‹ Les mauvais ménagesChapitre 12 sur 17 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

La coquetterie des femmes et leur désir de plaire sont un des plus paissants leviers du progrès. Expérience du passé.

Les plus belles médailles ont leur revers ; les meilleures choses ont leur mauvais côté ; le mal et le bien sont mélangés à des degrés divers dans toutes les choses humaines. C'est la loi de notre nature.

Cet amour du luxe, ce désir de plaire, cette coquetterie des femmes, cet irrésistible attrait qui nous pousse vers elles et nous rend avides de leur sourire, de leur approbation, de leur amour; ces puissants leviers de tous progrès enfantent aussi la plupart des désordres, des troubles, des hontes, des douleurs qui déchirent le sein des familles.

Est-il possible de supprimer cette cause d'effets si contraires? Non, évidemment, puisque le christianisme la combat en vain depuis dix-huit siècles, puisque la plaie s'est agrandie sous les efforts de ceux qui voulaient la cicatriser, puisque l'Église elle-même s'est faite luxueuse, puisqu'elle a recherché avidement ces biens terrestres et périssables contre lesquels elle foudroie en vain son anathème.

11 faut donc accepter cet état de choses et s'efforcer en même temps de multipher les bons effets, d'amoindrir les mauvais. La réforme de la loi, en vertu de laquelle les sexes s'unissent et les familles se constituent, préviendrait la plus grande partie de ces mauvais effets. 11 suffirait qu'elle pût produire quelque bien pour qu'elle fût acclamée par tous les bons esprits.

Et que les adversaires de cette réforme ne disent pas que nous serions en plein âge d'or si notre système d'enseignement était plus religieux et plus moral, si la foi était plus profonde, si le clergé avait le monopole de l'instruction publique, la haute main dans la direction des affaires temporelles !

L'expérience a été faite. Tout ce que l'Eglise pourrait être aujourd'hui, elle l'a été pendant de longs siècles; elle a été maîtresse absolue, non-seulement des âmes, mais des corps; elle a eu à sa disposition les mesures de répression les plus énergiques; elle a tenu le glaive ; ses inquisiteurs ont interrogé, au milieu des tortures, toute pensée rebelle. Quels ont été les fruits de cette domination ? L'adultère a-t>-il été un crime rare ou inconnu pendant cette longue période de puissance? Interrogez l'histoire, elle vous répondra que jamais, dans aucun temps, la foi conjugale ne fut plus audacieusement, plus outrageusement violée qu'au moyen âge..

Pourquoi recommencerait-on aujourd'hui une expérience qiii a produit de tels résultats ?

C'est maintenant au pouvoir civil d'aviser.

La maison conjugale.

On ferait de gros volumes si Ton voulait recueillir tous les procès en conversation criminelle et en séparation de corps qui se sont plaides en France seulement depuis une vingtaine d'années. J'en ai, pour ma part, compulsé plus d'un millier pour mon instruction personnelle et dans le seul but de m'éclairer sur les diverses questions que soulève l'institution du mariage. Je choisis parmi ces faits empruntés aux annales judiciaires, non ceux qui pourraient le plus vivement piquer la curiosité ou éveiller l'intérêt du lecteur, mais ceux qui mettent le mieux en évidence les vices et les imperfections que ce travail a pour but de signaler.

Voici, par exemple, une affaire qui fut portée devant le tribunal correctionnel de Paris, en 1833.

ÂO

Le mari est tailleur ; il introduit une jeune fille, qu'il a séduite, dans le domicile conjugal, et lui persuade qu'il n'est pas marié, que sa femaie légitime n'est que sa concubine, et, pour prouver son asser- i tion, il se porte contre cette malheureuse femme aux plus extrêmes violences. Un soir, chez elle, celle-ci surprend son mari en tête-k-tête avec la jeune fille. A ses justes reproches le mari réplique par des coups; puis se laissant emporter par la colère, au moment où sa femme allait se mettre au lit, il l'oblige à sortir de la maison sans même lui donner un vêtement.

Accablée de honte, la jeune femme va se réfugier au corps de garde le plus voisin, oi!i des habitants de la maison vont lui porter quelques vêtements indispensables. ^

La femme porte plainte contre son mari, et celui-ci est renvoyé, « attendu que l'adultère n'est pas prouvé, et que d'ailleurs il faudrait qu'il eût été commis dans la maison conjugale. »

La Gazette des Tribunaux, à laquelle ce fait est emprunté, rapporte qu'au moment où ce jugement était prononcé, une dame, présente à l'audience, se penchait vers l'huissier et lui demandait s'il fallait aussi cette condition du domicile conjugal pour

que les femmes fussent condamnées. On ne pouvait faire une plus judicieuse critique de' la loi qui traite si inégalement les désordres de l'homme et ceux de la femme.

Dans le cas que nous venons de rapporter, le beau rôle est à la femme, il est vrai, malgré l'acquittement qui renvoie le mari des fins delà plainte; mais que sera devenue cette femme ^associée à un pareil être? Et si elle est tombée dans la débauche, sur qui pèsera la responsabilité de sa chute? Sur le mari sans doute, mais aussi sur la société tout entière, car il n'est pas une faute du plus petit d'entre nous qui n'accuse une imperfection sociale que nous sommes tenus de rechercher 'et de réformer, chacun dans la limite de ses forces. Or, de toutes les imperfections, laquelle peut avoir plus de gravité que celle qui touche au principe de la famille et en altère la pureté ?

Mariages d'argent.

Les mariages d'argent ont de tout temps été fort recherchés. Notre siècle n'est, sous ce rapport, ni meilleiîr ni pire que ceux qui Font précédé. Combien d'hommes abandonnent lâchement des femmes qu'ils ont séduites ou se détournent déjeunes filles sages qui pouvaient faire leur bonheur, pour épouser une dot plus ou moins riche !

Je trouve à ce propos dans mes notes une histoire qui a défrayé en son temps les malicieuses conversations du monde, et rempli les colonnes des journaux. Je vais vous la dire en quelques mots.

M. G... était à h recherche d'un riche parti. On lui signale M**e de B..., dont la fortune était assez considérable ; mais en même temps, on l'informe

que Mïïe de B... est une enfant gâtée, qu'elle est coquette, qu'elle a des penchants vicieux, que saisje encore?

Qu'importe à M. G...! M"® de B... est riche, il n'en demande pas davantage. Il la recherche et parvient à se faire agréer.

La lune de miel n'eut qu'un quartier. M™^ g... se plaignit bientôt de son mari, de son caractère, de ses goût», qui lui étaient antipathiques. Elle quitta un jour le domicile conjugal. Le mari, connaisnaissant le refuge qu'elle avait choisi, l'y surprit en flagrant délit d'adultère ou a peu près. Le complice avait fui, il est vrai, en sautant par la fenêtre; mais on trouva dans la chambre un casque d'officier de dragons, un sabre de cavalerie, et le commissaire constata des preuves trop évidentes.

Le mari pardonne à prix d'argent. Une seconde, une troisième faute de la femme ne le décident pas à sévir. Enfin, un jour, accablé de dettes, il fait saisir, les revenus de sa femme. Opposition de celleci. La deuxième chambre déclare le mari fondé en droit, puisqu'il offre à sa femme un domicile conforme à sa position.

Est-ce bien la peine de tirer la moralité d'une si

186 le's mauvais ménages

édifiante histoire. C'est un rude dissolvant que l'argent!

Le tribunal de Vouziers retentit aussi, en 1833, d'un procès en adultère. Il s'agissait d'un meunier qui avait les raisons les plus convaincantes pour ne pas douter de son malheur. L'affaire est plaidée, remise à huitaine, et l'on apprend à l'audience que, dans l'intervalle, le mari s'est arrangé avec la femme et le complice moyennant le payement d'une somme d'argent.

Voulez-vous un autre type du même genre? C'est le tribunal de la Seine qui me le fournit.

Comme le M. G... dont je parlais tout à l'heure, M. M... rêvait un riche mariage, et son rêve se réalise ; mais l'épouse tient à rester et reste en effet maîtresse de sa fortune. M. M..., mécontent, maltraite bientôt sa femme, et celle-ci inteçte un procès en séparation de corps. Le mari se dit alors que si la femme obtient gain de cause, il perdra les revenus de la fortune. Il ronge son frein, se radoucit, devient charmant, et W^^ M. . . , heureuse de ce changement inespéré, interrompt le procès et ne donne

pas suite à sa demande.

Mais le mari ne se tient pas pour satisfait ; il a

une idée, cet homme ! et une idée honnête, comme vous allez voir! Il se lie avec les plus aimables jeunes gens qu'il rencontre dans la société, les attire chez lui, oblige sa femme à les recevoir, lui ordonne de leur faire bon accueil. Ces jeunes gens se montrent d'autant plus empressés auprès de U^^ M..., que le mari n*est jamais là; tous font la cour à qui mieux mieux à la jeune femme. C'était un steeple^chase de galanteries.M^e M... estgracieuse,aimable,avenante, mais elle ne franchit pas la limite de ses devoirs. Le mari paraissait aussi confiant , aussi endormi qu'un chat qui guette un oiseau. Il spéculait honnêtement sur le piège qu'il avait tendu à la vertu de sa femme. Il observe et ne surprend pas la moindre faute. Impatienté, il dépose néanmoins une plainte en adultère, motivée sur les relations intimes qui, disait-il, existaient entre sa femme et les jeunes gens qui formaient sa société habituelle.

La chambre du conseil jugea l'iniquité du mari et déclara qu'il n'y avait pas même lieu à suivre. Étaitce assez ? Est-ce que la loi n'aurait pas dû châtier sévèrement un tel misérable?

188 LES MAdVAIS MÉNAGES

Ce qu'on peut entendre par ces mots : flagrant délit.

Les personnes qui ont lu avec quelque attention les diverses décisions judiciaires dont nous avons reproduit soit le texte, soit la substance, ont pu voir que dans ces questions si complexes et si délicates que soulèvent les relations conjugales, ]a jurisprudence des tribunaux n'est pas constamment la même Il n'en peut être autrement dans des affaires qui empruntent aux circonstances particulières et intimes de la cause, au caractère et a la moralité des parties, des aspects dissemblables.

Le tribunal de la Seine a cependant adopté parfois une jurisprudence qui peut sembler contraire k l'esprit de la loi. Nous croyons devoir citer le texte très-curieux d'un jugement qui fut rendu dans une cause d'adultère. Ce jugement condamne la

femme et acquitte le complice, par ce motif que le fait qui était reproché à celui-ci remontait à trois ans et ne constituait pas un flagrant délit. Voici les termes :

<r Attendu qu'aux termes de l'article 338 du code pénal, les seules preuves admises contre le complice de l'adultère sont le flagrant délit ou les preuves résultant de lettres et autres pièces écrites par .le prévenu; qu'aucunes lettres ou pièces écrites par le prévenu ne sont produites ;

» Attendu qu'aux termes de l'article M du code d'instruction criminelle, le délit qui se commet actuellement ou qui vient de se commettre est un flagrant délit; que le flagrant délit, ainsi défini par la loi, est un cas exceptionnel et ne peut être étendu; que, dans l'espèce, les déclarations des témoins ne sont venues établir que des faits déjà anciens, non actuels ou qui viennent de se commettre; qu'il n'y a pas flafjrant délits etc. »

11 est bon de rappeler à ce propos qu'un jugement, rapporté dans les pages qui précèdent, ne considère pas comme une preuve de l'adultère l'aveu fait par le complice dans un interi'ogatoire signé par lui.

La faute de la femme provoquée par Tabandon du mari.

Ce n'est pas dans les causes retentissantes qu'il faut toujours chercher les plus utiles enseignements sur la déplorable situation que la société fait aux femmes. Les plus humbles procès, ceux qui ne mettent en jeu que des personnalités obscures, sont parfois plus instructifs que les causes les plus célèbres dans les annales de la criminelle conversation.

Voici un homme qui se marie à une jeune femme; il est épicier tout simplement. Mais il rêve je ne sais quelles brillantes destinées, il néglige ses affaires; la gène arrive. Vous croyez que cet homme s'inquiète de' sa femme, de son avenir, de ses devoirs! Non. Il s'engage et va guerroyer en Afrique, où il conquiert les galons de sergent. 11 reste là plusieurs années sans s'inquiéter de sa femme. Celle-ci, à bout de ressour-

ces, était entrée en service chez M. P..., qui entretint bientôt avec elle de^s relations coupables.

Le mari, congédié, arrive à Paris, s'informe de sa femme, apprend qu'elle vit avec M. P..., chez lequel il se rend, escorté d'un commissaire de police. Procès, condamnation de la femme à dix mois, et du complice à trois mois de prison.

La cour d'appel, prenant en considération les circonstances qui ont accompagné et motivé la faute de la femme, réduit sa peine au minimum.

Sans doute, cette femme était coupable ; mais le mari ne l'était-il pas plus qu'elle? Cet homme-là avait-il rempli le devoir sacré qu*il avait juré de remplir en contractant son mariage? Avait^-il donné aide et protection à sa femme? C'était pourtant la fenrnie qui allait en prison, sur la plainte du mari*

11 est à peu près généralement convenu que l'infidélité de la femme est le plils sanglant affront qui puisse être fait à un mari, la plus rude atteinte qui puisse être portée à son honneur. Préjugé ou non^ le fait existe ; il règne avec une telle puissance que les tribunaux absolvent géhéralement le mari qui, surprenant sa femme ei> flagrant délit d'adultère, se fait à lui-même une épouvantable justice, et tue^

dans un premier mouvement de colère, un des deux coupables, et même tous les deux à la fois.

Je comprends cette excuse, cette indulgence, lorsque la colère du mari éclate spontanément en présence de la découverte de son prétendu déshonneur; mais j'avoue que le mari qui prémédite sa vengeance, qui arme froidement son fusil ou son pistolet pour aller attendre et tuer la femme et Tamant au rendez-vous de l'adultère, comme un chasseur s'embusque pour attendre le passage d'une béte fauve, j'avoue humbleinent, dis-je, que ce mari me paraît peu excusable. Si l'adultère est un délit qui entraîne la peine de mort, que la loi édicté cette peine, rien de mieux ! Mais si le législateur pense que ce délit n'est passible que de la prison, pourquoi permettre au mari d'appliquer lui-même la peine de mort, non pas seulement dans un juste mouvement d'indignation et de colère, mais avec préméditation?

Je voudrais bien savoir ce que déciderait un jury en présence d'une femme qui aurait guetté l'infidélité de son mari et l'aurait tué en flagrant délit d'adultère. Je n'ai pas trouvé un fait de cette nature dans la volumineuse collection de mes notes, tandis

que j'y trouve très-fréquemment le meurtre de la femme et de Tamant, ou de l'un des deux par le mari. Ce qui me prouverait, s'il en était besoin, que la femme vaut mieux que nous!

On ne peut pas donner cl reprendre, l.a réconciliation , uiémc apparente, des époux annule la plainte en adultère.

Le mari qui, après avoir déposé contre sa femme une plainte en adultère, si fondée qu'elle soit, quelque accablants que puissent être les faits reprochés par lui, s'est réconcilié, ou, par un rapprochement quelconque, parait s'être réconcilié avec sa femme, annule lui-même sa plainte.

C'est ce qui résulta d'un procès très-scandaleux, très-éclatant, qui fut porté, en 183i, non devant la

juridiction correctionnelle, mais devant la cour d'assises de Paris, parce qu'à l'accusation d'adultère se mêlait une grave accusation de vol commis, avec l'aide de fausses clefs, par la femme au profit de l'amant.

Un riche négociant espagnol, domicilié à Paris, avait épousé la fille de sa femme de charge. M. R... avait, parmi ses commis, un petit homme fort laid, presque bossu, dans lequel il avait la plus grande confiance. Le négociant surveillait sa caisse beaucoup plus que sa femme; aussi des relations intimes, inexplicables, s*étaient-elles, depuis longtemps, établies entre le commis et M"»» R..., sans que le mari en eût le moindre soupçon. Mais, par compensation, le négociant reconnut bientôt un large déficit dans sa caisse. Une première fois il avait constaté la disparition de 1,100 francs et ne s'en était pas autrement ému, mais, à Une nouvelle ins^ péction, il constate un déficit de 54,000 francs.

Voilà notre homme aux champs et à l'àffùt; il observe en silence, fait une enquête et ne découvre rien. Un jour enfin, fouillant sans but précis un tiroir, il remarque un trousseau de fausses clefs qui ouvrent 8on secrétaire et sa caisse, puis, à

LES MAUVAIS MÉNAGES 1î)5

côté du trousseau, des lettres qui, hélas ! ne pouvaient lui laisser aucun doute sur son infortune.

Je vous laisse à deviner la scène qui suivit cette belle découverte. Dès le lendemain le misérable amant était arrêté et la femme était sous les verrous.

L'affaire s'instruisit.

C'était un bon et honnête mari que celui-là ; il aimait sa femme malgré ses torts si graves. Il va la visiter dans sa prison, lui porte quelques douceurs; elle pleure, il pleure avec elle. « Je voudrais bien aller me promener un peu ! » lui dit-elle un jour. Et le débonnaire mari va trouver le directeur de la prison, le prie de lui donner la garde de sa femme, et comme en définitive la femme accusée d'adultère ne peut être enfermée que sur la plainte de son mari, comme celui-ci a toujours le droit d'arrêter les poursuites et de faire cesser Is captivité, le directeur de la prison consent volontiers.

Voilà les deux époux, bras dessus, bras dessous, faisant l'école buissonnière. Les heures s'écoulent, il faut dîner, on cherche un restaurant confortable, et M. R... s'installe avec sa femme dans un cabinet particulier, en bonne fortune!

Que s'est-il passé dans cette mystérieuse soli-

tude?Rien que de très-légitime apparemment; mais il a suffi de ce rapprochement des époux pour que la plainte du mari, malgré ses énergiques protestations, soit devenue sans valeur.

mystères de Tàme humaine? ô hiéroglyphes du coeur et des sens, qui vous déchiffrera ? Cet homme qui prend sous son bras, fait sortir de la prison dans laquelle il Ta lui-même enfermée, et promène publiquement la femme à laquelle il a une si cruelle offense à reprocher! qui va dîner avec elle dans un cabinet particulier! se désole de ce que la cour ne prend pas sa plainte au sérieux et la considère comme non avenue par suite de cette réconciliation.

— Ncn, s'écrie-t-il, il n'y a pas eu de réconciliation !

Le président fait remarquer qu'il y a eu du moins quelque chose qui y ressemble fort, et ici commencent les questions délicates.

— Demandez-moi, dit le mari, si elle m'a embrassé, je dirai oui; si je Fai embrassée, je dirai non. Je ne veux pas qu'on interprète contre moi et contre mes droits la pitié que j'ai eue d'elle.

Le président à Mn™e R... Y a-t-il eu des' protestalions d'attachement?

3/n™e /?... 11 y a eu réconciliation.

Le président. Comment? Votre mari vous a-t-il embrassée? *

Jlfrae /?... Oui.

Le président. Vous a-t-il embrassée de manière > laisser croire?...

La prévenue se tait.

Le président. Je voudrais éviter certaines questions...

L'avocat du mari, une des gloires du barreau parisien, fait remarquer que M"™e r... peut répondre à ces questions. « Il y a, dit-il, de la pudeur dans la vérité.

Le président, A-t-on dîné dans un cabinet particulier?

La prévenue. Oui.

Le président. Enfin, madame, votre mari a-t-il été... votre mari?

La prévenue. Oui ! '

Le mari. C'est faux !

Pendant ce délicat interrogatoire, M^^ R... était voilée. L'avocat général fait remarquer qu'il serait

nécessaire que les jurés pussent voir la physionomie de Mme R.^ et il l'engage à lever son voile. La malheureuse femme dérange alors son voile de façon à ne laisser voir les traits de son visage que par les membres du jury.

Les débats se poursuivent à travers des incidents de cette nature. Le ministère public, dans son réquisitoire, bien que le fait d'adultère soit constant et avéré, dit qu'il n'est pas éloigné de croire que la réconciliation des époux a eu lieu postérieurement à la plainte du mari, et il requiert la cour de mettre, sur ce fait, Mme r... en liberté. Mais le jury déclare l'amant coupable d'avoir recelé sciemment la somme de 1,100 francs; il le déclare non coupable k l'égard du vol de 5^,0 OCf francs, et lui accorde le bénéfice des circonstances atténuantes.

Nous mentionnons ce verdict parce qu'il semble impliquer une contradiction, et qu'il soulève une question de droit intéressante. On ne peut être coupable de recel que lorsque ce qu'on recèle provient d'un vol. Or, dans la cause dont nous venons de parler, c'était la fenmie qui, à l'aide de fausses clefs, avait pris les 1,100 francs dans le secrétaire de son mari et les avait donnés à l'amant. Mais cet acte de

1:1 femme n'est pas qualifié vol, la femme ne peut voler son mari. L'amant, si méprisable qu'il fût, était puni pour un délit très-réel au fond, mais cependant ce qu'il avait recelé ne provenait pas d'un vol, et la personne qui lui avait remis les 1,100 francs n'était et ne pouvait pas même être en cause pour ce fait.

Un simple conseil de guerre avait raisonné ainsi, en acquittant, le 21 mai 1834, le sergent R..., dans une affaire qui avait de nombreuses analogies avec celle que nous venons de mentionner.

Mais je reviens à la question qui nous occupe, celle des conséquences de la réconciliation vraie ou apparente et de l'effet qu'elle^xerce.

L'arrêt de la cour établit nettement que la plainte du mari ne peut survivre à un rapprochement qui a lieu entre l'époux offensé et la fenmie coupable. Après avoir énuméré les faits avoués au procès, la cour déclara que ces faits constituaient une véritable réconciliation. Et l'arrêt ajoutait : « La solution affirmative de la question dont il s'agit (la réconciliation) est de nature non à modifier les faits de culpabilité mentionnés en l'arrêt de renvoi, mais à les anéantit' en éloignant l'action privée à laquelle, en

^00 LEStMAUVAIS MÉNAGES

matière d'adultère, Faction publique reste toujours subordonnée. *

Cest en conséquence de ce principe que la cour déclarait M. R./. non recevable dans ses poursuites d'adultère.

L*accasation ci*adullère doit reposer sur des faits et non sur de

vagues assertions.

J'ai intitulé ce livre : les Mauvais Ménages, et le sujet que je traite est malheureusement inépuisable. « Si chaque mauvais ménage achète un exemplaire de votre livre, me disait une fort jolie femme, votre fortune est faite! » J'atteindrais bien mieux mon but, si je pouvais détourner un seul homme ou une seule jpune fille du gouffre sur lequel j'essaye de placer un phare et oli viennent s'engloutir et se

perdre à jamais tant de bonnes natures qu'un mariage disproportionné ou étourdiment conclu a perdues sans retour.

Les romanciers, les auteurs dramatiques ont épuisé leur imagination à trouver des combinaisons , des situations intéressantes qui missent en relief les inconvénients très-graves que je signale ici. Il m'a semblé que ces faits réels empruntés aux tristes annales de la vie domestique constituaient un plus utile enseignement. Le seul mérite de ce bouquin , — je puis bien le dire, puisque ce mérite ne m'appartient pas, — consiste dans la réalité des épisodes que je cite. Je photographie tout simplement le vilain côté des mœurs et des mariages contemporains, et c'est surtout aux grands parents, aux pères et aux^ mères de famille , que cette photographie peut être utile. J'aurais pu, — et rien n'était plusfacile, — donner à ce travail une forme pédante; j'aurais pu dresser une statistique, entasser des chiffres dont j'ai les éléments sous la main , adresser mon livre à l'Académie des scientes morales et politiques , et concourir pour un prix Montyon.

J'avoue franchement que cette perspective ne m'a pas séduit le moins du monde, j.'ai préféré une eau-

série avec le public. C'est si bon de causer, même à bâtons rompus , pourvu qu'on ne parle ni de la pluie ni du beau temps , ni de la politique ni des pièces nouvelles, ni de la hausse ni de la baisse. Causer, c'est se laisser aller à la dérive à travers des sites que l'on aime ; il est vrai que souvent ainsi l'on s'éloigne du but , et c'est un peu ce que je fais en ce moment. Mais c'est si facile d'y revenir.

