acte qui, par sa nature, est inaccessible aux regards
Supposez les deux coupables dans la situation qui paraisse la plus favorable à l'accusation, cette situation, disent les docteurs, toute décisive qu'elle soit au premier coup d'œil, ne constitue pas encore la démonstration de l'adultère, parce qu'il est possible que les tentatives des deux coupables ou de l'un d'eux soient inutiles, et que, par une cause quelconque, leur intention ne soit pas suivie d'effet.
Si donc les tribunaux ne devaient baser leur jugement que sur une preuve concluante, plus concluante que celle désignée sous le nom de flagrant , délit y ils ne condamneraient jamais.
Aussi est-ce un principe admis par la jurisprudence que, pour' valider l'accusation d'adultère, il suffit qu'il y ait eu de part et d'autre l'intention de commettre le délit, sans considération pour le succès de la tentative.
Les docteurs se sont alors attachés à déterminer quels sont les actes de familiarité qui sont de nature à manifester cette intention. 11 m'est impossible de les suivre dans cette argumentation où les points sont mis avec trop de sans façon sur les I. Je veux seument donner un exemple de l'extrême susceptibilité
des docteurs en ces matières délicates. Us se demandent s'il y aurait lieu à accusation d'adultère dans le cas où un ecclésiastique serait surpris embrassant une femme mariée, en tète-k-tête, dans un lieu clos.
Plusieurs décident que ce ne serait une présomption contre aucun des deux, parce que, disent-ils, « il faut prendre ce geste pour une bénédiction ou un embrassement religieux [quia prœsumitur benedicendi vel cohortandi causa facere) ; à quoi l'un d'eux, nommé Angélus, réplique : A tali henedictione libéra nos^ Domine! « D'une telle bénédiction délivrez-nous. Seigneur ! »
Ils admettent cependant l'évasion nocturne de la maison du mari coname une présomption d'adultère; mais si cette évasion a été provoquée par les violences du mari ou par quelque raison plausible, la présomption cesse*
U4 LliS MAUVAIS MÉNAGES
La présompiiou d'adultère admise contre la feiimie et non admise
contre Tamant.
11 arrive cependant que les tribunaux admettent la présomption d'adultère contre la femme et ne l'admettent pas contre son complice, ce dont, nous l'avouons humblement, nous avons quelque peine à nous rendre compte.
Nous prenons un fait au hasard.
Bien qu'elle parût encore fort jeune et qu'elle fût très-belle, M™e y... comptait déjà vingt ans de mariage. Elle était mariée à un drôle qui avait dissipé sa fortune d'abord, puis la dot de sa femme, avait battu celle-ci et enfin l'avait renvoyée avec ses trois enfants, bien qu'il n'eût eu jusque-là aucun sujet de plainte contre elle.
M^ne V... entre en qualité de femme de charge chez un industriel, M. L... Le mari fait arrêter la
femme, et le commissaire, qui dresse un état des lieux, constate une grave présomption de Tadultère.
La femme et son complice sont condamnés en première instance à trois mois d'emprisonnement. Ils interjettent appel, et la cour royale maintient la condamnation de la femme et renvoie son complice, M. L...
Les motifs de cet arrêt valent la peine d'être cités :
« En ce qi^i touche la femme V...
» Considérant que sa cohabitation instante pendant plusieurs mois avec L..., l'état des lieux par eux occupés, le nom pris par elle de femme L..., établissent qu'elle s'est rendue coupable du délit d'adultère... confirme.
» En ce qui touche L...
» Considérant qu'il n'est produit aucune pièce émanée dudit L... pour prouver le fait qui lui est reproché ; que le procès-verbal du commissaire de police ne constate pas qu'il ait été trouvé en flagrant délit, etc., renvoie. »
Ainsi, voilà deux individus accusés d'un délit qu'ils ne peuvent avoir commis séparément ; ou ils sont coupables tous deux, ou ils sont innocents tous deux, et cependant l'un est condamné, l'autre est
absous. On voit par là quelle large place est laissé à rappréciation du juge en matière d* adultère, e combien les docteurs ont eu raison d'argumenté sur la preuve, puisqu'un même fait peut prouve: contre la femme et non contre l'homme. Il est probable que certaines circonstances de la cause qu nous sont inconnues, certaines considérations tiréei de la moralité relative des personnes, auront motiv( ce jugement dont nous ne contestons, pas l'équité dont nous constatons seulement l'étrangeté. -
Dissolution de mariage prononcée en Angleterre par la chambn des lords constituée en cour de justice.
