qu'il avait commencé à ouvrir.

Cependant le gardien du cimetière , qui avait vu de loin des étrangers traverser le pourpris, s'était mis en toute liàteàles suivre; mais, comme il fallait achever un morceau de pain bis qui, avec quelques ognons crus , des radis et des choux, composait les trois services de son repas, et comme il fallait en dutre s'arrêter de temps en temps pour reprendre haleine , et aboucher le gouleau d'une bouteille d'osier suspendue à sa ceinture, le gardien arriva long-temps après les deux pèlerins.

Aussitôt qu'il aperçut le père Oudard , il entra dans une colère qui se manifesta d'abord par les plus énergiques imprécations. Puis, élevant sur sa tête un gros bâton de néflier qu'il avait coutume de porter avec lui :

— Double vermine! s'écria-t-il, quoi! c*est encore toi ! je te vais peler le dos avec ce tribart comme la tête d'un bénédictin.

Et il s'avançait d'un air menaçant vers le pauvre vieux mercier, qui , sans s'effrayer de ses in-

jures, continuait son travail et son chant grégorien à triple renfort de bras et de gosier. Ce fut avec beaucoup de peine qu'Azan et Ludder parvinrent à calmer la fureur du gardien.

— Refuis-toi promptement de ce lieu , vieux mendiant, et retourne à ton chenil. Vous le voyez, mes bons sires pèlerins, depuis trois jours cet homme ou ce diable incarné ( car je ne sais quel nom lui donner ) ne fait autre besogne sinon de retourner mes arbustes et mon gazon comme une omelette en la poêle.

— Voyez-vous pas vous-même, compère, dit Azan en affectant un air de bonhomie , que ce pauvre homme est privé de raison depuis le malheur quifit départir sa fdle de cemonde pour l'autre. Il faut, mon frère, pardonner plus facilement à vos semb ables, si vous voulez être à votre tour pardonné.

— Tarabin ! grand merci de la morale, beau pèlerin. J'en entends assez depuis vingt-cinq années que je garde le cimetière de l'Abbaye de Montmartre. Trêve donc, s'il ne vous en déplaît, et Dieu vous doint sa sainte bénédiction, mon frère.

Pendant cette conversation , le père Oudard avait tourné les talons, et, dans la crainte qu'il

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