Oli en étais-je? Je disais en tête de ce paragraphe que l'accusation d'adultère, chose très-grave! doit reposer sur des faits positifs et non sur de vagues assertions.

Lorsque, en 183/j, M. de Belleyme présidait la première chambre, une de nos plus célèbres canta- , trices se présenta devant lui et pria le tribunal de la séparer légalement de son mari. Les plaintes de l'aimable et illustre artiste n'étaient que trop fondées. Son mari s'était porté contre elle à des voies de fait, il l'avait insultée devant ses domestiques et avait ordonné à ceux-ci de ne pas lui obéir. En outre, il avait pubUquement adressé à sa ffemme des reproches d'adultère , et avait colporté ces bruits calomnieux au café, au cercle, au théâtre. Par ces motifs, la cantatrice demandait la séparation,

Le mari, avait en même temps formé une plainte reconventionnelle et voulait que la femme fût punie comme coupable d'adultère.

Le tribunal lui demanda sur quoi reposait cette accusation ; mais jugeant que les allégations étaient vagues, les preuves insuffisantes, il rejeta les plaintes du mari et autorisa la femme à faire la preuve des faits avancés par elle.

Que la nature humaine est un livre indéchiffrable! A l'époque dont je parle, trois individus comparaissaient devant le tribunal correctionnel de la Seine. L'un d'eux, le mari, vieillard sexagénaire, se plaignait des infidéhtés de sa femme, jeune étourdie de cinquante ans, mère de dix enfants, et le complice de la femme était un barbon de soixante-cinq atiSi

Les reproches que s'adressaient mutuellement ces êtres, qui n'auraient plus dû songer qu'à bien mourir, m'inspirent un tel dégoût que je ne veux pas les reproduire. Ëil présence de cette vieille femme et de cet amant surtout , <[m avait peine a se tenir sur ses jambes , le tribunal renvoya les parties dos à dos.

Nous allons maintenant , si vous le voulez bien ,

opérer un changement à vue. La scène est a Dublin, devant la cour de l'échiquier. Au lieu d'une vieille matrone, nous avons devant nous une enfant, mistress H..., épouse du plus riche avocat de l'Irlande. Le mari, M. H..., accuse sa femme d'adultère ; l'illustre O'Connel lui prête le secours de son éloquente parole. Voici les faits de la cause.

M. H... comptait beaucoup sans doute sur son talent pour faire fortune, mais il se disait qu'un riche mariage l'aiderait plus facilement encore que son talent de jurisconsulte et d'orateur pour atteindre ce but. 11 était lié avec une famille fort riche ; dans cette famille était une petite fille qui n'avait pas encore douze ans, miss W... Cette petite fille devait avoir une dot de 87,000 liv. sterling (2,175, OOOfr.). Pour un homme qui voulait devenir riche, c'était un moyen tout trouvé. Miss W... était placée dans le premier pensionnat de Dublin. M. H... va la voir, lui porte des confitures, des friandises, lui monte la tète, je ne sais comment , et parvient à faire signer par cette enfant une promesse de mariage. Soit que miss W... se crût ainsi engagée, soit qu'elle eût une tète fort romanesque , elle consentit plus tard à se laisser enlever par M. H... Les moyens d'évasion

LES MAUVAIS MÉNAGES 20d

sont préparés habilement; un jour, trompant toute surveillance , les deux amants prennent la fuite , se marient clandestinement ; puis, les parents y ayant consenti, le mariage est publiquement célébré à Dublin , où les époux mènent un train proportionné à leur immense fortune.

Tout allait au mieux, lorsqu'un jour M»»^ H... sur-, prend chez elle son mari en tète-à-téte avec une femme de chambre. Mm« H... se fâcha, et il y avait bien de quoi! Vous croyez que le mari va s'excuser, pallier sa faute. Non! Est-ce qu'un mari ne se croit pas tout permis? Il maltraite sa femme, et Dieu sait que quand un Anglais s'y met, il n'y doit pas aller de main morte.

Une sainte se serait résignée et aurait accepté , sans se plaindre , les offenses et les brutalités. Mistress H... n'était pas une sainte.

Parmi les amis de M. H... se trouvait un fort bel homme, M. M.,., chirurgien-major de l'artillerie royale , qui entreprit de consoler la jeune femme. Hélas! il y réussit. Le ma,ri ne s'aperçut de rien. Ce fut la rumeur publique qui lui apprit que sa femme lui avait appliqué la' peine du talion. Je vous laisse à deviner les excès auxquels se porta M. H..., lui qui

battait sa femme, alors qu'il la trompait et qu il était dans son tort. La brutalité et la violence du mari furent telles, que la femme fut contrainte de fuir le domicile conjugal. Mais elle ne s'en tint pas là. M. M... allait la visiter dans sa retraite, et M. H..., qui faisait autour d'eux bonne garde, les surprit dans des circonstances qui ne permettaient pas d'équivoquer sur leur criminelle conversation.

Un témoin se présenta devant la cour, et déposa de l'adultère préalable du mari, des sévices qu'il avait exercés sur la jeune femme. Le jury condamna seulement M™e h... à payer 75,000 fr. de dommages et intérêts à son mari.

On a pu remarquer que les tribunaux anglais tiennent sévèrement compte des torts du mari. Le jugement que noua venons de rapporter en est une nouvelle preuve.

La cour des Commons-Pleads, en 1834, condamna aux dépens M. S..., capitaine au service de la compagnie des Indes, bien qu'il fût plaignant contre femme, dont la faute n'était pourtant pas douteuse, puisque le mari l'avait lui-même surprise en flagrant délit. Mais, dans l'intervalle qui sépara la plainte du jugement, M. S. . . fut lui-même surpris, par sa femme,

dans une situation qui ne permettait pas non plus de douter de sa faute, et cette circonstance suffît pouf faire considérer sa plainte comme nulle et non avenue.

Les poursuites par procuration.

On plaiderait des procès en adultère et en séparation de corps jusqu'à la fin des siècles, que sur cette trame uniforme apparaîtraient toujours des combinaisons nouvelles, des faits imprévus. Drame ou comédie, ce sont invariablement ces trois mêmes personnages : la femme, le mari et l'amant; l'action est constamment la même, et cependant la diversité de leurs rôles est infinie, multiple, prodigieuse.

Combien de femmes, quand elles sont loin de leur inari, croient qu'elles peuvent impunément se laisser

aller aux séductions qui les entourent, aux entraînements qui les sollicitent ! Puisque le mari seul a le droit de s'offenser de leur conduite et puisqu'il n'est pas Jà, pourquoi se gêner ?

Ainsi raisonnait M™e c... Son mari était établi en province, o!i ses affaires le retenaient impérieusement. Elle habitait Paris pour je ne sais quel motif, et agissait comme si elle eût été maîtresse d'elle-

même. Mais les murs ont des oreilles, et le mari, au fond de sa petite ville, apprit les coupables légèretés de sa moitié. Il ne pouvait venir s'assurer par luimême de la réalité des bruits alarmants dont quelque bonne àme lui avait fait confidence. Malheureusement il avait à Paris un frère auquel il envoya une procuration en bonne et due forme pour le représenter, et agir en son lieu et place dans cette pénible conjoncture.

Le frère y mit du zèle, et saisissant une occasion favorable, il fit arrêter sa belle-sœur. L'affaire vint devant le tribunal correctionnel de Paris. Le défenseur de M™e C... opposa une fin de non-recevoir basée sur l'invalidité d'une procuration donnée par le mari pour un tel objet. C'est bien le moins que le mari prenne la peine d'user en personne des droits

que la loi lui confère; ces droits, pas plus que ceux résultant du mariage lui-même, ne peuvent être transférés. L'offense que l'on ne daigne pas (*>onstater et poursuivre soi-même est-elle bien une offense ?

Ainsi raisonnait l'avocat auquel M^e C... avait confié sa défense. Mais le tribunal repoussa cette exception. Il est bon d'avoir ce texte sous les yeux :

« Attendu, en droit, qu'il résulte de l'article 336 du code pénal, que le délit d'adultère ne peut être poursuivi que sur la demande et de l'aveu du mari, mais que cet article n'a point dérogé aux dispositions des articles 31 et 65 du code d'instruction criminelle, qui disposent que les dénonciations et les plaintes peuvent être rédigées et signées par les dénonciateurs ou par leurs fondés de procurations

spéciales;'

» Attendu, en fait, que M. C... a dénoncé l'adultère de la femme C..., en vertu d'une procuration spéciale, contenant tous pouvoirs suffisants à l'effet de porter plainte et d'y donner suite, et que sa dénonciation est régulière ;

» Par ces motifs, etc., etc. »

L'exception opposée par les inculpés étant re-

poussée, la condamtiation était inévitable, puisque M™e C... avait été surprise en flagrant délit par son beau-frère, chargé des pouvoirs du mari.

Une femme calomniée et obtenant pour ce fait la séparation.

Le mari a des droits superbes comme seigneur de ce canton qui s'appelle : le ménage. Il en use et souvent en abuse. L*abus lui est quelquefois préjudiciable. Une de nos marchandes de modes le plus en renom dans la fashion féminine obtint, devant la quatrième chambre, la séparation de corps, parce qu'elle avait été calomniée par son mari. 11 était allé porter plainte en adultère contre sa femme chez le commissaire de police, qui, malgré son active surveillance, n'avait pu parvenir à constater l'ombre d'un délit. Une seconde fois le mari va se plaindre au

procureur général des désordres imaginaires de sa femme, et le procureur général, pas. plus que le commissaire de police, ne peut parvenir a constater des faits coupables.

En raison de ces calomnies, la jeune femme demande et obtient la séparation de corps.

Une autre fois c'est un mari qui fonde sa plainte en adultère sur des papiers très-compromettants qu'il a trouvés, dit-il, dans un meuble appartenant à sa femme. Cette écriture est bien celle de la coupable, il n'y a pas à s'y tromper. Mais, des investigations de la justice, il résulte que la femme n'a pas de complice; or l'adultère est peut-être le seul délit que l'on ne puisse commettre tout seul. Que signifient donc ces brûlantes aspirations, ces ardents appels adressés, sur un ton mélodramatique, à un être invisible? Hélas ! le mari, en effet,, a eu plusieurs rivaux : ce sont de méchants romans dont sa femme a transcrit les passages les plus incendiaires. Enchanté d'en être quitte pour la peur, le mari s'incUne et demande pardon à l'épouse calomniée.

Un mari qui enlève sa fenime. Quelques réflexions utiles.

L'étude dont ce livre est Tobjet exclut toute espèce de monotonie. A chaque instant la scène change d'aspect et nous transporte des classes les plus humbles aux rangs les plus élevés de la société.

Nous voici en plein faubourg Saint-Germain, et tout ce que Paris a de noble, de riche, d'élégant, prête l'oreille au bruit d'un procès en séparation qui se distingue étrangement de tous les procès de ce genre.

M™e la comtesse de C... un des plus beaux noms de la France aristocratique, se présente devant la quatrième chambre et demande elle-même la séparation de corps. Elle adore son mari pourtant, mais elle n'est pas seule àl'adorer. Don Juan n'était qu'un

pauvre séducteur auprès du noble comte. La requête de la comtesse lui reproche d'innombrables infidélités.

De la fille du roi jusqu'à la paysanne, Tu ne méprisais rien, môme la courtisane A qui tu disputais son misérable amant!

Mineur, qui dans un puits cherchais un diamant !

Ce qu* Alfred de Musset disait de son don Juan à lui, M"™e la comtess3 le disait en termes moins poétiques et par Forgane de son avocat, de son don Juan a elle; petites maisons, chambres mystérieuses, femmes du monde et femmgs de chambre, bourgeoises et grandes dames, tout était bon, tout était pays de conquête pour cet intrépide chercheur d'aventures.

La pauvre comtesse en eût pris son parti, ou peut-être eût suivi son exemple, si elle ne l'eût aimé avec passion. Son amour et le respect d'ellemême la sauvèrent, mais ne purent cependant lui inspirer une résignation absolue. Elle voulut plaider en séparation, bien qu'elle se rendît compte à l'avance des douleurs que le gain de son procès lui réserverait.

« Je ne puis, disait-elle dans une des nombreuses lettres que la publicité des débats livra à la curiosité et à la malignité du monde ; je ne puis, même pour vous plaire, afficher un enjouement que ma position rend impossible. Le froid qui règne entre nous n'est qu'un jeu pour vous ; il remplit mon âme de doulem*... La séparation que nous méditons sera un palliatif, voilà tout ! et qui me coûtera des larmes de sang. Aucune illusion ne me soutient dans la route aride qui s'ouvre devant moi ; je ne cherche pas à vous dissimuler mes angoisses, un cœur blessé ne peut se servir que du langage de la vérité. La cause de notre dissension existera toujours. Vous parlez de devoirs de société, je ne connais que la chaîne de l'amour : comment nous entendre ? »

Certes, c'est là un beau et digne langage. Pauvre femme ! elle aimait son mari de toutes les puissances de son être ; elle avait un tort, celui qu'Almaviva reprochait à Rosine, et par lequel il essayait de justifier ses propres légèretés : celui de jie pas savoir modérer, contenir assez l'expression de son amour.

Et c'est là un tort grave dont les femmes, trop souvent, ne se rendent pas compte. Elles croient

qu'il suffit d'aimer ! Sans doute, « aimer est le grand point, » ainsi que le disait le charmant poëte que je citais tout à l'heure, mais ce n'est pas le point unique. L'amour est à la fois le plus grand, le plus puissant, le plus fécond des sentiments humains, et la plus déUcate, la plus difficile des sciences, celle qu'on n'apprend ni au collège ni au couvent, mais que les finesses du tact et de l'esprit, les délicatesses de l'àme peuvent seules nous révéler.

Il y .a une sorte de pudeur à mesurer l'expression de son amour, de ses désirs, sur les manifestations que l'être aimé donne lui-même à ses désirs et à son amour. Cette pudeur, les femmes les plus pudiques la méconnaissent bien souvent, et c'est là surtout le tort que je me permets de leur reprocher. Rien ne nous fatigue, ne nous blesse intérieurement davantage, hommes ou femmes, que le défaut d'harmonie entre les élans de tendresse dont nous sommes Tobjet et ceux que nous sommes disposés à donner nous-mêmes.

Ce défaut d'harmonie, cette différence de diapason choque davantage encore l'homme que la femme, par une foule de raisons qu'il serait bien difficile ùa déduire.

Que l'homme exprime son amour plus ardemment que sa femme ou sa maîtresse ne le voudrait à un moment donné, la femme n'en saurait être profondément offensée. Il y a dans cet empressement, dans ces pressantes sollicitations de Thomme qu'elle aime, quelque chose qui peut froisser momentaném.ent les délicatesses de sa nature ou la placidité de ses sens, mais c'est en définitive un hommage rendu à la toute^puissance de sa beauté, elle se sent aimée et elle en est flattée et touchée.

Il n'en est pas de même pour l'homme. Si les manifestations de tendresse que sa femme ou son amante lui prodigue coïncident avec le cabne de son cœur et de ses sens, son amour-propre peut en être satisfait, mais son orgueil en est blessé, et cela se comprend. La nature a réservé à l'homme , dans les relations amoureuses , un rôle actif et initiateur. Lorsque la femme, en exprimant son amour, si chaste qu'il soit, se place à un diapason supérieur à celui OLi se trouve en ce moment l'homme qu'elle aime, elle le blesse involontairement et sans même que celui-ci se l'explique ; elle fait plus, elle s'offense elle-même dans ce qu'elle a de plus mystérieux et de plus charmant, dans sa pudeur.

^'^s témoins constatent de longues et fréquentes visites. Un domestique, que la prévenue avait congédié, dit avoir porté souvent des billets de madame au ministère ou à l'hôtel de South-Street, et le noble vicomte ne tardait pas à venir aussitôt après. Vu autre a entendu mylord appeler madame : Ma cf{êre amie. Une femme de chambre dépose que quand madame était seule avec mylord, on baissait les stores du boudoir.

La prévenue et lord Melbourne furent acquittés par le jury. Des acclamations et des sifflets, ou plutôt des hurrahs et des grognements, accueillirent ce verdict, que tous les jurys du monde eussent rendu, en l'absence de preuves convaincantes.

LXVH

L'adultère simple da mari peut autoriser la séparation des «pouv.

11 arrive rarement que la cour de cassation soit appelée à se prononcer dans les questions du genre

Nous sommes ainsi faits, que nous désirons ce qu'on ne nous donne pas, et que nous nous montrons volontiers dédaigneux de ce qu'on nous offre. C'est surtout dans les relations intimes que cette disposition de notre nature éclate.

Si l'aimable et noble femme, dont le procès en séparation nous occupait tout à l'heure, eût été moins prodigue des manifestations de son amour ; si son volage mari eût été moins convaincu que cet amour, qui ne savait pas se contenir, mettrait, quand il le voudrait, sa femme esclave à ses pieds, pense-t-on qu'il se fût sitôt dégoûté du bonheur conjugal?

L'issue du procès, que je n*ai pas dite encore, répond à cette question. ^

C*était M* Berryer qui plaidait pour le mari. Le tribunal, sans s'arrêter aux moyens de réconciliation invoqués par l'illustre avocat, admit la comtesse à faire la preuve des faits par elle articulés. La séparation était imminente.

Qu'arriva-t-il? Le lendemain même du jour où ce jugement avait été rendu, une berline, attelée de quatre chevaux et précédée d'un piqueur, stationnait sur un point où la comtesse allait tous les jours faire sa promenade habituelle. A peine y fut-elle ar-

^lle prononça la séparation de corps pour ^ésultant des faits qui avaient accompa-

vce public porta cet arrêt devant la cour qui le maintint. « Si l'article 230, ditlet pas de refuser la séparation quand |té accompagné de l'établissement de la domicile conjugal, il ne s'ensuit pas ilion ne puisse pas être accordée pour mstances qui, sans être définies ni pré- ^t présenter un caractère de gravité que la conscience du magistrat doivent apmdu qu'en appliquant ce principe de ir n'a méconnu ni le texte ni l'esprit etc., etc. »

lion de corps fut donc maintenue pour ïre simple de la part du mari. Prenez vous, époux volages! Ce n'est pas ici |de première instance ni même un arrêt îl, c'est la cour suprême, celle dont les rerainesétablissent la jurisprudence, qui séparation de corps peut être accorlande de la femme, pour d'autres faits lis par l'article 230 (établissement do

brutales et grossières là, mais le fonds est invariable, le cœur humain est partout le même.

Nous étions tout à l'heure avec la fine fleur du faubourg Saint-Germain, nous voici avec d'autres acteurs. Nous sommes dans un cabaret perdu au fond d'une petite ville de province. Le cabaretier a épousé une belle enfant de seize ans. Elle se présente devant le tribunal ; elle a vingt-deux ans à peine, et vous liii en donneriez quarante, tant sa beauté est flétrie , tant la souffrance a ravagé ce jeune visage. Elle a vingt-deux ans, et elle a déjà supporté cinq grossesses, dont une a eu pour résultat un avortement causé par les brutalités de son mari. >

Lasse "enfin de tant de désordres, de tant de violences, Adèle P... se réfugie chez sa mère. Là, elle apprend qu'elle a été remplacée au foyer conjugal par une malheureuse fille.

Adèle aimait encore son mari. Jalouse et furieuse, elle va porter sa plainte au commissaire de police qui, assisté de ses agents, constate que le mari et la nommée Joséphine B..., qu'il dit être sa domestique, ont dCi passer la nuit ensemble. Les coupables ont d'abord avoué, puis nié, mais la dé-

position du commissaire de police est accablante pour eux.

Le tribunal, faisant application de l'article 339, condamne le mari à 1,000 francs d'amende, et lecondamné sort de l'audience, bras dessus bras dessous, avec sa maîtresse, laissant sa femme en pleurs.. Un pareil châtiment n' équivaut-il pas à l'impunité? .

Je ne sais si je m'exagère la chose, mais il me semble qu'il y a dans l'attitude de cet homme qui a maltraité si cruellement la jeune mère ddhes enfants, qui sort du palais en offrant le bras à sa concubine, recommençant ainsi, sous les yeux des juges, pour ainsi dire, le délit qui a motivé une simple condamnation pécuniaire contre lui, il me semble qu'il y a là, dis-je, une violente critique de la loi, qui punit si diversement la même infraction, suivant qu'elle est commise par l'homme ou par la femme.

Intervertissez les rôles en effet : la femme et son complice subiront une peine corporelle, ils seront condamnés a la prison. L'homme n'est condamné qu'à une simple amende, et brave la loi en présence même des magistrats chargés d'en poursuivre l'application.

Heureuse tendance de la magistrature.

J'ai consacré un chapitre à Texamen de ce que l'on doit entendre par ces mots : flagrant délit; j'ai dit combien la constatation de l'adultère était chose déhcate et^fficile. Les tribunaux se montrent généralement fort exigeants en matière de preuves, et ils ont raison. Nous avons vu un tribunal acquitter la femme et son prétendu complice, bien que celuici eût avoué sa faute et signé son aveu au bas d'un interrogatoire subi par lui devant le juge d'instruction. L'aveu, en de pareilles circonstances, n'avait pas paru aux juges assez concluant.

Voici une aff'aire qui révèle de nouveau cette heureuse tendance de la magistrature.

Un cafetier de Paris épouse une très-jeune et trèsjolie femme, qui occupe naturellement le comptoir de l'établissement, poste fort périlleux, dit-on, pour la vertu des femmes. Un bel officier fréquentait assi-

dûment le café de M. L... Ses assiduités redoublèrent quand M™^ l... vint trôner au comptoir. Il était galant, empressé, et le mari était jaloux. Celui-ci fit si bien, que Tofficier dut cesser ses visites; il était débiteur du mari, mais il souscrivit un billet et ne parut plus au café.

Le cafetier pourtant avait des soupçons. Sa femme sortait assez souvent. Où allait-elle? Un jaloux ne recule devant riéli. Celui-ci suit sa femme et la voit, pimpante, entrer dans la maison qu*habitait Tofflcier éconduit.

Plus de doute ! M. L... mesure toute l'étendue de son infortune. Il court chercher main forte chez le commissaire de police du quartier pour surprendre les coupables. On frappe, le nom de la loi est invoque, et, après quelques moments d'hésitation, l'officier ouvre la porte de sa chambre. Il est seul et dans une tenue irréprochable. Le mari cherche et découvre sa femme blottie derrière un porte-manteau.

Vous voyez d'ici la scène. Le commissaire de police intervient entre les époux. La femme supplie son mari de ne pas faire d'éclat; elle a une sœur qui doit se marier bientôt, et le scandale d'un procès nuirait à ce mariage. Elle essaye de se disculper,

22i LES MAUVAIS MÉNAGES

mais le mari n'entend pas raison, il veut que sa femme avoue sa faute, et M™e l..., espérant désarmer ainsi la colère de l'époux, fait un aveu que le commissaire de police enregistre dans son procèsverbal.

Fort de cet aveu, le mari poursuit sa femme, qui

comparaît devant le .tribunal correctionnel. Elle y

comparaît seule, bien entendu. Le commissaire

n'ayant pas constaté le flagrant délit, l'officier n'avait pu être mis en cause.

Interrogée, la prévenue se renferme dans un système absolu de dénégations.

« — Mais, madame, dit le mari, vous avez tout avoué devant le commissaire de police.

» — Oui, répond la femme, parce que vous l'exigiez, parce que, au prix de cet aveu, vous m'aviez promis de ne pas ébruiter cette niaiserie qui aurait pu faire manquer le mariage de ma sœur.

» — Mais qu'alliez-vous faire chez l'officier ? car enfin ce n'était pas là votre place.

» — J'ai été imprudente, sans doute, mais j'allais là dans votre intérêt, vilain jaloux !

» — Comment, dans mon intérêt! réplique le mari stupéfait.

» — Oui, dans votre intérêt! j'allais poui' engager Tofficier à solder un billet qui était en souffrance. »

Le mari n'en croit pas un mot, mais le tribunal acquitte la prévenue.