En 1831, à Londres, la chambre des lords prononça unç dissolution de mariage dans des circons tances qui méritent d'être rapportées.
Mistress T..., mariée seulement depuis quelques mois, s'aperçut de la vive affection de son mari pour sa propre sœur à elle, jeune miss qui vivait auprès des épcftix T... Mistress T... ne vit là rien de grave. Un jour cependant elle apprit que son mari, M. T..., s* était embarqué, sans plus de façon, pour les Indes orientales avec sa belle-sœur qui avait pris passage sur le même vaisseau.
Lorsque le volage époux fut de retour à Londres, mistress T... invoqua la protection des lois et demanda la dissolution de son mariage.
A la seconde lecture du bill, le lord chancelier annonça que la chambre allait se former en cour judiciaire. Il émitTopinion que les faits étaient d'une telle nature que le divorce ne pouvait être refusé. La dissolution du mariage fut prononcée, puis validée par la chambre des communes et par la sanction royale.
Admission des preuves de Tadultëre. Acquittement de la femme et de son complice, malgré le témoignage du mari.
Les tribunaux se montrent quelquefois aussi difficiles que les docteurs dont nous parlions plus haut, sur Tadmission des preuves de l'adultère.
Un colporteur, que son état obligeait à de fréquentes absences, avait eu la malheureuse idée d'épouserune très-belle fille, Joséphine V... Joséphine savait à peine dix-neuf ans, de grands yeux bleus, de magnifiques cheveux blonds et une coquetterie effrénée. Le colporteur était très-jaloux, et quand il était jaloux, il ne voyait rien de mieux à faire que de battre sa femme. Un jour, le mari acquiert, ou croit acquérir la certitude qu'un beau garçon, peintre de son état, a su toucher le cœur de Joséphine.
Devant le tribunal, la portière de la maison habitée par le peintre dépose qu'elle a dix fois vu la femme du colporteur venir chez son amant; que,
pendant les voyages du mari, elle a passé sept à huit nuits dans la chambre du peintre, où, dit-elle, il n'y avait qu'un lit.
Contrairement aux réquisitions du ministère public , le tribunal correctionnel de Paris (30 avril 1852) renvoie la femme et le complice des fins de la plainte , et le colporteur s'éloigne en s' écriant : « Ils ont beau dire , morbleu ! je suis bien sûr, moi, que je le suis ! »
Un mari qni donne sa femme pour tâcher d'avoir la croix. Considérants d'nn arrêt empreints de la plus haute moralité. Un mari battu. Un mari qui cède ses droits à Tamant.
Nous devons dire quelques mots d'une affaire qui eut un retentissement considérable, — bien qu'il y ait de cela un quart de siècle, nous restons fidèles à la règle qu nous nous sommes imposée de ne citer
aucun nom propre, — d'une affaire, disons-nous, qui mit en jeu des personnes haut placées par leur rang social autant que par leur fortune , qui épuisa les divers degrés de juridiction et se termina par un arrêt de condamnation longuement motivé.
Mlle B... avait seize ans lorsqu'elle épousa M. P..., qui ne fut pas précisément la fleur des pois conjugaux. 11 était jaloux et grossier. Quand il était de mauvaise humeur, et cela lui arrivait souvent, il reprochait à sa femme d'avoir été la maîtresse de tel, tel et tel ; suivaient des énumérations effrayantes. Un jour cet homme eut la fantaisie d'obtenir la croix d'honneur. A quel titre ? Il l'ignorait sans doute lui-même ; mais il jeta les yeux sur une de ses connaissances, M. le baron D..., dont l'influence pourrait peut-être lui faire obtenir ce qu'il désirait. 11 ordonna à sa femme de plaire au baron, d'être coquette avec lui.