Deux bras cassés.— Le droit de vie el de mort.

J'ai beau grandir dans ma pensée les droits du mari, apprécier à sa juste valeur l'offense qu'il reçoit, toute la gravité de la faute que commet la femme en oubliant ses devoirs et violant la foi conjugale, il m'est impossible d'excuser l'homme qui, froidement, calcule sa vengeance, se cache armé jusqu'aux dents, puis, a un moment donné, se précipite sur deux êtres humains et les massacre.

Ainsi que je le disais dans un des précédents

chapitres, toute violence peut être excusable dans ce cas, lorsqu'elle est spontanée, lorsqu'elle est le résultat d'un premier mouvement de colère, de légitime indignation. Mais la préméditation est odieuse. L'homme qui charge, amorce et arme ses pistolets, puis s'embusque pour donner la mort, commet un véritable crime.

Ce crime, je. le sais, trouve souvent excuse devant les tribunaux; mais devant l'opinion publique, devant Dieu qui est le juge des juges, une pareille action n'en est pas moins criminelle. L'autorité du mari n'est ni plus auguste ni plus sacrée que celle du père de famille. La loi a cependant dépouillé celui-ci du droit de vie et de mort sur ses enfants. Que dirions-nous d'un homme qui se mettrait à l'affût de son fils pour le surprendre en faute, et déchargerait sur lui un coup de pistolet ou le mutilerait à coup de sabre?

Notre législation, qui fait de la femme une mineure, donne à l'autorité du mari un caractère quasi-paternel. Le mari jure de protéger sa femme. La femme, il est vrai, jure d'être fidèle, mais de ce qu'elle viole son serment, vous croyez-vous autorisé à violer le vôtre! Et d'ailleurs nul ne peut être juge

dans sa propre cause; où en serions-nous si chacun s'arrogeait le droit de venger son offense personnelle?

Les tribunaux poussent généralement beaucoup trop loin Tindulgence pour ces maris qui, sous le prétexte que leur honneur est en jeu, chassent à l'adultère comme Jules Gérard fait la chasse au lion. Quedis-je? Jules Gérard, mon intrépide compatriote, expose bravement sa vie chaque fois qu'il tire un lion. Le mari qui chasse à l'adultère n'expose jamais la sienne.

Je combats de toutes les forces de mon âme cet horrible préjugé qui fait croire aux maris qu'ils ont droit de vie ou de mort sur leur femme quand ils parviennent à la surprendre en flagrant délit d'adultère.

Le conseil de guerre de Paris fit comparaître un jour devant lui un officier supérieur qui avait tiré deux coups de pistolet sur sa femme et sur son complice. Chasseur maladroit, il avait cassé un bras à chacun d'eux, au lieu de leur casser la tète.

Voici dans quelles circonstances se produisit cet horrible drame domestique.

L'officier supérieur dont il est question ici avait épousé une jeune femme; il aurait pu en être le

père. Ils avaient vécu pendant neuf ans dans la meilleure intelligence. La femme avait un frère utérin, plus jeune qu'elle, qui vint à Paris pour y terminer ses études. Ce jeune homme était souvent invité à dîner chez l'officier supérieur.

Une servante de la maison , on ne sait dans quel but , informe le mari qu'il existe entre sa femme et l'étudiant des relations criminelles. Sans doute il ne fallait pas repousser absolument cette révélation, mais il convenait du moins d'en vérifier l'exactitude, de s'assurer du motif qui avait poussé la servante a la faire.

Notre homme se tient pour suffisamment édifié et aussitôt son parti est pris.

« Je dîne en ville ce soir, j'ai un bal officiel après, dit-il à sa femme d'un ton souriant et calme, engage ton frère à venir dîner avec toi, il te tiendra compagnie pendant la soirée. »

Cela dit, le mari charge deux pistolets et, le soir venu, va se cacher dans un cabinet noir donnant sur le salon où les deux jeunes gens devaient passer fe soirée ; à un certain moment, le mari sort de sa cachette, fait feu, et les deux balles qui devaient fracasser deux tètes ne fracassent que deux bras.

L'officier supérieur fut acquitté par le conseil de guerre.

Je ne veux pas amoindrir la faute des deux victimes; je ne me demande pas si leur culpabilité était suffisamment démontrée; si le lien de parenté qui unissait ces deux jeunes gens n'exigeait pas que cette culpabilité fiit complètement démontrée; si le mari, convaincu à l'avança ({u'ils étaient coupables, n'a pas pu se méprendre sur le caractère de l'intimité qui existait entre eux. Non! j'admets les suppositions les plus défavorables; je veux croire que cette femme, doublement criminelle, était à la fois incestueuse et adultère, que le mari n'a pu se tromper sur la nature de l'offense qui lui était faite, que son cerveau troublé n'a rien exagéré.

Et puis?

Cela lui donnait-il le droit de se substituer avec cette brutalité à l'action de la vindicte publique? Estil excusable d'avoir, sur la dénonciation d'une servante , provoqué la réunion de ces jeunes gens, d'avoir préparé de sang-froid les armes destinées à donner la mort? Que tout homme de cœur, que toute femme réponde ! Pour moi, je dis hautement : Non! mille fois non!

AA

230 LKS MAUVAIS MÉNAGES

Le cliuulage conjugal en Angleterre.

Hàtons-nous de passer à des sujets moins tristes, et pour cela, si vous le voulez bien, nous allons traverser le détroit et débarquer à Londres. L'Angleterre est, je crois, la terre classique de la criminal conversation, non que je veuille, en disant cela, porter atteinte à la vertu de nos belles voisines; je veux tout simplement exprimer cette opinion : que les procès du genre de ceux qui nous occupent ont en Angleterre un caractère plçicide tout particulier. Le mari y expose généralement ses griefs avec un flegme inconnu chez nous.

Dans ce pays d'aff'aires, où tout est matière à transactions, l'affront fait au mari est très-souvent réparé k prix d'argent, et le tarif varie suivant la classe, le rang, la fortune du personnage en cause.

Ainsi , devant la Cour du banc du Roi un indus-

trie! établit jusqu'à la dernière évidence les infidélités de sa femme : elle a été surprise ici tel jour, là tel autre. Au moment où le jury allait prononcer son verdict, le mari déclare avec calme qu'il retire sa plainte, l'affaire s' étant arrangée, dit-il, avec le complice de sa femme moyennant 60 livres sterling '1,500 fr.\

Lord L..., alors chancelier, n'échappa pas à si bon marché au scandale d'un procès de même nature. Le mari ne consentit à retirer sa plainte que moyennant une indemnité de 12,000 liv. sterL (300,000 fr.).

Les hommes politiques en Angleterre sont l'objet d'une surveillance particulière de la part des maris, qui leur font payer très-cher l'atteinte portée à l'honneur conjugal.

Le bruit qu'avait fait la transaction de lord L. . . était à peine apaisé, que la haute société anglaise fut de nouveau émue par un procès intenté au premier ministre, lord Melbourne.

Une foule immense se pressait dans la cour des rommonS'pleads que présidait lord Tyndall. Sir Robert Pool et M. Greasley, membres du parlement, appelés

à faire partie du jury, s'étaient abstenus. Le noble lord, donnant un bon exemple, avait refusé de transiger avec le mari qui se prétehdait offensé; la. justice du pays était saisie, c'était à elle de prononcer.

Le plaignant était un gentleman, jeune encore, qui, par la protection de lord Melbourne , avait obtenu une position assez élevée ; la prévenue, étant jeune fille, avait porté un des noms les plus célèbres de l'Angleterre.

Malheureusement, le mari n'avait pu parvenir à constater un flagrant délit; l'infortuné en était réduit à des dépositions de domestiques et à la production de lettres qui ne prouvaient pas grand'chose. L'avocat du mari donna lecture de trois missives adressées parle noble lord à la femme, elles étaient assez insignifiantes; mais, disait l'avocat, « l'absence des formules de la politesse usuelle ne démontre-t-elle pas, entre celui qui a écrit la lettre et celle qui l'a reçu ^ une intime et coupable familiarité? » Il n'y a que l'Angleterre oii un pareil argument puisse être invoqué. Parce qu'un homme ne termine pas sa lettre à une femme par ces mots sacramentels : « J'ai l'honneur d'être, madame, etc., etc., » il sera soupçonné d'adultère.

Les témoins constatent de longues et fréquentes visites. Un domestiquv^, que la prévenue avait congédié, dit avoir porté souvent des billets de madame au ministère ou a l'hôtel de Soutli-Street, et le noble vicomte ne tardait pas à venir aussitôt après. Un autre a entendu mylord appeler madame : Jfa cf\êre amie. Une femme de chambre dépose que quand madame était seule avec mylord, on baissait les stores du boudoir.

La prévenue et lord Melbourne furent acquittés par le jury. Des acclamations et des sifflets, ou plutôt des hurrahs et des grognements, accueillirent ce verdict, que tous les jurys du monde eussent rendu, on l'absence de preuves convaincantes.

L'adnlItTfî simple da mari pent autoriser la s<^paralion des épouv.

11 arrive rarement que la cour de cassation soit appelée à se prononcer dans les questions du genre

de* celles dont nous nous occupons. Aussi, lorsqu'elle est saisie d'un de ces problèmes si délicats que soulève la vie conjugale, devons-nous prêter attentive-

ment l'oreille à sa décision.

Mme B... de F... avait intenté une action en séparation de corps contre son mari, pour cause d'adultère et injures, résultant de ce que le délit d'adultère, notoire pour le public, aurait été commis sous les yeux de l'épouse; de ce que le mari aurait donné à sa maîtresse des effets appartenant à sa femme.

L'enquête établit que la concubine avait été introduite une fois dans la maison conjugale, mais que les faits d'adultère s'étaient passés dans une maison étrangère.

Le tribunal de première instance déclara la demande de M»ne B... de F... mal fondée, attendu que l'adultère simple du mari ne suffisait pas, aux termes de l'article 230, pour motiver la séparation ; que les injures graves tirées de ce même fait participaient du même défaut de suffisance.

La cour d'appel reconnut que le grief de l'adultère simple, c'est-à-dire sans la circonstance aggravante de l'établissement de la concubine dans le domicile conjugal, ne constituait pas en effet un motif suffi-

sant; mais elle prononça la séparation de corps pour les injures résultant des faits qui avaient accompagné l'adultère.

Le ministère public porta cet arrêt devant la cour de cassation, qui le maintint. « Si l'article 230, ditelle, ne permet pas de refuser la séparation quand l'adultère a été accompagné de l'établissement de la concubine au domicile conjugal, il ne s'ensuit pas que la séparation ne puisse pas être accordée pour d'autres circonstances qui, sans être définies ni prévues, peuvent présenter un caractère de gravité que la sagesse et la conscience du magistrat doivent apprécier; attendu qu'en appliquant ce principe de morale la cour n'a méconnu ni le texte ni l'esprit d'aucune loi, etc., etc. »

La séparation de corps fut donc maintenue pour cause d'adultère simple de la part du mari. Prenez donc garde à vous, époux volages! Ce n'est pas ici un jugement de première instance ni même un arrêt de cour d'appel, c'est la cour suprême, celle dont les décisions souveraines établissent la jurisprudence, qui déclare que la séparation de corps peut être accordée, à la demande de la femme, pour d'autres faits que ceux définis par l'article 230 (établissement do

la concubine dans le domicile conjugal) ; que d'autres circonstances, non définies, non prévues, peuvent présenter un caractère de gravité que la sagesse et la conscience du magistrat doivent apprécier.

Los soparnlions volonlairns.

Les incompatibilités d'humeur, les différences de goûts, de mœurs, d'éducation, de caractères, de tempérament, qui se manifestent après le mariage, donnent souvent lieu à des conventions, à des arrangements intérieurs auxquels il ne faut pas trop se fier. Des époux, afin d'éviter le retentissement et le scandale d'une action en justice, se donnent ou se rendent réciproquement leur liberté. On n'est pas séparé aux yeux du monde, mais l'on vit, en réalité, comme si on l'était.

LES MAUVAIS MENACES "l'M

Les femmes ont trop souvent le tort de se fier k ces conventions verbales ou écrites que la loi ne reconnaît pas, ne peut pas reconnaître.

Une dame se présenta un jour devant le tribunal correctionnel de Paris, ou son mari la faisait traduire, « au mépris, disait-elle, des engagements les plus sacrés. »

En effet, cette dame faisait passer sous les yeux des juges un écrit ainsi conçu : « 11 est bien entendu et convenu entre nous que M™e M..., mon épouse, pourra aller où bon lui semble, faire tout ce qui lui plaira. Je m'engage, si je la rencontre dans la rue, seule ou en compagnie, à la laisser paisiblement passer son chemin, sans l'inquiéter, la troubler ou la déranger^en rien. »

Certes, la déclaration était formelle. La femme crut pouvoir user de la liberté qu'on lui concédait si généreusement. Mais cette confiance n'était, de la part du mari, qu'une ruse infâme, et à la première occasion il fit surprendre et arrêter sa femme.

Le tribunal ne pouvait pas reculer devant l'application de la loi, mais il prit en considération cependant la lâche conduite du mari, et condamna la prévenue à quinze jours de prison seulement.

Oh ! il faut bien en convenir à la honte de mon sexe : dans cet immense martyrologe conjugal que j'ai dépouillé avant d'écrire cette étude d'après nature, les hommes ne jouent pas le beau rôle. Que de grossièretés, que de méchants instincts, quelles dépravations ! Sans doute, les femmes de ces hommes ne sont pas de blanches colombes! elles ont succombé; mais coml)ien ont lutté courageusement contre la misère à laquelle l'abandon du mari les condamnait? combien ne se sont laissé entraîner à la dérive qu'après avoir épuisé toutes leurs forces à remonter le courant? combien ont été jetées dans les bras de l'amant par le mari, meurtries par les mauvais traitements qu'elles avaient reçus ? Écoutez ceci : ^

Tne jeune femme a la douleur de voir son mari condamné pour vol à une peine infamante. Cet homme subit sa peine dans la maison centrale de Poissy. La femme est restée seule avec sept francs pour toutes ressources. « J'avais bien l'intention, dit-elle devant le tribunal, de rester sage, mais la faim m'a fait succomber. Je n'avais pas mangé depuis vingt-quatre heures, quand M. B... (le complice) m'a offert des secours, etmon mari n'a pas trouvé cel^

LES MAUVAIS MÉNAGES t^it

mauvais, tant que je lui en ai porté sa part à Poissij . »

Malheureusement M. B... se trouva dans la gêne; la femme ne pouvait plus porter à Poissy cette part^ cette rémunération dont elle parlait; et du fond de sa prison et de son infamie, le mari condamné fit poursuivre sa femme pour délit d'adultère.

Les juges admirent des circonstances atténuantes, mais ils n'en furent pas moins obligés d'appliquer la loi.

De l'indignité du mari passons à celle de l'amant.

Un campagnard aisé, jeune et vigoureux compère, Ktienne F..., aimait éperdument Véronique, bella jeune fille de dix-sept ans et orpheline. Véronique aimait Etienne, et, bien qu'elle fût moins riche que lui, le paysan la demanda en mariage.

A défaut du père mort, le conseil de famille de Véronique donne son consentement à ce mariage. Un des hommes les plus riches et les plus influents de la localité, M. D..., suppléant du juge de paix, possesseur de 30,000 livres de rentes, faisait partie de ce conseil de famille. 11 avait, lors de la mort du père de Véronique, prêté quelque argent à la veuve; il promit de protéger l'orpheline, et le mariage fut célébré sous les meilleurs auspices.

"làii LES MAUVAIS MÉNAGES

l:tieiine était laborieux et rangé; il aimait sa femme, et bientôt la naissance d'un enfant vint mettre le comble à son bonheur.

Véronique était moins heureuse. Le serpent s'était introduit dans sa maison, sous la forme du suppléant du juge de paix, et ce serpent n'avait rien de bien séduisant. M. D... était vieux, fort laid, et quoique marié et père de quatre enfants, malgré ses yeux rouges et ses cheveux non moins rouges que ses yeux, il avait les prétentions d'un conquérant.

Depuis longtemps déjà il soupirait auprès de Véronique, qui le repoussait sans oser manifester le dégoût qu'il lui inspirait, car elle redoutait cet homme si riche et si puissant, qui exerçait d'ailleurs sur elle l'ascendant d'une autorité presque paternelle. Elle ne redoutait pas moins les fureurs de maître Etienne, si elle lui révélait les assiduités et les propositions malséantes de M. D...

Que faire pourtant ? Le serpent comprenait bien les embarras de Véronique, et poursuivait son œuvre de séduction. Voyant que sa personne avait peu de succès, M. D... mit en avant les charmes de son coffre-fort.

Lorsque le tentateur emporta Jésus-Christ sur la

de la part de la femme, commit un juge pour instruire raffaire. Celui-ci fit une enquête et déclara qu'il y avait lieu à suivre. Mais la justice russe n'était pas, dans ce temps-là du moins, incorruptible, (ceci se passait en 1837). Le même juge, a un mois de la, déclara qu'il n'y avait pas eu précisément adultère, encore moins séquestration, et après la dissolution du premier mariage, les deux amants, dotés par le comte, furent mariés bel et bien.

Ce grand seigneur russe n'a-t-il pas donné ainsi une bonne leçon à tous les maris? Camille W... est probablement devenue une excellente épouse, une bonne mère de famille. Qu'aurait gagné la morale publique à ce que le comte eût fait punir les deux amants de quelques mois ou de quelques années de prison ?

les Pénélopes.

Je ne sais si Alphonse Karr a emprunté à la vie réelle ou à son imagination le sujet de sa Pénélope normande, mais il amis en évidence dans ce roman, avec son talent habituel, et aussi avec une crudité par trop réaliste , les inconvénients auxquels sont exposés les maris que leurs habitudes et leurs occupations éloignent forcément du domicile conjugal. On se marie pour vivre avec sa femme! Si vous devez courir les mers pendant des années entières, ne vous mariez pas, c'est bien plus simple et bien moins dangereux ! Je trouve les principales situations du roman de mon spirituel ami dans une affaire qui fut portée, il y a vingt ans de cela, devant le tribunal de Dieppe.

La Pénélope normande , cette fois , se nomme Lucie. Elle est fille d'un négociant du Havre qui.

derrière le berceau de son enfant endormi; M. D... demande grâce et se sauve après avoir souscrit des billets à l'ordre d'Etienne pour une somme de 33,000 francs.

Mais dès le lendemain matin, le suppléant du juge de paix prenait l'avance et dénonçait au procureur du roi Etienne et sa femme, comme coupables de ravoir entraîné dans un guet-apens, de l'avoir, sous menace de mort, contraint à souscrire des billets.

Gomment douter de la véracité d'un homme si haut placé ? *

En attendant que la justice informe, mari, femme, frère, servante, toute la maison d'Etienne est mise en prison. '

A peine remis de cette attaque imprévue, de ce coup de Jarnac, Etienne se décida à porter plainte à son tour contre son redoutable adversaire. Il raconta les faits tels qu'ils s'étaient passés; une nouvelle instruction commença et il s'en suivit un procès qui fut jugé k huis clos.

Le jugement condamna Véronique à trois mois de prison et M. D... à un an, de plus 2,000 fr. d'amende, plus 10,000 fr. de dommages et intérêts au profit du mari,

2ii LES MAUVAIS MÉNAGES

Ce qiiMI faut entendre par ces mois : le domicile ronjngal.

L'article 230, si souvent cité dans les procès en séparation, veut que Tadultère du mari, pour qu'il motive la demande en séparation de corps, ait été commis dans le domicile conjugal.

Mais qu'est-ce que le domicile conjugal ? Est-ce seulement la maison habitée par les époux? Une maison de campagne, une terre, un château, que les époux ont habité, qu'ils habiteront peut-être encore, n'est-il pas aussi une annexe du domicile conjugal?

M. G... n'était pas précisément le modèle des époux ; au demeurant le meilleur fils du monde. Il avait un hôtel à Paris, hôtel silencieux oii sa femme

gémissait de Tabandon dans lequel elle vivait. M. G... fréquentait TOpéra, avait ses entrées dans les coulisses et aimait beaucoup les danseuses. Une d'elles surtout exerçait sur ce tendre cœur un empire absolu. M. G... possédait une très-belle résidence de campagne où il avait passé avec sa femme un des quartiers de sa lune de miel.

Ce fut là que, sous prétexte d'un voyage a Florence, il conduisit sa danseuse. Comment M^e g... aurait-elle jamais connaissance de cette fredaine commise si loin de Paris, si loin du domicile conjugal ?

Hélas ! tout se sait. La fable ne nous apprend-elle pas que même lorsque les bouches se taisent, les roseaux eux-mêmes s'animent pour murmurer que le roi Midas a des oreilles d'âne ! Cette fois les roseaux n'eurent pas la peine de parler, et M^e G... apprit, par la plus vulgaire indiscrétion, que son mari, au lieu d'être en Italie, était tout simplement occupé à cacher son bonheur dans sa propre patrie.

Elle n'y tint pas. Les avoués, les avocats, les huissiers furent mis en campague, et le procès se déroula, en première instance d'abord, puis en cour .

royale. Les aigles du barreau plaidèrent le pour elle contre. L'arrêt décida qu'une résidence qui avait été habitée par les époux devait être considérée comme le domicile conjugal lui-même, et en conséquence la séparation de corps fut prononcée de plein droit au profit de la femme.

11 est bon d'ailleurs de rappeler à ce sujet qu'un arrêt de la cour suprême a décidé que la séparation pouvait être prononcée, alors même que l'adultère du mari n'avait pas eu lieu dans le domicile conjugal, et que des circonstances non prévues, non déterminées, dont le magistrat doit peser la gravité au fond de sa conscience, pouvaient également autoriser la séparation.

LES MAUVAIS MÉNAGES 2i7

Une excursion en Russie. Uniformité du drame conjugal. Une

Géorgienne de dix-sept ans.

Ne vous semble-t-il pas, madame et chère lectrice, que nous sommes depuis bien longtemps en France, et n'éprouvez-vous pas le besoin de changer d'air, de voir d'autres visages, d'autres mœurs?

Tenez ! nous avons à notre disposition un train express auprès duquel les wagons des chemins de fer ne sont que des pataches et les pigeons voyageurs des tortues.

La locomotive a sifflé, nous avons déjà traversé l'FAirope entière, et nous voici à l'extrémité de l'empire russe, dans le chef-lieu du gouvernement do Podolie, où l'on trafique par milliers de ces belles fourrures que vous aimez tant, madame.

Permettez-moi de vous faire les honneurs du

pays.

Kamienec, oj nous sommes, est une ville forte avec garnison et remparts, assise au confluent de deux rivières. Voici l'endroit oà le tribunal du district tient ses séances. Entrons-y, écoutons, et vous verrez que dans tous les pays, sous toutes les latitudes, cette éternelle histoire du mari, de la 'femme et de l'amant est à la fois éternellement la même et éternellement diverse.

Ne craignez rien, je vous servirai d'interprète.

Cette jeune femme que vous voyez Ik , assise devant le tribunal, étrangement et richement vêtue, aux grands yeux noirs, à la taille souple et élancée qu'emprisonne un corsage rouge lamé d'or, cette femme se nomme Marie-Anne-Zulma.

Ce gros homme robuste, dont le front déprimé est couronné d'une forêt de cheveux gris, assis sur ce banc la-bas, est le seigneur Christophore, ma ri de la jeune femme. Auprès de lui, ce beau jeune homme élégant dans son brillant uniforme est le comte B... officier de S. M. l'empereur de toutes les Russies.

Enfin, un quatrième personnage, avec lequel vous ferez tout a l'heure plus ample connaissance, est le vieux mougick Grodisko, âgé de soixante-huit ans.

Vous voyez que, par extraordinaire, nous avons

quatre acteurs au lieu de trois, mais Grodisko n'est

là qu'un incident, un comparse ; il vient, comme le

jardinier d'Almaviva, se plaindre qu'on lui a jeté un

homme sur la tète .

Laissons-le parler lui-même et raconter aux juges

sa mésaventure :

« Je suis un pauvre vieux vannier. J'étais allé, lo .") de ce mois, chercher des branches d'aubier afin d'achever une corbeille pour les pères carmélites. Je cheminais par le faubourg Karwsarg, le froid faisait couler des larmes de mes yeux, la neige craquait sous mes pieds, lorsque quelque chose tombe sur moi et me renverse. Je crus d'abord que c'était encore un des anges déchus que le bon Dieu envoyait k l'enfer. Mais bientôt je vis un homme en pantalon, en chemise déchirés, s'enfuir à toutes jambes. On l'arrête et puis on le relâche. On me dit : C'est un noble, c'est un comte, il te récompensera. On m'emporte chez moi, et depuis lors je n'ai pas plus entendu parler du comte que des habitants de la lune. »

M. le comte B...., capitaine de hussards, vingtcinq ans, s'exprime en ces termes :

« J'ai logé dans la maison du négociant Christo-

phore. Pour utiliser mon temps, j'ai donné à sa femme des leçons de français et de musique. Un matin, je faisais répéter un air à madame, lorsque M. Christophore entre brusquement, puis, animé par la colère et peut-être par le vin, il se prend de querelie avec moi» frappe son épouse, me dépouille de mon habit et me jette par la fenêtre. J'ai eu le malheur de tomber sur ce pauvre homme, mais en vérité ce n'est pas de ma faute.

» — Christophore, qu'avez-vous à répliquer? » dit le président.

Christophore s'avance, déclare qu'il est commerçant en cachemires et en bijouterie, qu'il est âgé de cinquante-six ans. Ecoutons-le :

« 11 y a quatre ans que j'ai acheté à Trébizonde une esclave géorgienne âgée alors de treize ans; j'ai veillé sur elle avec tendresse, je l'ai fait instruire et je l'ai épousée l'an dernier. Cette esclave est aujourd hui ma femme, et elle est là, devant vous. J'ai reçu, il est vrai, pour locataire, — et je m'en repens, — le comte B..., mais je ne l'ai pas prié du tout de donner des leçons à ma femme qui sait déjà beaucoup de choses. Ils se sont vus au contraire malgré ma défense. Pour les surprendre, je feins un

VON âge, je pars le soir, et à l'aube (!ii juur je rentre à la maison. Je vois le capitaine dans la chambre de ma femme. Je m'élance sur le séducteur et je le jette dans la rue. Ce n'est pas ma faute non plus s'il est tombé sur ce pauvre Grodisko. Quant à ma femme, elle a avoué son crime. Je me suis rendu chez l'évéque, je lui ai conté ce qui venait de se passer, et il m'a dit : Envoie-moi ta fenmie! — ce que j'ai fait.

» — Voyons, à votre tour, madartie, expHquezvous ! » dit le président.

Marie-Anne-Zulma Christophore accuse avec complaisance ses dix-sept ans et dit avec la candeur de l'innocence :

« Je ne sais ce f[ue tout cela signifie. Je dormais quand mon mari est rentré, et je me suis réveillée au moment où il jetait M. le comte par la fenêtre. Mon mari m'a envoyée chez l'évêque qui m'a fait dire des prières. L'évêque veut que je me confesse, que je fasse maigre, que je jeûne. On m'appelle coupable, je n'y comprends rien; je suis innocente. »

Le président se tourne vers les juges, les consulte, et on décide que ces diverses explications ne suffisent pas à éclairer le tribunal, qu'il faut entendre des témoins.

J'ai besoin de donner, non à mes lecteurs, mais à moi-même, l'assurance que ce que je raconte ici est officiel, que cette scène se passe réellement au fond de la Russie, tant ces drames de la vie conjugale se ressemblent. Ce mari, cet amant, cette Géorgienne achetée à Trébizonde sont des personnages parisiens ; je les connais, je les coudoie tous les jours.

Mais la ressemblance est plus frappante encore lorsqu'on entend les dépositions des témoins. La belle Zulma avait une servante qui vaut à elle seule toutes les Dorines du répertoire français. « Je suis seule coupable, dit-elle sans hésiter et sans rougir, mais coupable d'imprudence. Monsieur le comte était amoureux de madame. Il m'avait priée de le laisser pénétf^ dans sa chambre, mais j'avais refusé, connaissant bien la vertu de ma maîtresse. Un soir il m'annonça que son régiment allait partir et qu'il mourrait s'il n'avait pas la consolation d'emporter le portrait de madame. Mais madame est si vertueuse c^u'elle n'aurait pas consenti. Aussi fus-je obligée d'ouvrir, pendant la nuit, la porte à monsieur le comte ^our qu'il pût tracer à la hâte une esquisse des traits de ma belle maîtresse.

)) Il n'y avait pas dix minutes que monsieur le

comte dessinait, quand monsieur est entré furieux, et vous savez le reste. »

D'autres témoins démentent le récit de la soubrette, et notamment un vieux domestique qui dépose en ces termes : « Aussi vrai que le jour est blanc et que la nuit est noire, le capitaine entrait dès que mon maître sortait. »

Le tribunal se déclare incompétent sur la question d'adultère, par ce motif que, le mariage étant un sacrement, tous différends élevés entre époux sur cet acte doivent être jugés par la justice ecclésiastique. Mais il se prononça ainsi en ce qui concernait le fait d'un homme jeté par la fenêtre :

« Parce que l'ukase de Paul P% de 1799, reconnaît a tout homme le droit de jeter par la fenêtre de sa maison un meuble inutile en criant préalablement et par trois fois : Gare! et qu'autrement il sera condamné à payer une amende de 25 roubles et des dommages à celui auquel il causerait un dégât.

» Parce que, suivant l'opinion de Christophore, le comte de B... était un meuble tout à fait inutile dans sa maison et qu'il avait le droit de le jeter par la fenêtre en criant trois fois : Gare!

2bi LES MAUVAIS MENAGES

» Parce que Christophore, n'ayant pas crié, a désobéi à l'ukase, le condamnons à payer 25 roubles à l'État, 2,000 roubles de dommages à Grodisko et 2,000 roubles pour la guérison, l'avocat et les frais, le tout dans les sept jours. »

J'imagine qu'on aura beaucoup ri de ce jugement dans les salons de Saint-Pétersbourg.

Voyant que les choses tournaient ainsi, Christophore s'est bien gardé de déférer sa fename au tribunal ecclésiastique. Il aurait peut-être été con*damné à de nouveaux frais.

Uu grand seigneur russe.

Puisque nous sommes si loin de Paris, quittons lô district de Kamienec, poursuivons notre route vers le nord et arrêtons-nous un instant dans la province de Volhvnie.

Un riche boyard, le comte de S..i, est le Nemrod

de la contrée ; il passe sa vie à chasser dans ses grands bois, suivi de piqueurs, d'écuyers, d'équipages et de meutes magnifiques.

Quelle fatale inspiration a cet intrépide chasseur de vouloir se marier ? 11 a quarante ans sonnés, la vie paisible du ménage est aussi antipathique à ses goûts qu'à ses habitudes vagabondes. Mais il a remarqué une belle jeune fille, Camille W..., et il veut l'épouser; il l'épouse en effet, sans trop s'inquiéter des dispositions du cœur de Camille. La pauvre enfant aimait en secret un pauvre et charmant jeune homme, Michel K... Mais comment résister à sa famille éblouie de l'honneur que lui fait le comte en recherchant Camille?

Le mariage est célébré et la lune de miel n'interrompt pas un seul jour les exploits du noble chasseur. Le mari partait de grand matin, au bruit des fanfares, rentrait le soir, épuisé de fatigue, ou même ne rentrait pas, quand la poursuite du cerf, du sanglier ou de l'ours l'avait entraîné trop loin.

Que vouliez-vous que fît cette infortunée comtesse en un tel ennui et en une si profonde solitude? Michel K... rôdait autour du château, Camille le suivait des yeux et du cœur» Un jour Michel pénétra

utfO •

auprès de Camille, et quand il sut ce doux chemin, il ne l'oublia plus.

Le comte fut informé des visites assidues du jeune homme. Vous croyez peut-être qu'il fit un retour sur lui-même, qu'il se rendit compte des tristes conditions d'existence dans lesquelles il avait placé sa femme ; qu'il essaya de changer ses habitudes pour vivre davantage auprès de Camille, pour la soustraire et se soustraire en même temps au danger qui le menaçait, et qui déjà peut-être les menaçait tous deux? NonI

Un mari ne lait pas de tels efforts. Le comte distribua de l'argent à ses domestiques, et, aidé par eux, il surprit les deux amants très-près l'un de l'autre. 11 les fit lier ensemble, dos à dos, dans le costume plus que léger où ils avaient été surpris. Qu' allait-il faire? 11 pouvait exercer contre les coupables les plus atroces vengeances. 11 fut mieux inspiré; il réunit à dîner tous les parents de sa femme, leur raconta ce qui s'était passé, et leur dit qu'il allait faire annuler son mariage, puis... qu'il fallait marier les deux amants.

L'autorité, informée de l'existence d'un double délit : de séquestration de la part du mari, d'adultère

de la part de la femme, commit un juge pour instruire l'affaire. Celui-ci fit une enquête et déclara qu'il y avait lieu à suivre. Mais la justice russe n'était pas, dans ce temps-là du moins, incorruptible, (ceci se passait en 1837). Le même juge, a un mois de là, déclara qu'il n'y avait pas eu précisément adultère, encore moins séquestration, et après la dissolution du premier mariage, les deux amants, dotés par le comte, furent mariés bel et bien.

Ce grand seigneur russe n'a-t-il pas donné ainsi une bonne leçon à tous les maris? Camille W... est probablement devenue une excellente épouse, une bonne mère de famille. Qu'aurait gagné la morale publique à ce que le comte eût fait punir les deux amants de quelques mois ou de quelques années de prison ?

Les Pénélopes.

Je ne sais si Alphonse Karr a emprunté à la vie réelle ou à son imagination le sujet de sa Pénélope normande, mais il amis en évidence dans ce roman, avec son talent habituel, et aussi avec une crudité par trop réaliste, les inconvénients auxquels sont exposés les maris que leurs habitudes et leurs occupations éloignent forcément du domicile conjugal. On se marie pour vivre avec sa femme! Si vous devez courir les mers pendant des années entières, ne vous mariez pas, c'est bien plus simple et bien moins dangereux ! Je trouve les principales situations du roman de mon spirituel ami dans une affaire qui fut portée, il y a vingt ans de cela, devant le tribunal de Dieppe.

La Pénélope normande , cette fois , se nomme Lucie. Elle est fille d'un négociant du Havre qui.

LES MAUVAIS MENAGES Zk»

de sa dignité ne lui a pas donné le courage de couper court à ces brutalités, c'est qu'elle mérite son sort.

Les femmes n'ont pas assez la conscience de leur force. Elles pourraient assouplir et dompter, même quand elles ne sont pas aimées, les natures les plus vicieuses et les plus perverses. La plupart ne semblent pas s'en soucier. Elles ne se disent pas assez que le lien qui les a unies à l'homme qu'elles accueillaient à peu près avec indifférence la veille du mariage et qui le lendemain leur est devenu antipathique ou odieux, que ce lien est indissoluble et qu'à tout prix elles doivent surmonter leur répulsion ou leur dégoût poUr s'attacher leur mari, pour arranger le moins toal possible leur existence dans cette union mal assortie où l'attrait de leur indépendance, la séduction d'un cachemire quelquefois les a entraînées.

U est une heure solennelle pour* la femme, c'est celle où lé mari pénètre pour la première fois dans là chambi'e conjugale. En ce moment elle est souve^ raille, et son avenir, son i*epos, l'influence qu'elle ékercera sur son tnari dépendent de la façon dont elle va exercer sa souveraineté. Elle est arrivée là dans toute sa candeur,, dans toute sa pureté, dans

OjO les mauvais ménages

capitaine ne peut se décider à laisser sa femme exposée encore aux dangers de la solitude, et une idée triomphale traverse son esprit : Si je mettais Lude au couvent pendant tout le temps de mon absence!

Lucie jette les hauts cris, mais le capitaine est inexorable. Que faire en ce péril extrême? Lucie fait prévenir son Edgar du danger qui la menace; Edgar accourt, enlève sa maîtresse , et les deui jeunes gens, sous de faux passe-ports, courent la Normandie. Mais le capitaine est un rusé compère; il flaire leur trace, découvre les fugitifs et les fait arrêter.

Si le capitaine avait voulu et pu légalement se conduire comme le grand seigneur russe dont il était question tout à Theure, la morale publique n'y aurait-elle pas gagné plus qu'elle n'a gagné à la condamnation méritée de ces deux jeunes gens?

Une autre Pénélope fut condamnée par le tribunal correctionnel d'Épernay. Elle était belle, elle avait vingt-cinq ans. Après sa condamnation, k la sortie de l'audience, elle alla trouver le procureur du roi qui avait requis contre elle, et fondant en larmes, elle lui dit : « Vous avez eu raison, monsieur, je suis

une malheureuse; mais que voulez-vous ? j'étais si jeune; je n'avais que quinze ans lorsque mon mari m'a séduite. Il m'a épousée après ma faute et il m'a pervertie. Mon mari me battait, mes enfants manquaient de pain, voilà ce qui m'a perdue ! Donnez l'ordre, je vous prie, que le concierge de la prison me reçoive aujourd'hui ; il me tarde d'avoir mis une séparation entre le monde et moi ! »

Connaissez-vous une protestation plus touchante, plus éloquente contre le danger des unions mal assorties et indissolubles? Cette plainte, ce n'est pas à un roman, à un personnage imaginaire, c'est à la >^ie réelle que je l'emprunte.

I/Auvergnat et le scalpel.

La plupart des maris sont tellement convaincus que la loi leur donne droit de vie et de mort sur la

femme et son complice surpris en flagrant délit, qu'il est nécessaire de mentionner les circonstances où les tribunaux croient devoir réprimer la coupable fantaisie de ceux qui, de leur propre chef, punissent ou tentent de punir de mort les coupables.

Un Auvergnat, malheureux en ménage, avait depuis longtemps à se plaindre, de, sa femme. Il avait assez philosophiquement supporté la longue série de ses infortunes conjugales; mais le mouton lui-même peut devenir enragé. Il apprend un jour que sa femme court à un rendez-vous. L'Auvergnat tâche de se procurer des pistolets; il n'y peut réussir, mais il trouve je ne sais où un scalpel, un vrai scalpel.

Muni de cette arme redoutable, il se présente dans la maison qu'on lui avait indiquée. Il frappe à la porte de la chambre, c'est l'amant lui-même qui vient ouvrir. L'Auvergnat se précipite sur cet homme, et, en véritable Indien, Use met à le scalpeliser. La femme , effrayée , s'enfuit à toutes jambes. L'amant cependant ne se laisse pas bénévolement maltraiter; il se défend de son mieux, et l'Auvergnat, bien que n'ayant qu'à demi satisfait sa vengeance, s'éloigne.

LES MAUVAIS MÉNAGES i263

rentre au logis où il trouve sa femme et passe assez tranquillement la nuit auprès d'elle.

La fuite de la femme, cette apparente réconciliation des époux après une scène si horrible, donnent lieu à une action capitale contre eux.

L'affaire est portée devant la cour d'assises. Le président demande plusieurs fois à l'accusée si elle n'aurait pas cédé aux menaces de son mari et ne lui aurait pas livré son amant. Chaque fois que cette question est posée, la femme répond avec fermeté que jamais il n'a existé entre elle et son mari un concert semblable, et, loin de vouloir pallier sa faute, elle ajoute avec force qu'elle aimait trop M. Léon pour le livrer sans défense à la violence de Bon mari.

— Réfléchissez bien, dit Favocat général, cette question de M. le président est toute dans votre intérêt.

— Je le sais bien, répond-elle, j'ai réfléchi. Là vérité est dans ce que je viens de vous dire : j'aimais trop M. Léon pour l'exposer à uti danger pareil.

Le fait de complicité fut écarté; La femme fut punie comme adultère; mais le mari^ l'homme au

scalpel, fut condamné à six mois de prison, et c'était justice, en vérité !

La mort du mari équivaut-elle à un désistement ?

Voici une question délicate qui a été diversement résolue par la jurisprudence.

Un mari surprend sa femme en criminelle conversation et la défère aux tribunaux. Dans Tinter-* valle qui sépare la plainte du jugement, il meurt- S'il eût vécu, il aurait peut-être pardonné à sa femme, il se serait désisté et aurait ainsi arrêté l'action de la vindicte publique.

Le bénéfice de cette supposition doit-il profiter à la femme ?

On cite deux arrêts: Tun de la cour de cassation, en date du 17 juin 1813; l'autre de la cour royale de Toulouse, du 15 janvier 1820, qui ont renvoyé

des fins de la plainte les femmes prévenues du délit d'adultère ; et ces arrêts se fondaient sur ce que les maris auraient pu, si leur existence se fût prolongée, exercer le droit de pardon que la loi leur attribue. Le tribunal correctionnel et la cour rovale de Paris jugèrent différemment en 1838.

Un mari, M. G..., aVîiit porté plainte contre sa femme. Peu de temps après, cet infortuné, n'ayant pas la force de résister à son chagrin, se donna la mort. Les avocats s'appuyèrent sur les deux arrêts que je viens de mentionner, et invoquèrent au profit de leurs clients le doute qui planait sur les résolutions ultérieures du mari. Cet homme, en effet, devait passionnément aimer sa femme, pour qu'il n'eût pu survivre à la douleur que la faute de celle-ci lui avait causée. Aimant ainsi sa femme, il aurait certainement laissé descendre sur elle son pardon. Mais le ministère public trouvait dans ce fait même un argument contre la prévenue. N'était-elle pas la cause première de ce suicide ?

Le tribunal prononça la condamnation, se fondant sur ce que le mari avait persisté dans sa plainte jusqu'au dernier moment, et que sa mort volontaire ïie pouvait équivaloir à un désistement. La cour

royale, devant laquelle ce jugement fut porté, adopta les motifs des premiers juges; toutefois elle réduisit la peine de la femme de six mois à trois mois de prison.

En regard de cette double décision, nous devons placer un jugement du tribunal correctionnel de Montpellier, en date du 2/f juillet 1839, qui fait prévaloir la doctrine contraire, à laquelle la cour de cassation s'est rangée depuis longtemps.

Il s'agissait, comme dans la précédente affaire^ d'un cas d'adultère incontestable et incontesté. Le mari était mort avant l'ouverture des débats.

Le ministère public demandait la condamnation des prévenus, se fondant sur ce que le mari avait fait tout ce qu'il pouvait faire pour armer la justice. Il était mort sans faire entendre aucune paro'e de pardon, sans consigner dans aucun écrit le désistement de l'action qu'il avait conférée au ministère T)ublic. Nul ne pouvait donc suppléer à son si'ence et lui prêter une volonté opposée à celle qu'il avait précédemment manifestée. Et si le mari tombait en démence, ou s'expatriait, ou se trouvait physiquement incapable d'exprimer sa volonté, il n'y aurait donc plus de poursuites pour venger son honneur?

La loi permet au mari d'arrêter les effets de la condamnation, prononcée contre sa femme ; serait-on reçu à prétendre que la peine de la femme doit cesser par le fait seul de la mort de son mari ?

Ainsi parlait l'organe du ministère public.

Le tribunal ne tint aucun compte de ces considérations : « Attendu, dit-il, que le délit d'adultère n'est qu'un délit privé... qu'il faut que la volonté du mari persiste dans toutes les phases de la procédure et vivifie l'action du ministère public...; que si Ton petit dire que cette intention de poursuivre, une fois manifestée par la plainte, est censée continuer jusqu'à ce qu'elle soit remplacée par une manifestation contraire, ce ' raisonnement n'est fondé que tout autant que la volonté peut être censée exister. Or, dans l'espèce, le mari étant décédé et l'intention qu'il avait manifestée n'étant pas de celles qui sont exécutoires après décès ^ ou tout au moins devant être présumée avoir cessé, l'action du ministère public s'est éteinte^ et il n'a plus qualité pour agir dans un intérêt qui a pris fin, et qui est tellement personnel à l'époux qu'il ne saurait être transmis à ses héritiers;

» Qu'on ne saurait priver la ^<«mwf de l'avantage

qu elle a à se trouver en cause en présence de son mari, son véritable adversaire^ puisque, fii celui-ci est décédé, elle ne peut lui opposer l'exception prévue par l'article 336... et puisque le mari peut à tout instant arrêter les poursuites intentées contre sa femme, ce qui n'est point au pouvoir du ministère public... et que la femme se trouve par là dépouillée des garanties et des ressources que la loi lui réserve ; '

» Que, dans un tel état de choses, la condamnation de l'épouse n'a plus qu'un intérêt illusoire^ puisque la réparation est exclusivement dans l'intérêt du mari; que lorsque*cet intérêt cesse d'exister par la mort du mari, il en naH un contraire, celui des enfants et de la famille ;

» Le tribunal rejette les conclusions du ministère public, relaxe les prévenus, etc. »

A ne consulter que les lumières du simple bon sens, la tliéorie exposée dans ce jugement est la seule vraie. Le délit d'adultère n'a d'analogie avec aucun autre délit. Ce n'est pas la société, c'est le mari seul qui en est le suprême arbitre. Il peut armer la justice et la désarmer à son gré. La punition du délit n'intéresse donc que lui seul et non la

société, S'il meurt, soit avant l'ouverture des débats, soit après la condamnation prononcée, la poursuite du délit et les effets de la condamnation n'ont plus leur raison d'être. L'intérêt dominant, l'intérêt auquel la justice a donné une légitime satisfaction n'existe plus, et il naît immédiatement un intérêt contraire, celii des enfants et de la famille.

Il est donc permis de penser, avec le tribunal dont nous venons de citer la décision, avec la cour rovale dn Toulouse (arrêt du 15 janvier 1820), avec la cour de cassation (arrêt du 17 juin 1823), que la mort du mari équivaut à son désistement.

Les effets de la réconciliatioti.

J'ai déjà mis en évidence des faits qui prouvent que toute apptrence de réconciliation entre les

époux annule la plainte du mari, non-seulement contre la femme, mais contre son complice. Je reviens sur ce sujet pour mettre sous les yeux du lecteur le texte d'un arrêt important rendu par la cour royale de Toulouse en 1838, arrêt qui fut confirmé par la cour de cassation.

Un mari, dont le nom est très-célèbre dans les lettres, avait obtenu du tribunal correctionnel de Montauban la condamnation de sa femme et celle de M. L... à six mois de prison pour fait d'adultère. Le fait était constant et n'était pas nié, d'ailleurs, par les prévenus. L'amant interjeta appel de ce jugement, se fondant sur ce qu'une réconciliation était intervenue entre le mari et la fenrnie antérieurement à la condamnation.

La cour de Toulouse, saisie de l'appel, rendit un arrêt en ces termes :

a Attendu que, s'il est hors de doute que l'adultère, infraction outrageante au plus solennel des contrats, est un délit que le législateur ne peut voir avec indifférence, il n'en est pas moins certain que la dif^ ficulté des preuves, le scandale qui naît presque toujours des faits révélés par la poursuite, l'atteinte dont elle frappe le repos et la sécurilé des tiers, ont

dû causer une grande influence sur la détermination du caractère de ce délit ;

» Que si l'article 336 place parmi les délits cette grave infraction aux lois de la morale, le législateur la met aussitôt dans une catégorie exceptionnelle en proclamant : !<> que, quelque étendu que soit le pouvoir dont le ministère public est investi, la dénonciation du mari doit précéder la poursuite; 2» que ce pouvoir, conservateur des droits généraux de la société, est impuissant pour lui garantir l'accomplissement de la satisfaction pénale que les magistrats lui avaient accordée, puisque le mari demeure le maître d'arrêter les effets de la condamnation ; 30 que ce délit, dont on lïe peut concevoir l'existence que par le concours simultané de deux individus de sexe différent, n'a cependant, aux yeux du législateur, qu'un seul auteur, la femme; 40 que l'homme, sans la perpétration duquel le délit ne peut exister, n'en est cependant que le complice; et que ce complice ne peut être poursuivi qu'autant que l'auteur du délit, la femme, est ellemême frappée par l'action du ministère public, et que si, par rapport à elle, le délit a perdu son caractère légal, s'il est effacé, s'il est éteint, toute pour-

suite doit aussi s'arrêter à l'égard de son complice;,

» Qu'il est également constant que la réconciliation des époux (et il ne peut y en avoir de plus explicite que leur réunion dans la même couche) opère cette extinction de la manière la plus formelle; ces diverses circonstances existant dans la cause, le prévenu était donc bien fondé dans son exception contre le ministère public ; la décision des premiers juges qui Ta puni comme complice du délit qui, à leurs yeux, ne pouvait avoir d'existence légale, doit donc être réformée ;

» La cour, etc., etc. »

Le ministère public n'accepta pas cette doctrine et en appela à la cour de cassation. L'avocat général de la cour, M. Pascalis, conclut à la cassation de l'arrêt que nous venons de transcrire ; la cour, au contraire, le confirma et déclara que la cour de Toulouse avait bien jugé.