Il paraît que la jeune femme n'obéit que trop. Elle s'entendit parfaitement avec le baron protecteur, et le mari obtint au delà de ses désirs. Lui, de son côté, n'était pas irréprochable. Il entretenait des relations coupables dans le domicile conjugal, avec une fille à son service.
Un amour de ménage , comme on voit! Pendant ce temps, que devenaient les enfants?
Le baron était riche. Le mari voulut obtenir de lui une somme considérable. Il fit guetter la femme et Tamant, surprit des lettres inintelligibles, parce qu'elles étaient écrites à l'aide d'un dictionnaire spécial qui fut produit au procès. Chaque nom de fleur ou d'arbre avait un sens particulier.
Allez donc comprendre , si vous n'en avez pas la clef, des phrases dans le genre de celle-ci : « L'impatience du chêne gâtera tout... il partira pour le berceau du réséda, abandonnant la luzerne à sa destinée. Si le réséda a annoncé quelques projets de rester à. son berceau, qu'il les détruise en ayant l'air de chercher un polygala, etc., etc. »
Comment deviner que chêne signifie à la fois hospitalité et amant; que le réséda signifie perfection et amante ; que polygala signifie appartement ; luzerne, existence; berceau, pays natal; menthe, vertu; ciguë, trahison; iris, mélange; cèdre, force, etc., etc.?
11 fallait d'autres preuves. Les deux coupables vinrent un jour à Paris, descendirent dans le même hôtel, occupèrent le même polygala, et le commis-
saire de police vint le lendemain matin troubler cette lune de miel illégitime.
Deux jugements, Fun par défaut, F autre contradictoire , condamnèrent la femme et son complice en deux ans de prison; le baron, en outre, en 2,000 francs d'amende et U0,000 francs de dommages et intérêts. La femme , on le voit , était estimée à un beau denier.
En cour royale , tous les princes du barreau prirent la parole pour ou contre les défendeurs et le plaignant.
L'arrêt réduisit la peine de la femme de deux ans à dix-huit mois, mais il maintint contre le baron les deux ans de prison, les 2,000 francs d'amende, les 140,000 francs de dommages-intérêts et les dépens. .
Cet arrêt portait que « le mari n'ayant pas été convaincu, sur la plainte de sa femme , d'avoir entretenu une concubine dans le domicile conjugal, aucune fin de non-recevoir ne pouvait être admise contre son action ;
» Que l'écriture des lettres saisies présentait la similitude la plus grande avec celle du baron ; que l'une d'elles renfermait la preuve de son origine ;
que leur style symbolique annonçait l'intention formelle de ne se faire comprendre que d'une personne initiée; que ces lettres établissaient jusqu'à révidence que Thomme qui les avait écrites et la personne à laquelle elles étaient adressées avaient les relations les plus intimes;
» Que le flagrant délit n'est pas seulement celui où deux individus de l'un et de l'autre sexe ont été trouvés in rébus venereis (c'est l'arrêt qui parle , et . ce n'est pas ma faute s'il parle latin), mais encore lorsque ces individus ont été vus dans une position telle, qu'il est impossible de ne pas avoir acquis la conviction que le délit a été commis ou vient de se conmiettre;
» Quant à l'application de la peine , que si la dame P... a été coupable, la conduite de D... est plus criminelle, puisqu'il devait, par son âge, par la fortune dont il jouit, par l'éducation, par sa position, rappeler une femme jeune et légère aux vertus domestiques, tandis qu'il l'a entraînée en l'environnant de séductions. 9
Nous avons cru devoir citer ces considérants, parce qu'ils sont instructifs à beaucoup d'égards et empreints d'une haute moralité. Il est bien évident
15i LES MAUVAIS MÉNAGES
que l'amant, en cette circonstance, était plus coupable que la femme ; mais devant un autre tribunal, devant la conscience , il est bien évident aussi que le mari était encore plus coupable que l'amant, ce mari qui , pour satisfaire une puérile vanité , a jeté sa jeune femme, à laquelle il donnait déjà l'exemple d'une vie dissolue, dans les bras de cet homme , en lui ordonnant de plaire et d'être coquette !
Certes , ce n'est pas-fê *une de ces affaires qui justifient le mot de Chamfort : « L^adulfère est une faillite où celui à qui l'on fait banqueroute est déshonoré. » Ce mari, qui fait taxer à 1^0,000 francs son déshonneur, excite une profonde répulsion. Quelle est la femme qui ne serait, sinon justifiée, du moins excusée, lorsqu'elle eèt unie à un homme qui l'initie au désordre et exploite ensuite ses faiblesses?
J'aime mieux ce vieux bonhomme qui se présente un jour devant la sixième chambre du tribunal de la Seine et qui obtient la condaftination de sa femme et celle de son complice sur cet acte d'accusation bref et décisif :
« Ma femme m'a quitté pour aller vivre avec le
LES MAUVAIS MËiNAGES 155
grand roux que voilà. Cest la vérité du bon Dieu! et s'il n'y avait que cela ! Mais le grand roux ne manque jamais de w^ agoniser; l'autre jour même, il m'a donné l'allée et la venue sur les deux joues, d
Et celui-ci encore (même chambre, 27 avril 1832), qui écrivait à l'amant de sa femme :
« Mon cher ami, je sais que ma femme est avec toi, c'est bon! Elle a besoin au pays pour la mort de sa belle-mère , dis-lui de ma part qu'elle y aille. Si tu ne sais pas où elle est, va dire à la police qu'on se mette à ses trousses. »
Cest-à-dire que le mari substituait l'amant à tous ses droits, non-seulement vis-à-vis de sa femme, mais vis-à-vis de la justice et de la société.
Que voulez-vous que deviennent les femmes, quand ceux qui leur doivent protection se conduisent ainsi?
Un tribunal anglais faisant bonne justice d'un mari. Le jury des
charbonniers à Londres.
La cour des Commons-Pleads à Londres fit bonne justice d'un mari dont la conduite n'était pas sans analogie avec celle du mari dont nous parlions plus haut, celui qui demanda et obtint 140,000 franco de dommages-intérêts pour prix de son déshonneur.
Unlnégociant anglais épouse une charmante jeune fille appartenant à une famille honorable, miss Emma N.... Il pervertit à plaisir son esprit, son cœur et ses sens.
Une crise commerciale survient, le négociant est ruiné; il envoie sa femme au dehors, la pousse, l'autorise à chercher des gains honteux et à vendre sa beauté à qui voudra l'acheter. Le mari se promettait de profiter du hasard qui lui amènerait une
riche proie pour intenter un procès scandaleux. Le voilà à l'affût, le misérable!
Un jour en effet, il surprend sa ferame, dans une de ces maisons ouvertes aux amours de passage, avec un jeune homme, riche héritier d'une grande ' famille.
On se boxe d'abord, suivant l'usage traditionnel chez nos voisins, puis le mari intente un procès à sa femme et à son complice.
La cour, faisant bonne justice , condamna le mari seul à 2,500 francs d'amende et se borna à réprimander les deux prévenus.
Je veux rapprocher de ce fait un autre trait de mœurs anglaises, — et pour qu'on ne croie pas que j'ai trop mauvaise opinion de nos voisins, je déclare hautement que je considère comme une exception monstrueuse la corruption et l'infamie du mari qui ^ fut condamné par la cour des Commons^Pleads,
En vertu de vieilles traditions, la corporation des charbonniers de Londres a, de temps immémorial, institué dans son sein un jury choisi par les membres de la corporation. Ce jury, désigné sous le nom de jury des charbonniers, est spécialement chargé de juger et de condamner le membre de la commu-
nauté accusé d'avoir porté atteinte à l'honneur conjugal d'un confrère.
John B... était le mari d'une assez johe charbonnière; celle-ci ne demandait pas mieux que d'aimer son mari; mais comment aimer longtemps, si charbonnière que l'on soitl un mari qui s'enivre tous les soirs, rentre fort tard en état "d'ivresse, et parfois même ne rentre pas du tout. Notez que quand il rentrait, John B..., qui n'avait pas le vin tendre, aimait assez à battre sa femme.