Les termes de cet arrêt sont remarquables, ils font parfaitement ressortir le caractère exceptionnel de ce délit, le seul dont la poursuite n'appartienne pas au ministère public. Si le mari ne dénonce pas sa femme a la vindicte publique, la vindicte publique est impuissante, et même alors que la justice

est saisie, alors qu'elle a prononcé sa décision souveraine, il dépend toujours du mari d'arrêter soit les efîels de la poursuite, soit les effets de la condamnation. Mais il ne dépend pas du mari, si grande que soit la puissance dont le législateur l'a investi dans l'intérêt des familles, de séparer en quelque sorte son pardon, de se réconcilier avec la femme et de tenir rigueur au complice. « Le complice ne peut être poursuivi qu'autant que l'auteur du délit, la femme est elle-même frappée par l'action du ministère public. » Et si le délit, par rapport à elle, perd son caractère légal, s'il s'efface, s'il s'éteint devant la volonté du mari, le bénéfice de cette indulgence s'étend de plein droit au complice, que le mari le veuille ou non.

11 ressort donc de ce qui précède et de ce que nous; avons dit, dans le chapitre relatif aux effets de la mort du mari, que la réconciliation même apparente des époiix, aussi bien que le décès de la seule personne intéressée dans la plainte, met la plainte à néant et absout la femme et son complice.

Une double faute.

Je ne sais rien de plus profondément triste que ces drames muets de la vie conjugale, ces antipathies, ces haines, ces défiances, ces violences qui font d'un grand nombre* de mariages des enfers anticipés. Que de fois j'ai vu entrer dans un salon, au l)a] ou dans une loge d'Opéra, de jeunes femmes brillantes et parées, gracieuses et souriantes, qui, le matin, avaient été insultées ou même battues par leurs maris, car ce n'est pas si rare qu'on le croit, un mari qui bat lâchement sa femme, même dans ce que l'on appelle la bonne société !

Pour moi, je méprise l'homme qui se conduit ainsi, mais je ne saurais plaindre la femme. Si faible qu'elle soit, elle pourrait empêcher son mari de commettre deux fois cette lâcheté. Si le sentiment

de sa dignité ne lui a pas donné le courage de couper court à ces brutalités, c'est qu'elle mérite son sort. Les femnies n'ont pas assez la conscience de leur force. Elles pourraient assouplir et dompter, même quand elles ne sont pas aimées, les natures les plus vicieuses et les plus perverses. La plupart ne semblent pas s'en soucier. Elles ne se disent pas assez que le lien qui les a unies à l'homme qu'elles accueillaient à peu près avec indifférence la veille du mariage et qui le lendemain leur est devenu antipathique ou odieux, que ce lien est indissoluble et qu'à tout prix elles doivent surmonter leur répulsion ou leur dégoût pour s'attacher leur mari, pour arrangel* le moins mal possible leur existence dans cette union mal assortie o^i l'attrait de leur indépendance, la séduction d'un cachemire quelquefois les a entraînées.

Il est une heure solennelle pour* la femme, c'est celle où lé mari pénètre pour la première fois dans là chambt*e conjugale. En ce mohientelle est souve^ m\ ^^^^^> ^^ ^^^ avenir, son i*epos, l'influenôe qu'elle [À ^^^rc^ra sur son tnarl dépendent de la façon dont A elle va exercer sa souveraineté; Elle est arrivée là ^ans toute sa candëurn dans toute sa pureté, dans

toute son innocence. Sa mère aurait cru manquer k tous ses devoirs si elle lui eût dit un seul mot pour lui signaler les écueils innombrables qui peuplent cet océan perfide sur lequel elle l'engage. Ses instincts de femme, ses délicatesses vont-elles la servir ou la fourvoyer?

Je ne voudrais pas affirmer qu'il y a plus de mauvais que de bons ménages, mais on ne m'accusera pas de pessimisme si j'affirme que les unions complètement heureuses sont fort rares, que beaucoup de femmes cachent sous les fleurs et sous leur sourire d'horribles et secrètes tortures; qu'autour de ces écueils dont je parlais tout à l'heure et qu'aucune carte ne signale à l'inexpérience des navigateurs, je vois flotter les épaves d'innombrables naufrages.

On peut heureusement constater ces résultats sans craindre de faire manquer un seul mariage. Toutes les jeunes filles qui voient éclater autour d'elles les orages conjugaux ont en- elles une admirable confiance. Elles disent comme le personnage de VÉcole des vieillards : « Mais moi, c'est autre chose! »

Ainsi disait M"e Herçiinie P... Elle épousa un

homme déjà veuf et immensément riche. M. D... avait perdu sa première femme et les médisants prétendaient qu'elle était morte de chagrin. La seconde M™e D... était merveilleusement belle, rêveuse, poétique; elle poursuivait la chimère d'un amour idéal, profond, qui aurait absorbé sa vie. Son mari vivait dans des régions plus humbles. Honmie du monde et de plaisir, jeune encore, il administrait habilement sa fortune et en usait largement.

A peine mariée, M™^D... mesura avec effroi toute la distance qui la séparait de son mari. Celui-ci menait la vie à grandes guides, mais hors de chez lui. Sa femme se crut négligée, trahie, et se plaignit avec douceur. Le mari répondit aigrement; toutefois ne voulant pas séquestrer sa femme et ne se souciant pas cependant de la mener dans le monde, il plaça auprès d'elle, en qualité de sigisbée, un de ses parents du premier lit, aimable et charmant jeune homme, M. Charles B... qui fut chargé de la conduire au bal, au spectacle, en soirée. Prudente association de la poudre et de l'étincelle !

Mme D. voit le danger et honnêtement elle veut s'y soustraire. Elle fuit et court s'enterrer à la campagne. ,Vous croyez que le mari va comprendre la

sagesse et la loyauté d'une telle résolution. Erreur! il rappelle sa femme à Paris, où elle retrouve le péril qu'elle avait voulu éviter.

— Tâche donc de distraire ma femme ! dit le mari à M. Charles, et, cette recommandatiqn faite, il court à ses plaisirs. M™« D... succomba cette fois. Un jour le mari découvre un petit meuble et dans ce meuble des lettres fort indiscrètes. Quand donc les femmes comprendrontr-elles qu'il n'y a qu'un seul confident assez sûr, assez discret auquel on puisse livrer les lettres d'amour? Ce confident, c'est le feu, et celuilà n'a jamais trahi !

M» D... trouve donc ces lettres, mèds cette preuve ne lui paraît pas assez concluante. On était à la fin d'août, on menait la vie de château. C'était un dimanche, et Mm* D... avait donné le paiti bénit. La chaleur était lourde, c'était une de ces journées où, suivant l'expression du poète :

Les Vents sont h TamoUr, l'horizon est en feu.

Lés deux jeunes gens se promenaient sous les ombrages du parc et recherchaient les plus mystérieuses

retraites. Le mari les suivait à pas de loup, il surprit le jeune homme aux pieds de sa femme.

Mn™« D.,. fit bonne contenance; aux reproches violents de son mari, elle répondit avec calme par une accusation en bonne forme. QuiFavait abandonnée? qui l'avait jîrécipitée dans le mal? qui donc l'avait rappelée de la solitude où elle s'était réfugiée alors qu'elle avait encore la force de résister? qui lui avait imposé la société de ce jeune homme ? qui avait attisé leur mutuel amour?

Mis ainsi en présence de sa faute, le mari pardonna; mais cet incident, on le pense bien, ne rapprocha pas les deux époux. M. Charles fut exilé. La jeune femme tomba plus tard gravement malade.

Un des princes de la science fut appelé. 11 lutta courageusement contre le mal, et parvint à sauver la jeune femme, qui voua au docteur une éternelle reconnaissance. Le savant docteur, de son côté,* s'était profondément attaché à sa chère malade. De cette reconnaissance et de cet attachement à un sentiment plus tendre, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut franchi.

Cette fois, le mari ne découvrit rien, et ce fut la femme qui l'informa elle-même de sa faute.

« Une affection vraie s'est offerte^ lui écrivit-elle, ai-je pu la repousser? Quand, touché de mes maux, il accomplissait sa mission en tâchant de m' arracher à la mort, je lui ai sacrifié sans regrets une exisrtence qu'on m'avait faite si misérable... Entourée d'espions, de basses surveillances, ma itlaison m'était devenue odieuse... En face de cet abîme de mon désespoir, je vous pardonne. »

C'était pourtant la femme qui, alors qu'elle était pure encore de toutes fautes, écrivait à son mari : « Je n'attends plus rien de la vie, l'existence m'a trompée. Je ne demande qu'à mourir. J'ai vingttrois ans, et je suis arrivée là de déception en déception. Depuis l'enfance, j'ai rêvé un attachement profond, amour ou amitié, affection qui étreignît mon âme, qui pût absorber mon être. J'ai cru réaliser ce rêve dans la tendresse de mon père; une mère jalouse venait à chaque instant ébranler mon estime, ma vénération pour lui. Il est mort avant que j'aie pu me dévouer à l'aimer... J'ai rêvé, désiré , aspiré l'amour conjugal. Sans cesse je me représentais deux êtres liés à la même existence, toujours deux, toujours ensemble. La tristesse dont je suis si souvent atteinte m'aurait paru moins amèfe en 1^

LES MAUVAIS MÉNAGES !28l

partageant. Si une main amie m'eût soutenue, si un cœur m'eût aimé, je ne pleurerais plys ; nous défierions le malheur si nous étions unis !

Et ailleurs :

« Je voudrais pouvoir donner à mon mari une preuve éclatante de mon affection. Quelquefois le soir, nous marchons en silence ; il pense à ses plaisirs, à sa fortune, et moi je voudrais qu'on vînt l'assaillir; je me précipiterais, je tomberais percée de coups, mais je l'aurais sauvé. Il verrait si je suis capable de courage quand j'aime. A cette pensée, mon sang bouillonne, j'ai le frisson, je serre son bras. Je voudrais me jeter à son cou, le couvrir de caresses. Puis je m'arrête et je me dis : Que lui ferait cette preuve d'amour ? une émotion qu'il repousse, un dérangement dans sa vie ! il aime bien mieux un dîner cuit à point. Il a raison peut-être de considérer ainsi la vie, mais moi, mon Dieu, je ne puis! Cette seule pensée m'étouffe, je pleure, et pourtant pourquoi pleurer? J'ai tous les jours à dîner, j'ai un hôtel, des voitures, de riches toilettes. Mon Dieu! est-ce donc là tout? »

Puisque nous pouvons leproduire ces fragments do lettres, c'est que les débats d'un procès scanda-

282 t/ES MAUVAIS MÉNAGES

leux retentirent. Une condamnation correctionnelle frappa cette malheureuse femme. Mais n'est-il pas bien coupable aussi, l'homme qui a laissé un pareil cœur s'égarer, qui a refusé de tels trésors de dévouement et de tendresse ?

Ah ! les maris ! les maris! quelle engeance. Et ils ont l'audace de se plaindre quand, après s'être ainsi conduits, il leur arrive malheur!

Une femme implacable.

Nous avons établi bien souvent déjà, dans le cours de cette causerie familière sur l'inépuisable sujet des relations conjugales, que le mari était investi par la loi d'un droit absolu de souveraineté. S'il est offensé, le délit dont il se plaint perd son caractère privé, la société s'émeut, la justice est saisie. Il dit aux tribunaux : Sévissez ! et les tribunaux sévissent. Il prononce le mot de pardon, et la condamnation

s'efface. Il ouvre et ferme à son gré les portes de la prison.

Il existe cependant une puissance supérieure à la

sienne, c'est celle de la femme qui frappe de nullité le désistement du mari, s'il lui plaît de ne pas accepter le pardon que celui-ci lui offre.

Il y a ici une distinction très-délicate à établir. Lorsque le législateur a donné au mari seul le droit de poursuivre l'adultère et subordonné à sa plainte l'action même du ministère public, à sa décision les décisions des tribunaux, il a voulu entourer le foyer domestique d'une infranchissable barrière, il a voulu laisser une porte toujours ouverte à la réconciliation des époux. Mais si la femme repousse cette réconciliation, si la vie commune lui est devenue insupportable à ce point qu'elle préfère la honte d'une condamnation à l'autorité et au contact du mari, le désistement de celui-ci n'a plus de valeur et la vindicte publique passe outre.

Dans ce cas, le délit d'adultère perd son caractère privé et personnel pour devenir un délit social.

Le tribunal correctionnel de Paris a vu un jour le plus honnête, le plus paisible et le plus George Dandindes herboristes se désoler, s'arracher les che-

iHK LES MAIVAIS MÉNAGES

veux, retirer sa plainte, supplier sa femme, — contre laquelle il avait, dans un moment de colère, porté une plainte, hélas î trop fondée, — supplier sa femme de revenir à lui, jurant que le passé était oublié, qu'il ne lui en dirait jamais un mot.

Il fallait que ce pau\Te homme eût quelque défaut intime bien terrible, car sa femme, sous le coup d'une condamnation à laquelle il lui était si facile d'échapper, se bornait à répondre, d'un ton de voix implacable : Non ! plutôt la mort !

L'amant se joignit au mari pour implorer cette femme qui ressemblait plutôt à une accusatrice qu'à une accusée, et la réponse ne variait pas : Non ! plutôt la mort !

Le mari fut impuissant devant cette ferme résolution, et le tribunal condamna la femme de l'herboriste à un an de prison, le complice à trois mois. La femme ne sourcilla pas en entendant prononcer ce jugement, et l'infortuné mari fondit en larmes.

Le combat conjugal. Désaveu de paternil»^ .

Ma vie est un combat, disait J. J. Rousseau. Combien de maris et de femmes pourraient adopter cette devise! Certains procès en séparation offrent un véritable intérêt stratégique, ni plus ni moins que la bataille d'Eylau ; ce ne sont que marches et contremarches, surprises, retraites habiles, attaques imprévues. Si, au lieu de causer comme nous le faisons ici, chère lectrice, je dressais le plan de ces batailles conjugales, dans l'intérieur du ménage d'abord, puis devant les diverses juridictions, vous seriez étonnée de toutes les ressources, de toutes les combinaisons, de toutes les ruses que les plaideurs et les plaideuses en séparation mettent en usage pour avoir l'avantage dans cette déplorable lutte, c'est-à-dire pour 'aire prononcer la séparation à leur profit.

Pour donner une idée, même affaiblie, des luttes de cette nature, je veux vous raconter les vicissi7 tudes d'un mariage qui fut régulièrement contracté en Angleterre entre M. le baron de C... et lafiUe du duc de B...

A peine arrivés en France, les deux époux formèrent réciproquement une double demande en nullité de mariage, le mari et la feçame se fondant tous deux sur. le défaut des publications légales et du consentement du père de la jeune personne. Le tribunal de première instance rejeta les deux demandes. Les plaideurs firent appel, et la cour, en audience solennelle, confirma la décision des premiers juges.

Ne pouvant faire annuler leur mariage, les époux formèrent immédiatement, chacun de son côté, une demande en séparation de corps. La baronne invoquait des sévices et injures graves; le' baron fondait sa demande sur des faits injurieux qui auraient été publiés contre lui et sur la conduite dissipée de sa femme, depuis qu'elle n'habitait plus le domicile* conjugal.

Le tribunal admit Mme la baronne de G... à faire la preuve de deux faits sur les sept qu'elle avait articulés; le mari fut débouté de sa demande à cause

L£S MAUVAIS MÉNAGES iSl

de l'absence de certaines formalités de procédure.

La femme fit appel de co jugement; elle voulait faire la preuve complète et réclamait la séparation immédiate; le mari se mit en mesure et remplit les formalitésqu'il avait d'abord négligées.

Le jugement intervint, et cette fois ce fut le baron qui remporta la victoire; la séparationfut prononcée à son profit. La baronne fit de nouveau appel de ce jugement. Mais pendant que cette instance' était pendante, le mari apprit une bonne nouvelle; il apprit que sa femme avait donné le jour, hors du domicile conjugal, à un enfant du sexe féminin» Pour un plaideur de cette force, c'était plus qu'une bonne nouvelle, c'était une bonne fortune.

Aussitôt un nouveau procès commence, un procès en désaveu de paternité.

L'appel du jugement, qui avait prononcé la séparation de corps, arrive devant la cour» maiô la cour remet a statuer jusqu'à ce que le procès en désaveu de paternité soit vidé.

Voyez-vous d'ici pet enchevêtrement de procès^ d* appels, de jugements et d'arrêts !

Le tribunal admet le désaveu du mari et déclare que la petite fille, née de M»"* la baronne^ n'est pas

sa fille. Mais si le mari n'est pas le père, qui donc est le père? Car, enfin, on est toujours le fils de quelqu'un, conune dit Brid'oison.

La baronne, frappée par ce jugement, comprit qu'elle se présenterait devant la cour avec trop de désavantage, et elle se désista de son appel. Mais le mari, en tacticien habile, ne voulut pas d'une demivictoire. Cet appel que sa femme abandonnait, il le reprit; il demanda lui-même la réforme du jugement qui avait prononcé en sa faveur la séparation de corps et se fonda, en vainqueur, sur le désaveu qu'un jugement avait admis et sur l'adultère de sa femme.

La cour mit fin à cette lutte acharnée en réduisant à 5,000 fr. la pension que M. de C... devait payer à sa femme ; elle condamna celle-ci à trois mois de prison, et prononça la séparation définitive de ces mortels ennemis qui avaient pourtant fait un mariage d'inclination !

La règle : Is pater est.

Les tribunaux se sont, de tout temps, montrés fort réservés sur les questions délicates de paternité. Il faut que les preuves produites par le mari soient bien évidentes pour que sa réclamation ne vienne pas échouer contre le termes formels de la loi qui assigne au mari la paternité des enfants nés pendant le mariage : Is pater est quem nuptiœ demonstrant, celui-là est le père qui est le mari.

« Les plus puissantes considérations, dit Foumel dans son savant traité de l'Adultère, ne sont point capables de désabuser les magistrats de l'incrédulité légale dont ils se sont armés. Il ne reste qu'une ressource aux parties intéressées a contester la légitimité de l'enfant, c'est de démontrer l'impossibilité physique de la fréquentation du mari et de la femme a l'époque de la conception, c'est-à-dire une

impuissance manifeste de la part du mari, résultant de ses infirmités ou bien de dix mois entiers d'une séparation nécessaire et absolument environnée d'obstacles d'une telle évidence et d'une telle force qu'ils étaient à l'abri de tous les efforts humains. »

A ce sujet le savant auteur rapporte le fait suivant :

Un nommé Simon, de Tournay, quitta sa femme et partit au delà des mers. Onze mois après son départ la femme devint mère. L'absence du mari se prolongea pendant quinze ans. On apprit enfin sa morti La sœur de Simon se présenta pour recueilir la succession. La veuve dit que son enfant étant né en légitime triariage, cet enfant avait droit à l'héritage de son pèfe.

— Ma belle-sœur a un fils en affet, répliquait la partie adverse ; mais ce fils est né onze mois après le départ de mon frère, et il n'a nul droit d'être reconnu légitime, le mari n'ayant jamais l'epassé la mer et n'ayant jamais été revii dans le pays, depuis le jour de son départ.

L'aflfairefutportée au 1 rrlement,qui déclara que l'enfant serait tenu pour légitime, qu'il hériterait de son père, et la sœur du inari fut condamnée aux

dépens. Cet arrêt ne se fondait pas sur ce que la gestation avait pu être de onze mois, mais sur ce que le mari, avant de s'éloigner irrévocablement, avait pu visiter secrètement sa femme, aucune circonstance ne venant détruire la possibilité maté^ rielle de cette entrevue.

Dès cette époque, -^ on était alors au quinzième siècle, — le système des gestations de onze mois , ^tait rejeté ; on avait adopté en France la loi des Douze Tables : Fenfant qui natt dix mois après la mort de son père est légitime. Aussi^ dans le cas que nous citions tout a l'heure, le Parlement ne déclara légitime l'enfant né onze mois après le départ du mari, que parce que rien ne prouvait qu'à partir du jour où Simon avait quitté le domicile conjugal, la séparation entre les époux avait été complète et absolue. Le Parlement aurait autrement jugé si l'enfant fût né onze mois après la mort du mari.

Voici un autre fait :

Un négociant de Lyon, Jean Peilors, étant tombé en paralysie de manière à ne pouvoir remuer que très-difficilement les bras et les jambes, ce fit. porter aux eaux de Barbantan, en Gascogne. Dix mois

et neuf jours après Tabsence de Jean Pellors, sa femme accoucha d'une fille.

Le mari, instruit de cet événement, y croit voir une preuve frappante de l'infidélité de sa femme, et il envoie à un de ses parents une procuration à l'effet d'intenter contre celle-ci l'accusation d'adultère; mais avant que cette accusation fût portée, le pauvre paralytique mourut.

Ce furent les héritiers de Jean Pellors qui contestèrent alors la légitimité de l'enfant, qu'ils soutenaient ne pouvoir être attribué aux œuvres du mari à cause de son absence continue pendant les dix mois et neuf jours qui avaient précédé l'accouchement. Les héritiers appuyaient leur réclamation sur trois pièces importantes :

La procuration envoyée par le maria l'efi'et d'accuser sa fenmie d'adultère;

Une enquête qui constatait une conduite équivoque de la part de la femme ;

Et enfin une déclaration signée de la femme elle-même, reconnaissant que l'enfant n'était pas du fait de son mari.

La veuve n'en défendait pas moins la légitimité de son fils. Elle représentait différentes lettres de

son mari dans lesquelles celui-ci disait qu'il avait appris avec plaisir la grossesse de sa femme. Elle reprochait à ses adversaires de lui avoir surpris la déclaration dont ils argumentaient contre elle, déclaration incapable d'ailleurs de nuire à l'enfant.

Ce fut un procès mémorable dans lequel le célèbre avocat général Talon prit la parole. Sans doute , les circonstances du procès étaient bien de nature à faire naître des soupçons sur la légitimité de l'enfant; mais les magistrats ne crurent pas devoir s'y arrêter, parce que la présomption légale est toujours en faveur de la légitimité, jusqu'à ce qu'il y ait preuve du contraire établie par une impossibilité matérielle.

Or, si, dans l'espèce, il était peu probable que le le mari, frappé de paralysie, fût revenu ou se fût fait transporter de Barbantan chez sa femme, il n'était pas inadmissible que la femme fût allée secrètement trouver son mari. Il n'y avait pas si loin de Lyon aux eaux de Barbantan pour que cette entrevue fût considérée comme impossible. Cette probabilité acquérait un nouveau degré de vraisemblance par la satisfaction que le mari avait témoignée, dans ses lettres, en apprenant la grossesse de sa femme.

L'illustre avocat général n'hésita pas; il se prononça pour la légitimité de l'enfant, en vertu de la règle : Is pater est, et l'arrêt fut rendu le 2 août 1649, conformément à ses conclusions.

Peu de temps après, le parlement fut saisi d'une affaire analogue, mais bien autrement compliquée d'accidents très-curieux.