La charbonnière n'avait pas vu d'un air indifférent Tom B..., qui était l'Antinoiis de la charbonnerie. Tom B... avait été surnommé par ses confrères le Diamant noir, Conament résister à de telles séductions? Une nuit John arrive plus ivre que d'habitude, heurtant les murs. Au moment où il va se coucher auprès de sa femme , il aperçoit le beau Tom, noir comme Toussaint Louverture et dormant tranquillement auprès de sa femme.
Je vous laisse à deviner le tumulte; la femme prit la fuite; ïom, qui ne pouvait, en bonne conscience, assommer le mari, se refusa à la boxe et partit aussi.
Voilà l'ivrogne seul, pestant et maudissant safemme.
Le lendemain, quand le vin fut cuvé, John B... porta sa plainte devant le jury des charbonniers^ qui évoqua l'affaire.
Le Diamant noir s'excusa de son mieux. C'était sans mauvaise intention, par mégarde, qu'il était entré dans la chambre de son voisin ; il croyait entrer dans la sienne, car ce soir-là il était étourdi par le gin, par le porter, que sais-je?
Le jury appliqua sinon la loi, au moins la coutume traditionnelle. La femme fut acquittée, son mari lui pardonna. Tom B... fut placé sur un brancard, on lui mit sur le front, comme peine du talion, une paire de cornes de bélier^ et, dans cet accoutrement, il fut promené de rue en rue, exposé aux re-gards de toutes les personnes auxquelles il fournissait du charbon.
Voilà, je l'espère, un mari bien vengé et une brèche à l'honneur conjugal admirablement réparée!
L'amant mangé par le mari.
Puisque j'en suis aux traits de mœurs étrangères, en voici un moins anodin que celui de la promenade du coupable sur un brancard avec des cornes de bélier sur la tète.
Sir Stamford Rafles, résident anglais à Tapanouly, ville de Sumatra, pays des Battas, écrivait à la duchesse de Sommerset, il y a quelque vingt ans à peine, l'horrible histoire dont voici le résumé.
Un pauvre diable fut accusé d'adultère, le peuple assemblé le jugea. — Il n'est pas question de la femme. — Selon la loi, il fut condamné à être mangé vivant. Le mari outragé choisit, en vertu de son droit, le premier morceau, l'oreille droite, qu'il trempa dans une préparation culinaire composée de jus de citron, de poivre et de sel. Puis chacun des assistants, et, en première ligne, les parents de la
femme, se partagèrent les lambeaux saignants du coupable. Les hommes seuls assistent à ces exécutions transformées en festins, car la chair humaine est défendue aux femmes; c'est trop bon, c'est un mets trop relevé pour elles. On dit cependant, ajoute sir Stamford, que lorsqu'elles peuvent se procurer par ruse un morceau de cette chair exquise, elles le mangent avec un grand plaisir.
Dans ce pays du moins, le métier d'homme a bonnes fortunes n'est pas sans quelques périls l
XLVITl
La femme n*estan ange qu'au moment oU nous faisons tous nos efforts pour qu'elle cesse de Tétre. — Quand on ne veut pas récolter l'adultère, il ne faut pas le semer.
Je ne me dissimule et je n*ai nulle envie de dissimuler les torts que les femmes peuvent avoir dans la vie conjugale et la part considérable qu'elles prennent
à cette immense protestation qui, du sein de tant de familles, s'élève contre le caractère trop absolu et trop excessif qui régit l'union des sexes. Je tiens cependant à prouver par un ensemble de faits nombreux et concluants, •:— et ce qui précède prouve déjà assez, ce me semble, — que l'homme est presque toujours la cause première des désordres qu'il reproche ensuite si sévèrement à la femme.
Je sais bien que la femme a tort, qu'elle devrait résister à toutes les tentations qui l'entourent. Malheureusement la femme n'est un ange qu'au moment où nous désirons qu'elle cesse de l'être; hors de là, elle est femme, c'est-à-dire soumise, comme l'homme, à toutes les faiblesses, à toutes les passions, à tous les entraînements du cœur, de l'imagination et des sens. Je retournerais volontiers le mot de Beaumarchais : « Aux qualités que vous exigez de vos épouses, connaissez-vous beaucoup de maris qui seraient capables d'être femme ?»