Un gentilhomme de Pontoise, fort riche, le sieur de Boissy, avait plus de soixante ans, lorsqu'il épousa une jeune fille de seize à dix-sept ans, Anne Vallier. M. de Boissy était un vert-galant, et espérait bien faire souche. Plusieurs années se passent, et, contrairement à l'adage qui veut que l'on ait toujours un héritier quand on se marie à soixante ans, aucun signe de grossesse ne se manifeste.

Le mari était désolé ; la jeune femme l'était plus encore.

— Je veux aller consulter à Paris, dit-elle.

Le mari consent. Mais on était en plein hiver, on n'allait pas alors de Pontoise à Paris commodément. Le voyage, les rigueurs de la saison pouvaient compromettre la santé du mari. Madame de Boissy arriva seule à Paris, le 7 janvier 1660.11 parait que,

dans ce temps-là, on consultait lentement. Madame de Boissy trouva le séjour de Paris agréable; elle eut la joie, après quelques mois de consultation, d'annoncer h son mari qu'elle était enceinte.

Elle ne revint pas cependant tout de suite à Pontoise. Ne fallait-il pas toujours consulter? Les consultations duraient déjà depuis sept mois, lorsque le mari tomba malade. Madame de Boissy retourna auprès de lui.

Mais les parents, les collatéraux qui convoitaient le riche héritage de M. de Boissy, et dont cette grossesse inattendue détruisait les espérances, arrivant auprès du vieillard, lui persuadèrent que sa femme était coupable, que cet enfant qu'elle portait n'était pas de lui. M. de Boissy se décida à formuler contre sa femme une plainte devant le prévôt de Meulan.

Il articulait, dans cette plainte, que « depuis deux ans, il n'çivait eu commerce avec sa femme, » et demandait que le juge se transportât dans sa maison pour interroger la dame de Boissy.

Le juge, en effet, prend la peine de se rendre à Pontoise, pour interroger la jeune femme. Celle-ci avoue loyalement que sa grossesse n'est point du

fait de son mari « dont elle n'a point eu, dit-elle, la compagnie depuis deux ans. »

Cet aveu ne laissait rien à désirer. Ce même jour, une transaction intervint entre les époux. Il est convenu que le mari accordera à sa femme une pension alimentaire dont le chiffre est fixé, une certaine somme en argent, ses meubles, ses habits, etc.; que la dame de Boissy fera ses couches dans la maison conjugale, après quoi elle sera tenue de se retirer dans un couvent ; qu'elle demeurera seule chargée de l'enfant, et que le mari ne le reconnaîtra pas.

La transaction à peine signée, M™^ de Boissy fait ses dispositions, quitte la maison conjugale et prend des lettres de rescision contre les aveux contenus dans l'interrogatoire qu'elle a subi, aussi bien que dans la transaction qu'elle a signée, celle-ci ayant été extorquée, disait-elle, par la force et la crainte.

Le mari, aussitôt, reprend sa plainte en adultère. Il meurt sur ces entrefaites, après avoir fait un testament par lequel il lègue tous ses biens à ses neveux et les charge de poursuivre l'accusation d'adultère.

Certes, si un enfant devait être reconnu illégitime, c'était bien celui-là! Nous allons voir.

LES MAUVAIS MÉNAGKS 297

M""' de Boissy avait interjeté appel de la procédure tenue contre elle. Par cet appel, la cour était saisie de deux questions: l'une, de saj/oir si la dame de Boissy était coupable d'adultère ; l'autre, de savoir si la légitimité de l'enfant serait ou non reconnue.

C'était encore l'avocat général Talon qui portait la parole.

Examinant la question d'adultère, il ne trouva pas de preuves suffisantes, l'aveu de la femme en matière pareille étant sans valeur. En ce qui concernait la légitimité de l'enfant, il reconnut en effet que la dame de Boissy avait conçu à une époque où elle était éloignée de son mari; mais la distance qui séparait les deux époux pouvait être aisément franchie en quelques heures, de sorte que, sans être aperçue de personne, la femme aurait pu se rendre fréquemment chez son mari. Il n'y avait donc pas impossibilité physique.

La règle : Is pater est, celui-là est le père qui est le mari, triompha. Conformément aux conclusions de l'avocat général, un arrêt du 26 janvier 166/j déchargea M"»e de Boissy de l'accusation d'adultère, déclara l'enfant légitime et adjugea à celui-ci la succession de M. de Boissy, son père légitime.

La génération solitaire.

Puisque nous voici en plein dix-^septième siècle, restons-y un instant encore, si vous le voulez bien, pour dire quelques mots d'une singulière émotion qui «e produisit à cette époque au sujet d'un arrêt qui avait été rendu, disait-on, par le parlement de Grenoble, et dont l'authenticité fut officiellement désavouée. .

Plusieurs auteurs, médecins et docteurs en droit, ont invoqué cet arrêt à l'appui d'une thèse insoutenable, celle des grossesses produites sans le contact de deux personnes de sexe différent.

Voici les faits qui étaient mentionnés dans cet arrêt apocryphe :

Une noble dame, Magdeleine d' Automont, épouse de M. de Mont-Léon, chevalier, seigneur d'Aiguemère, était éloignée de son mari depuis quatre ans

LES MAUVAIS MKNAGES td^

lorsqu'elle devint enceinte. La légitimité de l'enfant ayant été contestée, avec quelque raison, par le mari et ses héritiers naturels, M"*^ de Mont-Léon se justifia en disant : « qu'elle s'était imaginé en songe la personne et l'attouchement de son mari ; qu'elle reçut les mêmes sentiments de conception et de grossesse qu'elle eût pii recevoir de sa présence. » Elle affirmait n'avoir eu, depuis l'absence de son mari, c'està dire pendant quatre ans, aucune relation avec qui que ce fût.

On entendit des médecins, des sages-femmes, des matrones qui affirmèrent que cette grossesse miraculeuse de M'"^ de Mont-Léon n'était pas absolument contre l'ordre de la nature, et le parlement avait ordonné, disait Tarrêt apocryphe, que l'enfant serait déclaré légitime, que ladite dame serait tenue pour femme de bien et d'honneur.

La magistrature française s'émut d'un pareil document. Le procureur général du parlement de Paris en rendit plainte, comme d'une pièce imaginée et supposée pour offenser le parlement de Grenoble. Celui-ci déclara solennellement que l'arrêt qu'on lui avait attribué était « faux, supposé, calomnieux et injurieux à son honneur. »

Il fut dès lors parfaitement établi que la conviction de l'adultère résultait de lagrossese de-la femme lorsque la conception avait eu lieu pendant l'absence absolue du mari. Mais nous venons de voir, dans le chapitre précédent, par l'exemple du négociant de Lyon et par celui de M. de Boissy, que cette absence afeso^we du niari est difficile à constater.

Bien que la jurisprudence n'admette point de génération sans le concours des deux sexes, les théories contraires n'en ont pas moins eu cours pendant longtemps. Ce sont surtout les anatomistes et les docteurs allemands qui ont soutenu avec chaleur le système de la génération solitaire, Plombius et Graaf en rapportent plusieurs exemples ; ce dernier assure qu'une femme peut concevoir par l'usage de bains dans lesquels un homme aurait séjourné quelque temps. Le même auteur va plus loin : il prétend avoirvudes jeunes filles constituées avec desorganes si sensibles qu'elles avaient conçu à la seule odeur des molécules organiques propres à la génération.

Un autre médecin allemand, Scurrius, mentionne, dans son recueil d'observations, une foule, de ces prétendus phénomènes.

Un auteur anglais, Abraham Johnson, a publié sur

cette délicate matière un volumineux traité qui a pour titre : Lucina sine conciibitii, ce qui peut se traduire ainsi : Des grossesses sans le rapprochement des sexes.

Des médecins français, Venette entre autres, ont partagé ces aberrations et accrédité ces absurdités qui n'oseraient plus se produire aujourd'hui, pas plus que la prétendue légitimité des enfants nés après le dixième mois.

Une femme injustement accusée.

Nous venons.de nous éloigner un instant de la société actuelle. Le lecteur a pu se convaincre que le sujet qui nous occupe est éternellement le même dans tous les temps et dans tous les pays. Le cœur humain n'a pas changé, et s'il est besoin de le prouver, voici une histoire d'hier, un procès célèbre.

Un grand seigneur, M. le marquis de*., plaide en séparation contre sa femme, à laquelle il reproche deux faits d'adultère. Bien que l'affaire se plaide en province, ce sont les notabilités du barreau de Paris qui portent la parole pour le marquis et la marquise.

De l'exposition des faits il résulte qu'en accusant sa femme d'adultère, le mari l'a calomniée, et pour ce fait, qui constitue une injure grave, le tribunal prononce la séparation, à la requête de la femme.

Le marquis n'avait produit d'autre preuve à l'appui de son accusation qu'une lettre, fort belle d'ailleurs, dont nous copions quelques fragments; elle était adressée à la. personne qui, dans la supposition du mari, était complice de l'adultère.

« Depuis huit jours, je ne vis plus, je me meurs, j'éprouve des remords qui me déchirent. Monsieur, écoutez-moi! nous ne sommes ni l'un ni l'autre assez enfants pour nous dissimuler notre position. Eh bien ! la mienne me fait horreur... elle m'épouvante.

» J'ai vu mon mari, le plus noble cœur que je connaisse, jouer à vos yeux le rôle le plus infâme, mais sur lequel je ne l'éclairerai jamais, parce que je ne veux la mort de personne, et son courage aurait

voiilu une mort pour cette action. La seule démarche qui puisse me réconcilier avec moi-même, je la ferai auprès de vous. Dites-moi qu'à la veille d'un départ, dont j'ai voulu reculer le moment parce que j'en prévoyais la cause et espérais toujours la détruire — sans cela j'aurais été inexplicable — vous emportez de moi une opinion qui ne m'est pas contraire. J'ai besoin de votre estime, monsieur, parce qu'il me faut la mienne, parce qu'il faut que je vive, enfin! Dites que vous m'estimez et que vous ne vous souviendrez de moi que pour me bénir. Je vous penserai calme, moi aussi je le serai. Si la vue d'un sentiment que je ne puis partager m'a étrangement troublée, écartez à jamais ce souvenir, honteux pour tous trois. Votre honneur, je le sais, comprendra le mien et vous ne le trahirez pas. »

Quel que soit le jugement que l'on porte sur une femme qui écrit une telle lettre, on ne peut disconvenir, du moins, qu'elle révèle un noble cœur, que des sentiments très-élevés y sont exprimés.

Il est bon de remarquer les termes dans lesquels ce document, unique au procès, fut apprécié par le tribunal.

« Attendu que le demandeur n'allègue d'autre

Un grand seigneur, M. le marquis de... plaide en séparation contre sa femme, à laquelle il reproche deux faits d'adultère. Bien que l'affaire se plaide en province, ce sont les notabilités du barreau de Paris qui portent la parole pour le marquis et la marquise.

De l'exposition des faits il résulte qu'en accusant sa femme d'adultère, le mari l'a calomniée^ et pour ce fait, qui constitue une injure grave, le tribunal prononce la séparation, à la requête de la femme.

Le marquis n'avait produit d'autre preuve à l'appui de son accusation qu'une lettre, fort belle d'ailleurs, dont nous copions quelques fragments; elle était adressée à la. personne qui, dans la supposition du mari, était complice de l'adultère.

« Depuis huit jours, je ne vis plus, je me meurs, j'éprouve des remords qui me déchirent. Monsieur, écoutez-moi! nous ne sommes ni l'un ni l'autre assez enfants pour nous dissimuler notre position- Eh bienl la mienne me fait horreur... elle m'épouvante.

» J'ai vu mon mari, le plus noble cœur que je connaisse, jouer à vos yeux le rôle le plus infâme, mais sur lequel je ne l'éclairerai jamais, parce que je ne veux la mort de personne, et son courage aurait

oiilu une mort pour cette action. La seule démar- ■he qui puisse me réconcilier avec moi-même, je la erai auprès de vous. Dites*moi qu'à la veille d un lépart, dont j'ai voulu reculer le moment parce que 'en prévoyais la cause et espérais toujours la déaruire — sans cela j'aurais été inexplicable — vous emportez de moi une opinion qui ne m'est pas contraire. J'ai besoin de votre estime, monsieur, parce qu'il me faut la mienne, parce qu'il faut que je vive, enfin! Dites que vous m'estimez et que vous ne vous souviendrez de moi que pour me bénir. Je vous penserai calme, moi aussi je le serai. Si la vue d'un sentiment que je ne puis partager m'a étrangement troublée, écartez à jamais ce souvenir, honteux pour tous trois. Votre honneur, je le sais, comprendra le mien et vous ne le trahirez pas. »

Quel que soit le jugement que l'on porte sur une femme qui écrit une telle lettre, on ne peut disconvenir, du moins, qu'elle révèle un noble cœur, que des sentiments très-élevés y sont exprimés.

Il est bon de remarquer les termes dans lesquels ce document, unique au procès, fut apprécié par le tribunal.

« Attendu que le demandeur n'allègue d'autre

30i LES MAUVAIS MÉNAGES

preuve du fait incriminé que la lettre sus-énoncée;

»... Que plus la faute de la défenderesse serait grave, flétrissante, irrémissible, zï la justice la proclamait, plus la sollicitude des magistrats doit se mettre en garde contre une interprétation jtidaï^ que, de trompeuses apparences ou. un entraînement irréfléchi ;

» Que si des phrases équivoques colorent l'accusation du demandeur, on doit expliquer ces équivoques d'après le caractère connu de l'épouse, la culture de son esprit, la nature de ses mœurs antérieures et l'impressionnabilité de son âme.

» Qu'il est des femmes qui s'exagèrent la gravité de leurs fautes et s'épouvantent à la seule pensée d'un sentiment qui pourrait s'altérer dans ses conséquences, quoiqu'il soit resté pur;

«... Qu'on ne saurait comprendre qu'une femme adultère eût pu dire à son complice : « J'ai voulu » reculer le moment de votre départ, parce quej'es- » pérais en détruire la cause que je prévoyais; » que l'épouse qui a transgressé ses devoirs n*^a plus le droit de dire à son complice : « Vous allez partir et je » prévois la cause de votre départ; restez, car je veux » vous guérir, sans quoi je serais inexplicable. »

» Qu'il faut reconnaître, comme une vérité attestée par Texpérience du cœur humain, que l'épouse parjure appartient tout entière à l'homme qui l'a subjuguée et est impuissante à lui dicter des conditions;

»... Que la dame de ... signalée par son mari à la justice et à l'opinion publique comme une femme adultère, a subi l'offense la plus outrageante;

» Prononce contre le sieur de ... la séparation de corps. »

Le mari ne se tint pas pour battu et fit appel de ce jugement. Jamais femme ne fut plus cruellement traitée devant un tribunal que ne le fut la marquise de ... devant la cour saisie de l'appel, et pourtant l'arrêt de cette cour confirma le jugement de première instance; la pureté de cette femme était hautement reconnue !

Une critique.

Les difficultés dont notre législation, dans un but très-moral assurément, environne les demandes en séparation de corps, les frais que ces procès occasionnent furent critiqués un jour, sous une forme originale, devant le tribunal correctionnel de Paris par une jeune femme accusée d'adultère.

Elle répondait en souriant , par les aveux les plus complets, à toutes les demandes que lui adressait le président. Mais lorsque celui-ci lui reprocha son inconduite, elle releva vivement la tète et répliqua que ce n'était ni l'amour, ni le libertinage, ni un attrait quelconque qui l'avaient poussée à commettre sa faute, qu'il n'y avait pas inconduite par conséquent. « Si vous en doutez, monsieur le président, disaitelle, regardez celui que l'on veut bien appeler mon

LKS MAUVAIS MÉNAGES 307

complice : il est vieux, sale, laid et plus bête encore qu'il n'est laid. »

Tous les regards se portaient alors sur l'infortuné dont la jeune femme traçait un si triste portrait, et l'on pouvait se convaincre que le portrait était ressemblant.

Cette femme était mariée à un homme qui la maltraitait et qu'elle détestait. Elle aurait bien voulu introduire une instance en séparation de corps, mais elle ne possédait pas les ressources nécessaires pour en supporter les frais. L'utile institution de l'assistance judiciaire n'était pas fondée encore.

« J'étais si malheureuse avec mon mari, disaitelle, que je voulais allumer un réchaud. »

Son heureux naturel l'empêcha de mettre à exécution ce terrible projet. Elle rencontre un jour dans le monde « ce vieux monsieur, » — c'était ainsi qu'elle désignait son complice, — et je ne sais comment elle en vint à lui faire confidence de ses ennuis. « Il est un moyen économique, lui dit celui-ci, d'obtenir la séparation : c'est de commettre le délit d'adultère et de faire en sorte d'être surprise par votre mari. »

Dès le lendemain, le mari était averti par la femme

elle-même, et pouvait la surprendre chez l'officieux donneur de conseils.

« Je vous supplie, messieurs les juges, disait-elle, de me condamner, c'est le seul moyen que j'aie d'obtenir ma séparation. »

Les juges la condamnèrent, et la jeune femme les remercia gaiement.

L'institution de l'assistance judiciaire, qui permet aux plus pauvres de remplir les formalités de la procédure et d'obtenir justice, a comblé heureusement une lacune considérable et rendrait impossible aujourd'hui le retour d'un fait analogue à celui que nous venons de citer. Mais les motifs légaux, qui seuls peuvent être invoqués devant les tribunaux, sont d'une nature telle que la séparation ne peut être prononcée seulement que lorsque les désordres conjugaux et le scandale, qui en est la suite, se sont produits. Ne vaudrait-il pas mieux, en pareille matière sm'tout, prévenir que réprimer ?

LES MAUVAIS MÉNACKS 309

La reine Caroline.

A tout seigneur tout honneur ! Les mauvais ménages des rois ne sont-ils pas de plein droit les rois des mauvais ménages ?

J'aurais dû placer ce chapitre en tète du livre, mais j'ai préféré m'en servir comme d'un résumé qui confirme toutes les réflexions que cette étude m'a inspirées. Le scandaleux procès dont nous voulons dire ici quelques mots a occupé l'Europe entière pendant les premières vingt années de ce siècle.

La reine Caroline fut l'héroïne de ce procès célèbre.

Elle était fille du duc de Brunswick WoUenbùthell, homme d'État et homme de guerre fort expérimenté, qui mourut d'une mort glorieuse à la bataille d'Iéna.

La princesse Caroline (Amélie-Elisabeth de Brunswick) manifesta de bonne heure un caractère indomptable et une imagination ardente. La chronique des cours, dont il faut toujours un peu se défier, racontait qu'étant jeune fille encore, elle avait distingué, parmi les courtisans du duc de Brunswick, un jeune seigneur irlandais en faveur duquel elle se compromit assez gravement, dit-on. Elle en était encore à la lune de miel de cette passion précoce, lorsque le prince de Galles, fils- de George III, roi de la Grande-Bretagne, la demanda en mariage.

La jeune fille refusa énergiquement; elle parvint même à s'échapper du palais de son père pour tenter de rejoindre le jeune gentilhomme qu'elle aimait.

On ne repousse pas aisément une demande en mariage, quand elle est faite par l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre. Le vieux duc intervint, implora sa fille et parvint à la décider. .

La royale union fut consentie, mais il était facile de prévoir qu'elle recelait des orages. On assure que dès la première nuit des noces, la jeune princesse avoua loyalement k son mari les circonstances qui avaient précédé son mariage et les résistances qu'elle

Une pareille confidence n'était pas de nature à rendre faciles les relations conjugales ; toutefois, le prince de Galles prit héroïquement son parti, et sans les jalouses ambitions, sans les intrigues politiques qui s'agitent toujours dans ces hautes régions, il est probable que les époux auraient arrangé leur existence de façon à assurer leur liberté réciproque sans que le bruit de leur mésintelligence vînt affliger les deux familles et fournir un inépuisable aliment aux médisances du monde.

Les mésintelligences conjugales, qu'elles éclatent au sein des cours ou dans les plus humbles foyers, ne restent pas longtemps ignorées, la société s'en empare et les exagère presque toujours.

Une îloble lady, qui obéissait peu>âtre à des inspirations politiques, eut connaissance de ce qui s'était passé dans l'alcôve royale et résolut, avec la reine mère, de perdre sans retour la jeune et imprudente princesse. Une intrigue fut organisée, on mit en avant un officier de fortune qui M présenté k la princesse Caroline et sut s'attirer ses bonnes grâces. Un billet anonyme donna alors au prince l'avis charitable que sa femme, au mépris de la foi jurée, avait renoué de coupables relations avec son premier

amoureux, celui qu'elle avait aimé alors qu'elle était encore jeune fille.

Un éclat s'ensuivit. Le prince de Galles demanda la séparation, qni fut prononcée deux mois après, au moment où la princesse donnait le jour à sa fille ' légitime, qui reçut le nom de Charlotte.

Cet heureux événement donna lieu à un rapprochôment entre les époux, mais l'eimemi veillait et ne tarda pas à provoquer de nouveaux scandales. Lady Jersey accusa formellement la princesse de s'être rendue coupable du crime de haute trahison en nouant des relations criminelles avec un certain capitaine Manby, relations à la suite desquelles la princesse aurait mis au monde un fils adultérin. In ordre de la cour sépara les époux, et Georges III, prenant sous sa royale protection l'honneur de son fils, ordonna une enquête qui ne fut pas le moins triste épisode de ce procès mémorable.

Ce fut sans doute à cette époque que le prince adressa à sa femme la lettre suivante :

« Madame, lord Cholmondeley m'ayant appris que vous désirez que je spécifie par écrit la manière dont nous devons vivre ensemble, je vais tâcher de m'expliquer... Nos irxlinations ne dépendent pas de

nous, et aucun de nous ne peut être responsable envers Tautre de ce que la nature ne nous a pas donné d'inclination l'un pour l'autre; mais ce que nous pouvons, c'est d'établir entre nous une société tranquille et qui ne blesse ni l'un ni l'autre. Que notre liaison se borne donc à cela, et je souscrirai volontiers à la condition que vous m'avez fait proposer... que, même dans le cas où il arriverait accident à ma fille, je n'enfreindrai point les conditions restrictives que je me suis imposée^ en vous proposant, à aucune époque quelconque, de renouer une liaison plus intime. — Je suis sincèrement le

vôtre — PRINCE GEORGE. »

La princesse répondit, peu de jours après, qu'elle ne s'étonnait ni ne s'offensait de tels procédés; qu'il restait néanmoins entendu que le mérite de l'arrangement revenait tout entier au prince, qu'elle prierait toujours pour son époux, etc., etc,

Caroline ne s'abandonnait pas elle-même, elle portait ses plaintes jusqu'au pied du trône, elle écrivait au roi qu'au milieu des accusations dont elle était l'objet, elle ne réclamait rien que justice. Ses ennemis avaient osé lui imputer le crime de haute trahison résultantdel' adultère, et nulle preuve,

disait-uUe, n'appuyait cette injuste accusation. Sur des soupçons iniques, sa conduite avait été soumise à la plus blessante des surveillances, on était allé jusqu'à interroger ses serviteurs; elle protestait respectueusement contre tous les actes judiciaires ou extra-légaux qui auraient pour objet de l'incriminer sans 1* entendre.

De nombreux témoins furent produits, lady Douglas déposa, devant la commission , de faits qui pafurént accablants. La princesse lui avait, ditelle, confié à elle-même qu'elle était enceinte, mais qu'elle attribuerait la paternité au prince de Galles, son mari, avec qui elle avait passé deux mois à Carlton^House. D'autres dépositions non moins graves furent entendues. Jamais l'honneur et la dignité d'une femme ne furent plus indigtiement traînés dur la claie.

Malgré ces dispositions, malgré l'activité que déployaient les ennemis de Caroline, malgré les calomnies, l'enquête ordonnée par Geoi'gesIIl n'aboutit qu'à proclamer l'innocence de la princesse. Cependant on lui défendit de paraître à la cour ; on lui prodigua les plus sanglatUés humiliations. Ce fut ftlofs qu'elle entreprit ce long voyage qui devait lui

être si fuueste. Pendant ses lointaines pérégrinations, elle rencontra le célèbre Bartolomeo Bergami, esprit fin et délié, intelligence supérieure, activité infatigable, qui sut captiver la princesse Caroline.

Sur ces entrefaites, Georges III était mort, et le prince de Galles était monté sur le trône d'Angleterre. Caroline était reine de plein droit. Georges IV adressa à toutes les puissances étrangères un mémoire par lequel il constatait et divulguait l'indignité de sa femme, et déclarait qu'elle ne devait pas recevoir le titre de reine.

Caroline quitta alors l'Italie, où elle se trouvait, et vint en Angleterre pour répondre à ses ennemis et régulariser sa situation.

Arrivée à Saint-Omer, ses deux conseils, lord Hutchinson et lord Brougham, vinrent lui proposer, au nom du cabinet, un revenu de 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.), à la condition qu'elle ne prendrait ni le titre de reine, ni aucun des titres de la famille royale; qu'elle aurait la facilité de voyager ou de se fixer en tout lieu, l'Angleterre exceptée. La reine rejeta avec indignation ces propositions offensantes, et arriva à Londres, où l'ai-

31G LFS MAUVAIS MÉNAGES

derman Wood lui offrit une somptueuse hospitalité.

Aussitôt le premier ministre soumit à la signature du roi un message adressé à la chambre des lords, par lequel la Couronne déclarait qu'en conséquence de Tarrivée de la reine, elle croyait nécessaire de communiquer a la chambre certains documents relatifs à la conduite de la princesse Caroline, depuis son départ d'Angleterre ; que le roi aurait eu le plus vif désir de s'abstenir d'un acte aussi pénible, mais que l'obstination de la princesse sa femme lui en faisait un rigoureux devoir.

Un message analogue fut adressé à la chambre des Communes.

La reine, par l'organe de lord Brougham, répliqua avec une respectueuse énergie et une. admirable modération qui lui concilièrent de nombreux suffrages. Des manifestations populaires, comme on sait les faire a Londres, eurent lieu en faveur de la reine; les ministres furent publiquement insultés, leurs voitures furent couvertes de boue, les vitres de leurs hôtels brisées. .

L'agitation fut portée à son comble, toutes les villes du Royaume-Uni prirent fait et cause pour ou contre la princesse.

La chambre des lords se constitua en comité secret pour examiner les documents que le roi lui avait transmis.

Le rapporteur du comité secret déclara qu*il s*agissait d'une accusation d* adultère de la reine avec un étranger (Bergami) ; que cet étranger avait d*abord été son domestique, « ce qui tendait à prouver une conduite inconvenante et un caractère licencieux. »

Le lendemain la reine, informée des conclusions du rapport, demanda à être entendue à la barre pour sa propre justification; sa pétition fut rejetée, et le comité, passant outre, soumit à la chambre un projet de bill ainsi conçu :

« Attendu que la princesse étant à Milan a pris à son service Bartolomeo Bergami ; qu'ils ont eu ensemble les familiarités les plus indécentes...; qu'elle lui a conféré un ordre de chevalerie ; qu'elle a eu avec lui une liaison déshonorante, licencieuse et adultère, nous,, les Lords et Communes, prions humblement Votre Majesté qu'il soit déclaré qu'à dater de l'adoption du présent bill, ladite Caroline sera privée du titre de reine, de tous privilèges appartenant à la qualité de reine épouse, et que le mariage sera dissous et annulé. »

La reine protesta contre ce projet de bill et demanda que ses conseils au moins fussent entendus.

Les documents communiqués à la chambre haute et aux communes avaient été recueillis à Milan par une commission spéciale, à la formation de laquelle la cabale ennemie de la reine n* avait pas été étrangère. Ce fut cette conmiission qui produisit de nombreux témoins à charge dont l'arrivée sur le territoire anglais fut saluée par des grognements significatifs.

La reine demandait qu'il lui fût donné au moins une liste des témoins appelés a déposer contre elle ; cette demande eut le sort des démarches précédentes, elle fut rejetée.

Ces indignes procédés inspirèrent à lord John Russell une démarche honorable ; il publia un mémoire éloquent dans lequel il exposa que la reine était plus maltraitée que la dernière des femmes : « Quelle foi, disait-il, voulez-vous qu'on ajoute aux dépositions des témoins? Ne sait-on pas qu'en Italie, comme en Angleterre, on n'a pas une haute idée de la moralité des femmes ; que la maUgnité publique accueille aisément toutes les histoires qui • attaquent leur conduite? Si, parmi nous, des personnés de haut rang n'ont pas craint d'accuser fausse-

ment la reine, que peut-on attendre de salariés italiens ramassés dans les bas-fonds de la société, Bollicités par un émissaire de la cour d'Angleterre? C'est en vain que les juges prononceront leur verdict, la reine, privée de sa libre défense, dépomllée des formes protectrices de la justice, passera pour opprimée et non jugée. »

En même temps, Caroline s'adressait directement à son époux, pour protester contre tout ce qui se faisait en son nom : « Je braverai mes accusateurs, disait-elle. Le jugement qu'ils pourront rendre contre moi n'affectera pas mon honneur; vous m'avez accablée de toutes les calomnies, au lieu de m' aimer, de m'honorer et de me protéger, suivant votre serment. Vous m'avez haïe, méprisée; vous m'avez arraché ma fille, vous m'avez envoyée parcourir le monde, et votre haine m'y a poursuivie. Si ma vie eût pu satisfaire Votre Majesté, je vous l'aurais donnée, à la seule condition de me renfermer dans le même tombeau que ma fille; mais puisque votre intention est que je meure déshonorée, je résisterai avec tous les moyens qu'il plaira au ciel de mettre en mon pouvoir. »

La chambre des lords se réunit néanmoins en

cour de justice. L'évêque de Llandaff récita les prières d'usage. A dix heures et demie du matin, la reine se présenta à la barre, assistée de lord Archibald et de lady Hamilton. A son entrée, tous les pairs se levèrent. Sept conseils siégeaient pour la reine, et sept au nom du roi contre elle. Un pair se leva alors et déposa sur le bureau de la chambre une pétition de la cité de Londres, qui protestait contre les procédures inconstitutionnelles. Lord Brougham déclara que le projet de bill était contraire a la justice. C'était une loi inique improvisée contre une femme qui, devenue reine, ne jouissait plus des privilèges accordés au dernier de ses sujets. Un des conseils de la reine récrimina contre le roi, qu'il représentait entouré de maîtres- ' ses, pendant qu'il faisait poursuivre la reine sa femme. L'avocat général prit aussitôt la parole pour couper court à ces injurieuses accusations. « Que les défenseurs défendent, dit-il, mais nous ne les laisserons pas se transformer en accusateurs. La reine ne doit s'en prendre qu'à elle-même! Pourquoi est-elle venue sur le sol anglais? Et d'ailleurs on ne peut assimiler l'adultère d'un homme à celui d'une femme ! »

Nous ne suivrons pas les tristes débats de cette affaire, où les détails les plus intimes de la vie de la princesse furent dévoilés, ou chacun de ses actes, chacune de ses démarches furent interprétés à mal.

Ces détails étaient parfois si affligeants que des murmures d'indignation s'élevaient de tous les bancs

de la chambre. Ce fut un douloureux spectacle que

celui-là ! Les serviteurs que Caroline avait comblés de bienfaits vinrent honteusement déposer contre elle et rééditer toutes les suppositions malicieuses, toutes les calomnies auxquelles la conduite de la reine avec Bartolomeo Bergami avait donné lieu. Un des témoins entendus avait fait partie d'une bande de voleurs, ainsi que la chose fut avérée par une brusque interpellation de lord Brougham. Au mon^nt oli cet homme déposait, le généreux défenseur de la reine l'interrompit tout à coup et lui demanda s'il ne faisait pas partie d'une bande de brigands dont il désigna le cher. Pour toute réponse le témoin baissa la tète et avoua. Ce fut pourtant sur de pareils témoignages que l'accusation et les actes de la procédure furent basés !

Pendant que ces débats se déroulaient, l'opinion publique, de plus en plus surexcitée, se prononçait

en faveur de la reine ; de toutes parts arrivaient des adresses oii Ton disait qu*il faudrait punir les trois quarts de la nation, s*il était défendu de reconnaître la princesse Caroline comme reine épouse. Des meetings nombreux avaient lieu, et entre autres des meetings spéciaux de femmes, où Ton prenait fait et cause pour la reine opprimée et calomniée.

Après que les témoins à charge eurent été entendus, les défenseurs et les accusateurs argumentèrent tour à tour ; puis vinrent les témoins à décharge qui rendirent bon témoignage de la conduite de Caroline. Lord Guildford avait vu la reine dans ses voyages, il avait vu Bergami à sa table, mais il n'avait jamais rien remarqué d'inconvenant. Lord Llandaf avait aussi vu la reine à Naples et à Venise, et sa conduite lui avait toujours paru convenable et décente; tous les témoignages à décharge s'accordèrent sur ce point. On agita la question de savoir si l'on entendrait sous serment la déposition de Bergami ; M. Denman, défenseur de la reine, eut alors un beau mouvement : « Faire déposer sous serment Bergami ! s'écria-t-il. S'il n'y a pas adultère, c'est inutile ! S'il y a adultère et qu'il dise non, on ne le croirait jamais; le parjure, de sa part, ne serait

qu*un péché véniel comparé au crime affreux qui trahirait un tel secret. Il y a une grande différence entre un mari affectueux et un mari persécuteur; lorsque l'époux a brisé tous les liens divins et humains, péut-il exiger de la femme outragée non-seulement l'attention la plus scrupuleuse aux vertus les plus essentielles de son sexe, mais aussi aux moindres apparences? Milords, cette enquête est sans exemple dans l'histoire. Le lever et le coucher de cette illustre femme ont été surveillés ; ses regards, ses pensées mêmes ont à peine échappé à l'assiduité déshonorante de ses ennemis. Je ne connais rien dans les affaires humaines, depuis le commencement du monde, qui ressemble à ce que je vois ici. » Un autre défenseur delà reine, M. Lushington, prononça ces paroles : « Le mari qui demande ici le divorce vit depuis longtemps séparé de sa femme par sa pf opre volonté, sans que l'épouse y ait fourni prétexte. Qui osera dire ici que le mari a lieu de se plaindre? Qui osefa dire qu'il était exempt de l'obligation que lui imposait le mariage? Quelles que soient ses prérogatives, était-il affranchi de la loi de Dieu? La reine n'a pas oublié son devoir. Quel devoir devait-elle? La loi est-elle autre pour les rois et

les particuliers? Ne sont-ils plus hommes devant la

nature ? »

Quand vint le moment du vote, chaque pair justifia le sien. Le lord chancelier déclara le premier, les larmes aux yeux, qu'il voterait en faveur du bill, l'adultère étant établi. Lord EUenborough déclara qu'il voterait contre le bill, parce qu'il était inutile et impolitique à ses yeux d'aller plus loin. « Cependant, ajouta-t-il, il ne faut pas supposer que tous ceux qui voteront ainsi pensent que la reine est innocente; je ne voudrais pas la trouver coupable, mais le crime a été prouvé à la barre. »

Le duc de Sommerset rejeta le bill, parce qu'on n'avait pas assez tenu compte de l'éducation, des habitudes de la reine avant son arrivée en Angleterre : ses manières étaient libres, et l'on ne devait pas attendre d'elle qu'elle se conformât strictement aux mœurs anglaises, surtout en pays étranger.

La chambre des lords, à une majorité de vingthuit voix, ordonna que le bill serait remis à un comité. Lorsqu'il fallut décider si le bill passerait aune troisième lecture, il n'y eut plus que neuf voix de majorité, c'est-à-dire celles des ministres. C'était une défaite. Le premier ministre annonça alors

qu'en présence de cette faible paajorité, il ne croyait pas devoir présenter le bill à la chambre des communes, et qu'il ajournait cette présentation à six mois. C'était un retrait déguisé; l'opinion publique ne s'y trompa point, et les habitants de Londres illuminèrent la ville pendant trois jours.

Cette malheureuse princesse, si indignement traitée, mourut subitement en 1822.

J'ai rappelé aussi brièvement que possible cette page d'histoire contemporaine, d'abord parce qif il était impossible de la passer sous silence dans un. livre de cette nature, et ensuite parce qu'elle met en évidence, mieux que les plus hautes considérations ne sauraient le faire, les inconvénients des unions mal assorties, et les avantages que la société trouverait à les dissoudre avant l'explosion de tout désordre et de tout scandale. Il est bien évident, que si, au lendemain de ce mariage princier, alors que les époux savaient si bien à quoi s'en tenir sur leurs mutuelles incompatibilités, le lien qui les avait unis eût pu être honorablement et légalement dissous, ces enquêtes, ces débats déshonorants pour les deux parties, ces surveillances honteuses, ces vils espionnages qui devaient avoir pour résultat

de déshonorer publiquement la femme et d'amoindrir le prestige de la royauté, tout ce bruit scandaleux ne se fût pas produit, et que la couronne d'Angleterre y eût gagné tout autant que la morale.

De l'inflaence de la garde nationale sur la bonne harmonie

des ménages.

L'auteur de ce livre manquerait a un de ses devoirs essentiels, si, avant de mettre un terme à ces causeries familières, il n'essayait de préciser l'influence qu'a exercée sur les relations conjugales une institution politique qu'on est libre de ne pas aimer, mais que l'on doit respecter profondément.

Je veux parler de la garde nationale.

Quels rapports, direz-vous, peuvent exister entre la garde nationale et le mariage?

Les voici :

La garde nationale, en rassemblant au corps de garde d'honnêtes et paisibles maris, en les obligeant à passer la nuit loin de leur domicile, a donné à plusieurs des habitudes de dissipation et d'indépendance peu compatibles avec la vie régulière et ordonnée du ménage. En réunissant au poste, pendant de longues heures, des bourgeois de position et de mœurs différentes, des célibataires et des hommes mariés , des citoyens laborieux' et rangés côte à côte avec des jeunes gens riches, oisifs, aimant le plaisir, elle a donné naissance à deux fléaux : le cercle et le cigare.

Je m'explique; la chose en vaut la peine.

Consultez les statistiques officielles, vous verrez que le développement effrayant qu'a pris en France la consommation du tabac date de 1830! Ouvrez les ahnanachs et vous constaterez que les cercles se sont multipliés également à partir de cette époque !

C'est qu'à cette époque, en effet, la garde nationale, qui n'avait guère existé que nominativement sous le gouvernement de la restauration, devint un véritable pouvoir.

Le roi Louis-Philippe ne dédaignait pas d'aller miter dans les postes ses chers camarades; il portait

dans toutes les cérémonies publiques et officielles le costume de général de la garde nationale ; les princes montaient leur garde comme de simples citoyens,

et les plus jeunes fils du roi se montraient en public revêtus de l'uniforme civique. Ce fut, ainsi qu'on la appelée plaisamment, la période du patrouillotismc. Un bourgeois qui n'aurait pas fait patrouille se serait cru déshonoré.

La vie commune du poste, la fraternité d'armes, l'égalité de l'uniforme établirent entre les diverses classes de la bourgeoisie une fusion et une familiarité dont les relations conjugales devaient inévitablement se ressentir.

Que voiiliez-vous que fît, pendant vingt-quatre heures, le mari dépaysé qui se trouvait tout à coup en contact avec des habitudes et des mœurs nouvelles? Il fallait passer ce temps aussi agréablement que possible* et distraire l'ennui du poste. On fumait beaucoup, on déjeunait aussi longtemps que possible; on allait dîner par groupes au restaurant ou au cabaret le plus voisin ; le soir venu, on faisait du punch, on racontait des histoires plus ou moins égrillardes, on complotait des parties fines, on raillait les maris fidèles à leurs femmes, on exaltait les

hauts faits des hommes à bonnes fortunes; on prenait là, en un mot, les habitudes du plus funeste sans-gêne, des mœurs faciles, du langage débraiUé.

Quand le mari rentrait chez lui le lendemain , il y rapportait l.es germes d'une gangrène morale; il faisait, malgré lui, des comparaisons entre la vie étroite et rangée du foyer domestique et Texistence plus large, plus mouvementée qu'il avait menée au poste. Aussi, avec quel empressement on saisissait les occasions de se réunir ! Les prises d'armes étaient fréquentes ; on ne manquait pas une revue ; il fallait bien apprendre à faire l'exercice, et quand un camarade mourait, pouvait-on ne pas aller lui rendre les derniers devoirs?

Chacune de ces réunions donnait lieu à des rapprochements, à des festins, à des échanges de politesses. On tenait à faire conrnie les autres. On avait accepté quelques cigares la veille, on bourrait le lendemain sa giberne de panatellas en guise de cartouches, et on les offrait àson tour. Sous prétexte de garde natiorfale, on allait en catimini au spectacle, on se laissait entrahier çà et là.

Cette vie commune avait tant de charmes qu'il fallait absolument trouver un moyen de se voir, de

se rencontrer plus souvent, do se réunir ailleurs qu'au poste. Il fallait trouver un lieu de rendezvous, où cette camaraderie pût se perpétuer, où Ton pût se voir, causer librement et fumer à son aise!

Le cercle fut créé; le cercle, c'était encore le poste, mais le poste élégant, confortable. On y parlait politique, littérature et affaires; tous les bruits du monde et des coulisses, tous les cancans venaient y aboutir; on y lisait les journaux dans de riches salons, devant de grands feux, les pieds étendus sur un fauteuil; rien n'y gênait la parole; l'or tintait sur les tables de jeu; on allait prendre la son café, on y dînait quelquefois, servi par des laquais en livrée, et les longues heures de la soirée passaient légères et rapides.

La vie conjugale n'eut pas de dissolvant plus actif. Les honàmes, habitués à fumer et à ne pas contenir leur langage, désapprirent l'art charmant de causer avec les femmes. Dans le monde, dans les salons, les deux sexes formèrent bientôt deux camps distincts. L'habitude du cigare et celle des conversations masculines devinrent tellement impérieuses que les mattresàes de maison durent en tenir

compte. Après le dîner, les femmes allèrent ensemble au salon, parler toilettes, chiffons, spectacles, etc. ; les hommes se réfugièrent dans une salle transformée en fumoir, pour parler politique, pour se raconter, entre deux bouffées de tabac, des histoires graveleuses ou les bruits de bourse, les chances de hausse ou de baisse.

Rappelez vos souvenirs. Une grande partie de la soirée se passe ainsi, et encore faut-il que la maîtresse de la maison aille ou envoie chercher plusieurs fois ses convives. Les hommes se décident enfin à rentrer au salon ; mais ils ont fumé, ils ont bu des liqueurs, leur haleine et leurs habits sont imprégnés de cette acre senteur, de ces exhalaisons particu- Hères aux tabagies. Comment pourraient-ils s'approcher des femmes ? Celles-ci restent dans leur coin et poursuivent à voix basse leurs causeries; les hommes forment entre eux des groupes, échangeant leurs observations à voix basse ; et c'est ainsi que les Hens sociaux qui devraient unir les hommes et les fenmies se distendent, et que les deux sexes se trouvent de plus en plus étrangers l'un à l'autre.

lïélas! que deviennent les femmes au milieu de cet abandon ? Elles avaient rêvé tout ce que

rêvent les jeunes filles; elles se trouvent en présence de maris que les affaires éloignent d'elles pendant le jour; que le cigare, le cercle, des relations qu'elles ignorent retiennent le soir. Que peut-il y avoir de commun entre ces deux êtres qui mènent des existences si différentes, qui ont entre eux si peu d'échanges?

Les femmes cherchent des distractions ; la toi- .lette les amuse, elles font des toilettes effrénées ; aux excentricités du cigare et du cercle, elles opposent les excentricités de leur mise ; elles se visitent, elles se 'déchirent à belles dents, et combien, en cou- Tant, dans toute l'innocence de leur cœur, sur cet ' océan des distractions mondaines, rencontrent recueil 011 leur vertu naufragera demain !

Et les hommes se plaignent ! Mais cette situation, qui l'a faite? Cet isolement des femmes, qui l'a provoqué? Il faut être frappé d'aveuglement, comme le sont presque tous les maris, pour s'imaginer que la femme, livrée seule à elle-même, ne fera pas de réflexions sur l'abandon dans lequel on la laisse, qu'elle n'appréciera pas à leur juste valeur les beaux prétextes que son mari met en avant pour justifier cot abandon.

Comment ! vous vous êtes marié librement, vous avez uni la destinée de cette jeune femme à la vôtre ; elle est votre compagne, la mère de vq3 enfants, vous lui devez aide et protection, puis vous allez passer vos soirées loin d'elle, fumer, jouer, écouter ou dire des gaudrioles au cercle, au café, à Testaminet, et vous vous imaginez que la justice de Dieu ne passera pas sur votre tête \ Vous vous imaginez que cette femme ne sera accessible à aucune tentation, et que la tentation venant, elle sera assez forte pour lui résister! Mais, cette force, elle l'aurait puisée peut-être dans votre amour, dans vos tendresses, dans vos prévenances, dans votre galanterie. Vous lui enlevez son point d'appui, et si elle succombe, vous n'avez pas assez de foudres et de colères contre elle!

Est-ce juste ? est-ce raisonnable? Sans doute, la femme qui succombe a tort et je ne veux pas la justifier, bien que je sois de ceux qui ne lui jetteront jamais ni la première ni la dernière pierre. Mais le tort le plus grave appartient à celui qui, pouvant et devant la protéger, l'éloigner des écueils, garantir ' son cœur, rendre sa vie agréable, l'a délaissée pour courir vers des plaisirs plus ou moins grossiers.

pour aller dans des réunions plus ou moins faciles. Je n'ai pas pour mission d'examiner ici les services que la garde nationale a pu rendre au point de vue politique; je constate seulement qu'en faisant naître pour les hommes l'habitude du cercle et du cigare, elle a exercé sur les ménages une influence déplorable.

De quelques autres causes de désunion et en particulier des coiffures de nuit : béguins, foulards, casque-à-mèche, etc., etc. — Diverses observations suscitées par la première édition de ce livre.

Avant de conclure, avant de donner le bon à tirer de cette deuxième édition, — que Dieu la protège! — je dois, tout d'abord, remercier le public et mes confrères de la presse quotidienne et périodique qui ont fait à ce livre un si bienveillant accueil. Le meilleur moyen de les remercier est de tenir compte de leurs critiques.

J'ai émis une idée qui n'est pourtant pas neuve, puisqu'elle date de la création :

« L'individu social, ai-je dit, c'est l'homme et la femme. La loi qui, dans l'avenir, régira l'union des sexes sera faite par l'individu social, c'est-à-dire par l'homme et la femme. »

Il paraît que j'ai dit une énormité, tranchons le mot : une bêtise; mais bêtise ou non, j'y tiens, je la garde et je m'écrierais volontiers :

Bêtise si l'on veut, ma bêtise m'est chère !

Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel deux êtres plus dissemblables que ne le sont ces deux moitiés de l'individu social , et cependant on ne parviendra jamais k me persuader que ces deux moitiés, si dissemblables qu'elles soient, ne soient pas d'ailleurs égales, n'aient pas des droits égaux.

L'homme n'est pas supérieur à la femme, la femme n'est pas supérieure à l'homme. Leur organisation, leur mission, leur mode d'existence diffèrent cssentiellemont. Je ne comprends donc pas que l'on puisse sérieusement discuter sur la question de savoir si l'un des deux sexes est supérieur à l'autro;

Chacun d'eux a des qualités qui le distinguent et 'qui le rendent apte à remplir sa mission. En tant qu'homme, l'homme est aussi supérieur à la femme que celle-ci lui est supérieure en tant que femme. Mais ces deux êtres si profondément différents ont une mission qui leur est commune; ils tendent au même but en vue duquel ils sont destinés à s'aimer et à s'unir: ce but providentiel est la procréation et la continuité de l'espèce h^imaine par la famille.

Est-ce donc bien insensé , bien extraordinaire de penser que ces êtres ont des droits égaux, et que par conséquent ils doivent être appelés tous deux à dire comment sera /.onçue la loi qui a pour objet leur association, leur union?

Des femmes sont placées à la tête d'entreprises, d'usines, de manufactures, de maisons considérables. J'ai, pour mon compte, une bien chère amie dont le prénom gracieux figure en toutes lettres dans une des raisons de commerce les plus estimées et les plus honorables. Il ne viendrait jamais à l'idée de personne qu'en traitant avec ces chefs de maison, on put se dispenser de les consulter et de les faire intervenir ou traité, sous prétexte que ce sont des femmes.

Qu'e3t-ce pourtant que le soin d'une usine, d'un établissement industriel, d'un intérêt quelconque, comparativement au soin de la destinée tout entière? Quelle est l'affaire qui peut entrer en comparaison avec cette grande affaire du mariage, de la famille, du bonheur domestique, des enfants, de la vie en lin mot?

Comment! vous trouvez tout naturel, lorsque vous contractez avec une femme commerçante, de discuter avec elle, pied a pied, les bases du contrat, et vous vous récriez lorsqu'on vous dit que la plus importante des lois, celle qui doit régler les rapports des sexes, sera faite aussi par les deux parties contractantes, c' est-a-dire par les deux sexes, par l'homme et la femme !

Mais ce n'est pas raisonnable !

Si l'homme est fils de Dieu, la femme est bien, si je ne me trompe, fille de Dieu. 11 fut un temps où la loi obligeait le père de famille à donner tous ses biens à son fils aîné ; les filles allaient au couvent. Ceux qui disaient alors qu'un jour viendrait où les les fils et les filles, les aînés et les cadets seraient égaux devant le père de famille et devant la loi, étaient traités d'utopistes et de visionnaires.

Nous leur avons pourtant donné raison.

L'avenir, j'en suis profondément convaincu, donnera également raison à ceux qui, comme moi, pensent que l'individu social est l'homme et la femme, et que c'est à l'individu social de faire la loi destinée à régler, à harmoniser les rapports des sexes et à fonder la famille.

Cet oracle est infiniment plus sûr que celui de Calchas.

On m'a reproché encore d'avoir donné trop de valeur à trois causes de division, trois influences qui m'ont paru avoir de désastreux effets sur la paix des ménages. J'ai consacré, il est vrai, quelques pages de ce livre , mais quelques pages seulement, à l'observation et à l'analyse de cos causes et de ces effets, mais je n'ai pas dit que la garde nationale, le club et le cigare fussent l'unique dissolvant de la famille. Plût au ciel que l'union conjugale n'eût pas d'autres ennemis que ceux-là ! Nous toucherions à l'âge d'or.

Un critique à dit que le bonnet de coton, vulgairement appelé casquc-à-mèche, était un dissolvant bien autrement actif que le cigare et le club. Il a

LES MAUVAIS MÉNACiKS 339

ainsi soulevé sous une forme légère une question fort intéressante et très-délicate : celle du lit. Les époux doivent-41s partager habituellement la môme couche? Ep d'autres termes, doivent-ils dormir ensemble?

Non ! quand faire se peut. Le plus grand nombre

ne le pourrait pas, faute d'espace, faute de meubles; car enfin, pour avoir deux lits, la recette est la même que pour faire un civet de lièvre ; il faut d'abord avoir deux lits, puis deux chambres, etc.

Mais, combien pourraient disposer ainsi leur intérieur et n'ont pas la sagesse de le faire ? Ceux-là sont coupables au premier chçf.

poètes! à quoi servent vos magnifiques enseignements? C'est en vain que vous nous avez conté cette merveilleuse fable de Psyché et de l'Amour ! c'est en vain que, dans vos poèmes éclatants, vous nous montrez le jeune et immortel époux ne venant partager la couche de Psyché que lorsque la nuit a épaissi ses voiles et se dérobant à l'ardente curiosité de la jeune épouse avant que les pre ières lueurs de l'aurore ne blanchissent l'horizon. Nous no vous avons pas compris !

Il no voulait pas que Psyché pût le surprendre

endormi et le contempler pendant le court sommeil qui succédait aux ardeurs conjugales, lui qui pourtant avait réclat divin de la grâce, de la beauté souveraine, lui qui était Tamour en personne.

Et nous, simples mortels, qui ne sommes pas précisément des Adonis et des Psyché, non-seulement nous ne craignons pas d'être surpris dans notre sommeil plus ou moins lourd par la femme ou par l'homme que nous aimons, à laquelle ou auquel nous voudrions pouvoir plaire toujours, mais encore nous faisons tout ce qu'il est possible de faire pour nous enlaidir ou ncus rendre ridicules dans les poses involontaires, dans les disgracieuses transformations que le sommeil nous impose.

Les femmes ont à la rigueur un prétexte pour envelopper leur tête, pendant la nuit, de bonnets plus ou moins simples, plus ou moins élégants. Elles sont obligées de contenir leur abondante et longue chevelure.

Mais nous, hommes, que pouvons-nous dire pour justifi T cette détestable coutume de nous coiffer, en nous mettant au lit, de foulards, de serre-têtes, — je ne parle pas du casque-à-mèche, un des premiers bonnetiers de Paris, que j'ai consulté à cet

effet, m'a assuré que cette coiffure grotesque disparaissait de jour en jour! Dieu soit loué! — Mais quelle qu'elle soit, la coiffure de nuit, tant au point de vue hygiénique qu'au point de vue conjugal, est certainement une invention due au démon que Satan a spécialement chargé du soin de troubler les ménages.

Et les rhumes, direz-vous, et les coups d'air! et les maux de dents ! et lés migraines ! que sais-je ? Il faut bien s'en garantir !

D'abord, je conteste qu'une coiffure de nuit garantisse de quoi que ce soit, et, en outre, j'affirme qu'elle suffit à elle seule pour dépoétiser aux yeux l'un de l'autre, après un certain temps de cohabitation permanente, les amoureux les plus passionnés.

Que si, par aventure, il faut absolument que vous ayez le chef empaqueté, enfermez-vous dans votre chambre et ne vous montrez pas dans cet état, pour peu que vous teniez à l'amour, — je ne dis pas à l'affection, à la tendresse, au dévouement, — je dis à I'amour de votre femme.

Pourquoi d'ailleurs, — quand on peut faire autrement, s'exposer au ridicule? Voici deux êtres qui

3ii2 LES MAUVAIS MÉNAGES

s'adorent; au lieu de se séparer après leurs mutuels

embrassements et d'aller chercher le repos dont ils ont besoin dans un lit séparé, ils dorment paisiblement à côté l'un de l'autre et croient faire œuvre pie. Les imprudents!

Vous figurez-vous l'impression, les réflexions de celui des deux qui s'éveille le premier et qui froidement, à loisir, peut considérer le malheureux endormi, les traits contractés, sans expression, morts enfin ; la bouche ouverte souvent, et alors stupide ! heureux encore si sa narine est silencieuse !

Quel est l'amour, quelle est la passion, quelle est l'illusion qui tiendrait à cet examen !

On me dira : Mais, en ménage, il ne faut ni amour, ni illusion, ni passion, il suffit d'un bon et sincère attachement, d'une affection dévouée, etc.

Oui, je sais par cœur tous les grains de ce chapelet. Assez souvent il a été défilé devant moi par de braves gens qui ne se doutaient guère que leurs femmes, pendant qu'ils faisaient ce beau raisonnement, allaient précisément chercher hors de chez elles cette passion, cette illusion, cet amour dont ils prétendent que le ménage peut et doit se passer.

Non ! la vie conjugale n'est pas ce que l'on dit,

ce que nous la faisons; un désenchantement, un réalisme grossier, une prose continuelle ! Nos cœurs ont des aspirations plus hautes» Si humbles d'esprit, si positifs, si terre à terre que nous soyons, nous avons en nous des cordes poétiques et sensibles qui, de temps à autre, doivent vibrer pour que l'harmonie de notre existence ne soit pas rompue.

Si la femme ne s'arrange pas de façon que l'homme qu'elle aime et qui l'aime, voie toujours en elle l'idéal qu'il a rêvé, et réciproquement, il viendra certainement un jour, une heure oii cet homme et cette femme ne trouvant plus chez eux cet idéal, le chercheront ailleurs. Et Dieu sait oi!i mène cette recherche! J'en ai dit assez dans ce livre pour le faire pressentir.

Dans une autre étude qui sera prochainement publiée et qui est bien plus le complément que la contre-partie de celle-ci ^ je développerai, avec des pièces à l'appui, ce que je me suis borné à indiquer ici.

Le succès de la première édition de ce livre n'a

* Les Bons Ménages.

pas éveillé mon amour-propre d'auteur. Je n'en conclus pas, je vous prie de le croire, que je suis un homme de génie. Mon livre n*a eu d'autre mérite que celui de Tà-propos. 11 paraissait presque en même tenips que la très-remarquable étude de M. Michelet sur I'amour et si, je pouvais être fier de quelque chose, ce serait d'avoir senti, en même temps que l'illustre écrivain, les goûts et les préoccupations d'une classe très-nombreuse de lecteurs pour tout ce qui touche à la constitution de la famille, aux rapports des sexes.

11 n'est donc pas étonnant, venant ainsi à point, que quelques lectrices et quelques lecteurs aient tenu à me faire connaître leurs impressions. Avec ces lettres on pourrait faire un curieux volume.

Rassurez-voiXs! je ne le ferai pas.

Je demande seulement la permission de résumer quelques observations qui ont une apparence de justesse.

Les causes de désunion dans le sein des ménages sont innombrables. Un de mes correspondants en précise huit seulement.

Les ménages se désunissent, dit-il; pourquoi?

Du côté de la fenmie :

LES Mauvais ménages 3i5

1» « Parce qu'il n'est- pas dans la nature de la femme d'être constante. — Loin de là! la femme n'a même qu'une idée, et une idée fixe, invariable, indéracinable, c'est — quoiqu'elle prenne l'engagement de n'aimer qu'un seul homme, — de chercher à plaire à tous. »

A quoi je réponds que la femme a l)ien raison et que je serais bien fâché qu'il en fût autrement. C'est donc à vous, mari, de faire en sorte, par votre bonne grâce, vos prévenances, votre amabilité, votre délicatesse, que vous soyez, de tous ceux à qui elle cherche à plaire, celui qui lui plaise le plus.

2® « Parce que la femme n'est pas assez élevée en vue du mariage; qu'elle n'a souvent, en entrant en ménage, ni les qualités utiles pour faire une bonne ménagère, ni les qualités à la fois agréables et solides pour en faire une compagne de tous les jours et de tous les instants. »

Cela est absolument vrai pour un très-grand nombre de femmes. Mais à qui la faute? Remontons aux causes. Si la femme ne reçoit pas l'éducation qu'elle

devrait recevoir, ce n'est pas à elle qu'il faut s'en prendre. Nous en avons fait une mineure, nous l'avons dépouillée de toute initiative ; elle reçoit l'éducation et l'instruction qu'il plait k l'homme, son seigneur et maître, de lui donner. Un ménage où la femme ne s'occupe pas de ses enfants, ne prépare pas sa fille aux devoirs qui lui incomberont un jour, est un mauvais ménage. Que l'homme s'interroge dans le secret de sa conscience et sa conscience lui dira presque toujours que ce mauvais ménage, c'est lui qui l'a fait, soit par son inconduite, soit par sa paresse, soit par son défaut de tact ou sa brutalité.

30 « Parce que l'éducation morale est beaucoup trop négligée chez les filles. Je n'entends pas ici, ajoute mon correspondant, la morale religieuse, mais bien la morale humaine qui a pour but le devoir dans sa plus large acception. De ces jeunes filles on fait des créatures ignorantes, vaines et coquettes et l'on s'étonne ensuite qu'elles se conduisent mal. »

Je le répète, il y a là un vice social en effet, mais ce vice il faut le reprocher aux tuteurs et non pas aux pupilles, aux hommes et non pas aux femmes.

Les hommes ont voulu tout ordonner, être les maîtres absolus; ils ordonnent mal, tant pis pour eux!

^0 « Parce que la femme, une fois mariée, se néglige et ne cherche plus a s'instruire, et qu'elle reste toute sa vie un grand enfant capricieux d'abord, et ensuite une vieille personne qui n'est ni femme ni enfant, mais un être maussade , fantasque , fatigant, insupportable qui fait la damnation de son mari, qui l'assassine à coups d'épingle. Loin de chercher à s'instruire utilement, la femme hait le côté positif de la vie; elle ne Ht et n'aime à lire que des romans, des livres de songes, de cartomancie; elle passera volontiers deux heures à se tirer les cartes, seule ou avec une amie , mais elle se gardera bien de consa- . crer quelques instants à la lecture d'un livre qui pourrait lui indiquer les moyens de soigner et d'élever ses enfants. »

Mon objection subsiste tou'ours. Plus nous accumulerons de griefs contre la femme , plus vous accuserez l'homme, puisque c'est hii qui, dans l'État et dans la famille, règle le mode d'éducation et le degré d'instruction que les jeunes filles doivent re-'

cevoir. Si un bijou est mal fait, qui dois-je accuser, si ce n*est le bijoutier?,

50 « Parce que^ malgré ou plutôt à cause de son ignorance, la femme veut toujours dominer son mari; qu'elle est entêtée en proportion de son peu de savoir et qu'elle finit touj'ours par faire avec lui de la contradiction systématique. »

Ah! voilà le grand mot lâché ! la femme veut être quelque chose dans la famille ; elle se permet de contredire, son mari, c'est-à-dire d'émettre son opinion sur des choses qui la touchent de très-près. Quelle audace! Mais, mari que vous êtes! cette ignorance dont vous vous plaignez, que ne la combattez-vous en instruisant vous-même votre femme, en lui faisant aimer, désirer votre enseignement! Direz-vous que votre fenmié ne vous écoute pas, qu'elle a bien d'autres choses plus futiles en tête. Alors je vous prends à partie et vous accuse directement. Pourquoi avez-vous laissé s'évanouir le prestige dont son amour vous avait entouré, l'influence que vous exerciez sur elle ? Votre femme ne vous aime plus, ne vous écoute plus, fuit vos

LES MAUVAIS MÉNAGES 3i9

conseils et vos leçons; c'est que vous avez été avec elle maussade, ennuyeux, dur, maladroit, grossier, que sais-je ? Prenez-vous-en donc à vous-même et non à elle.

6° « Parce qu'ayec son mari la femme n'a pas asèez de retenue, de pudeur, pas assez de propreté même. — Je cite textuellement. — Le mari paye la toilette et la femme ne s'en sert que pour chercher à plaire à d'autres. »

Nous voici sur un terrain délicat. La femme, me dit-on, n'a pas assez de retenue avec son mari, pas assez de pudeur. D'abord je n'admets pas la généralité de ce reproche ; il peut être fondé pour quelques femmes, il ne l'est pas. Dieu merci! pour toutes. Mais pour celles qui, en réalité, le méritent n'est-il pas des circonstances atténuantes? Voyons bien!

Les femmes, sauf de rares exceptions, arrivent pures au lit conjugal, pures de corps au moins ! 11 n'en est pas de même pour l'homme. C'est chose k peu près convenue et admise qu'aVant de se marier il doit avoir jeté sa gourme et usé largement de la

vie, ce qui signifie avoir gaspillé son cœur et ses sens en de mauvais lieux, et, si ce n*est dans de mauvais lieux, ce sera en séduisant des jeunes filles ou en ti'ompant des maris, car il n'y a p^s d'autre alternative.

Quel est celui de ces deux êtres qui peut corrompre et pervertir Tautre? Quel est celui qui a le plus de chances d'apporter au foyer et dans les relations conjugales des habitudes vicieuses? C'est évidemment celui qui déjà a pu contracter ces habitudes. Si la femme perd toute retenue et toute pudeur, c'est que son mari l'a pervertie. Voyons! nous nous rencontrons, vous et moi, venant l'un de l'Occident, l'autre de l'Orient. Vous avez vécu parmi des pestiférés, tandis que j'habitais un pays sain. Il se trouve qu'après une cohabitation de quelques jours j'ai la peste. N'y a-t-il pas cent à parier contre un que c'est vous qui me l'avez donnée?

Le mari, entraîné par ses désirs, par ses passions, par de mauvaises habitudes, sème, pendant les premiers temps du mariage, l'impureté, l'impudeur, et s'étonne lorsqu'il récolte ce qu'il a semé !

Passons au septième parce que.

70 « Parce que la femme n'est pas toujours assez respectueuse envers son mari ; elle donne ainsi un funeste exemple à ses enfants et le ménage devient un enfer, où cqlui qui a toutes les peines est abreuvé de dégoûts et de chagrins incessants. »

On respecte ce qui est respectable, de même que Ton aime ce qui est aimable. Lorsque vous n'êtes ni aimé, ni respecté, faites votre examen de conscience, rendez-vous compte de vos habitudes, de vos mœurs, de votre langage, de vos procédés envers votre femme, et vous trouverez peut-être que les torts dont vous vous plaignez viennent de vous seul.

80 a Enfin, jiarce que la femme, étant gonflée de vanité, ne pardonne jamais les blessures faites h son amour-propre, blessures que souvent elle s'est ellemême attirées. Quand elle n'aime plus, elle hait, et si elle consent à vivre avec son ennemi, c'est peutêtre un peu parce qu'il la nourrit, l'entretient ; mais c'est peut-être beaucoup plus parce que la vengeance est douce à sa petite nature. »

Décidément mon correspondant n'aime pas les

femmes, il est injuste envers elles. Passons aux fautes des maris.

Pourquoi les ménages se désunissent-ils? •

lo a Parce qu'\\ n'est pas dans la nature de Thonmie d'être fidèle et qu'il a communément plus de goût plastique pour la dernière venue que pour la première aimée.

2o « Parce ^w'il se vante sottement auprès de sa femme de ses conquêtes passées et de ses infidélités présentes.

30 « Parce que souvent, au déclin de la vie, il fait la folie de s'unir à une jeune personne dans toute la force de l'âge.

40 « Parce que, dans les commencements du mariage, il ne sait pas. assez ménager ses ardeurs; il fait naître ainsi des besoins qu'il ne peut satisfaire plus tard.

50 « Parce qu*'\\ fait lit commun. En évitant tous les obstacles, il tue l'amour chez sa femme et il l'épuisé chez lui. L'amour n'a de saveur qu'autant qu'il est un fruit un peu défendu. Jl n'est pas plus dans la nature d'être toujours amoureux (lisez : désireux) que de conserver de l'appétit en restant toujours à table et en se donnant des indigestions.

60 « Parce que l'homme ne sait pas assez ce qu'est la femme. Il ne connaît suffisamment ni son caractère, ni son tempérament; il ignore trop combien celui-ci influe sur celui-là. Voyant sans cesse un être tantôt fantasque, tantôt plein de sens, il ne sait ni le juger, ni l'apprécier; il le dédaigne ou l'admire ; il le traite d'abord comme un enfant ou comme un Dieu, et ensuite comme un être inférieur manquant complètement de raison et de suite dans les idées. On peut juger de l'harmonie d'un tel assemblage.

70 « Parce (/«f? l'homme cherche trop souvent hors de chez lui des plaisirs que sa femme ne partage pas; parce qu'il dépense quelquefois trop pour lui et pas assez pour elle ; parce qu'il la néglige pour ses amis ou ses amies.

80 « Parce qu'il arrive aussi fort souvent que l'homme absorbé par les affaires, par les besoins de la famille, n'a ni le temps, ni le loisir d'être aimable dans son intérieur ; que la femme, loin de lui savoir gré du mal qu'il se donne pour elle et pour les siens, lui garde au contraire rancune de son peu d'amabilité. Ce n'est pas ce que son mari, à grand'peine, lui procure qui la satisfait ; ce n'est

pas tout ce qu'il peut lui donner qu'elle exige, c'est pliis, et si le plus était possible, elle voudrait e/ovantage, »

Ces huit derniers parce que auraient pu me dispenser de répondre aux huit premiers. Mon correspondant prouve lui-même que les torts de l'homme entraînent et dominent ceux de la femme. Et il n'en peut être autrement. Quand le pupille se conduit niai, c'est presque toujours la faute du tuteur.

GonclusiOD.

Il est temps, ce me semble, d'interrompre ces familières causeries. Si elles sont du goût des lecteurs, nous pourrons les reprendre un jour, car il n'est pas de sujet plus inépuisable, plus éternellement jeune que celui-là ; il n'en est pas sur lequel il soit

plus nécessaire de provoquer, non-seulemeut ratlention des femmes et des hommes, mais leurs opinions, leurs propres sentiments.

Les empires s'écroulent et font place a d'autres empires; des civilisations nouvelles succèdent aux civilisations éteintes; les systèmes religieux, politiques, philosophiques, sociaux, se succèdent; les in-» stitutions humaines se modifient ; tout se transforme, en un mot, et au milieu de ces ruines, de ces débris, de ces matériaux amoncelés pour des constructions nouvelles, une seule chose reste constamment debout, c'est le cœur humain, avec ses aspirations, ses passions, ses faiblesses.

« Le cœur humain de qui ? le cœur hiunain de quoi ? x> dit quelque part Alfred de Musset. Je répondrais volontiers, le cœur humain de personne et de tout le monde. Le cœur humain, c'est ce souffie mystérieux qui nous pousse vers certains êtres et nous éloigne de certains autres, c'est la puissance d'aimer, de se passionner, de se dévouer.

Si cette puissance pouvait agir librement, spontanément, sans déchirements, sans désordre, nous serions en pleine harmonie, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles; mais elle

est sollicitée, égarée souvent par deux puissances secondaires qui tendent à Tentraîner, à la dominer ou à l'annuler ; c'est, d'une part, la plus brillante et la plus dangereuse des facultés*de notre esprit, l'imagination ; de l'autre, ce sont nos sens.

Cette intervention de l'imagination et des sens produit des effets multiples et donne aux manifestations du cœur humain cette variété infinie qui échappe à toute analyse, à toute règle, à toute prévision.

Jamais les lois humaines, quelque sages qu'elles puissent être, ne réglementeront d'une manière absolue ces manifestations. Mais ce que l'on peut espérer, ce que l'on doit désirer, c'est que la loi destinée à régir les rapports des sexes et l'union légale des hommes et des femmes s'attache plus à prévenir les désordres qu'à les réprimer.

Pour cela il faut, non qu'elle embrasse et justifie toutes les manifestations dont je parlais tout à l'heure, ce qui serait impossible, mais qu'elle ouvre une issue honorable aux antipathies, aux incompatibilités, aux différences de caractères, de mœurs, de natures, de tempéraments, toutes choses qui éclatent souvent avant la fin de la lune de miel.

Vous figurez-vous l'effroi de deux êtres indissolu-

blement unis l'un à l'autre, et qui découvrent de jour en jour l'impossibilité où ils sont de s'accorder, de vivre ensemble et en bonne harmonie? Que devenir? Les meilleurs se font mutuellement quelques concessions, mais le naturel que l'on a chassé revient bien vite au galop; on s'irrite mutuellement, on se blesse, les reproches se croisent, les cœurs s'aigrissent, les ressentiments s'enveniment; on tourne autour des l)arreaux de la prison dans laquelle on est enfermé, on porte au loin ses regards, on déplore Sun erreur. Le temps marche cependant, on acquiert la certitude que le paradis que l'on a rêvé n'est qu'un enfer. Ne vaudrait-il pas mieux, à ce moment, avant que le monde eût jeté un regard malin sur cet intérieur si profondément troublé, avant que tout désordre eût éclaté, avant que l'avenir des enfants fût gravement compromis, ne vaudrait-il pas mieux, que ces captifs rivés à la même chaîne pussent dénouer le lien qui les unit, se séparer légalement et sans scandale?

Telle est la question que je pose. Je crois avoir démontré qu'elle a été résolue affirmativement par l'expérience de tous les temps et de tous les pays.

Avant que le législateur de l'avenir, le législateur

homme et femme ait résolu ce grand problème social, il y a peut-être quelque chose h faire. Ce quelque chose, qui le fera? et quand le fera-t-on? La société actuelle est préoccupée, je le sais, de bien d'autres intérêts. Je crois cependant que celuici la touche d'assez près, puisqu'il s'agit de sa base essentielle, la famille, et de cette chose si rare dont l'absence influe si tristement sur l'éducation des enfants : le bonheur en ménage.

Page 1