Je sais bien aussi quelle est la valeur de l'argument que l'on oppose aux femmes lorsque, avec tant de raison, elles se plaignent des inégalités et des rigueurs que les lois leur ont faites, des difficultés de leur situation sociale.
La faute de l'homme, dit-on, n'entraîne à aucune conséquence fâcheuse ; celle de la femme, au contraire, peut avoir pour résultat de troubler profondément la famille, en y introduisant un enfant qui n'appartient pas au mari. Voilà pourquoi l'adultère de la femme a, toujours et partout, été plus sévèrement réprimé que celui de l'homme.
Je ne veux pas contester cette proposition; je l'admets, au contraire, dans toute sa force ; mais au lieu de m'en servir comme d'un moyen de répression, je voudrais en faire un élément de prévention. Plus l'inconvénient, plus le danger est grave, plus il est nécessaire d'en prévenir l'explosion. Quand la femme coupable et son complice sont condamnés à la prison, le désordre n'en existe pas moins, il s'est même aggravé de tout le poids et de tout l'éclat du scandale; le produit de l'adultère n'en a pas moins altéré le principe de la famille. La faculté de dissoudre le lien conjugal, non pas légèrement, non pas sur un premier mouvement d'humeur des conjoints, mais après une sérieuse constatation de leurs incompatibilités, après que les parents auraient donné leur assentiment à la demande des époux, cette faculté, disons-nous, pr viendrait sinon tous, au moins une
iCi LES MAUVAIS MÉNAGES
grande partie des désordres. Elle exclurait des liaisons conjugales la ruse et le mensonge, elle deviendrait en quelque sorte la gardienne de la dignité et de la pudeur des époux.
N'est-ce pas une contradiction étrange, que nous constations avec tant de fracas les désastreux effets que peut entraîner l'adultère de la femme, et que nous la rivions pour la vie à un lien indissoluble ? Si encore le mariage n'était pas presque toujours une affaire ! Si avant d'unir pour la vie l'homme et la femme, on ne s'enquérait pas seulement de la position de celui-là, de la dot de celle-ci ! Si on prenait souci de la conformité de leurs âges, de leurs goûts, de leurs caractères, de leurs humeurs ! Mais, non ! Et l'on veut que des unions si légèrement faites, en vue des plus banales convenances et des plus sordides intérêts, ne produisent pas de déplorables résultats ! Nous semons l'adultère et nous nous étonnons de le récolter !
Ghacun de nous, homme on femme, a deux existences très-distinctes. Nécessité de traiter le mariage plas sérieusement que nous ne le traitons.
La possibilité de dissoudre le mariage^ après les plus sévères enquêtes, ne préviendrait certainement pas tous les désordres; mais il suffirait qu'elle en prévint un grand nombre pour justifier le légistateur qui reprendrait Tœuvre de Napoléon I*]^ afin de la compléter.
La nature humaine est ai multiple, si hérissée d'hiéroglyphes, que ce serait folie d'exiger que la loi réglementaire de l'union des sexes prévînt toutes les aberrations, satisfît à toutes les exigences, fût parfaite en un mot. Dieu seul est parfait ! Quoi qu'on fasse, quelle que soit la sagesse de la loi, si large que soit la part du feu, l'humanité sera toujours l'hunianité, avec sa faiblesse et ses égarements.
Il faut en prendre son parti. Je le disais tout à
l'heure à propos de la Fanny de M. Ernest Feydeau, combien d'hommes trompent leur femme et qui ne pourraient consentir à vivre loin d'elle, qui ne voudraient pas vivre avec une autre qu'avec elle! Combien de femmes sont dans le même cas, et qui, si elles étaient placées dans une circonstance périlleuse, entre le mari et l'amant, opteraient pour le mari, non par respect humain, mais par un véritable élan spontané de leur cœur !
Chacun de nous, homme ou femme, a plus ou moins deux existences bien distinctes.
L'une, régulière, ordonnée, paisible, terre à terre, qui satisfait aux besoins les plus calmes, les plus légitimes de notre nature ; c'est le soin de nos affaires, la prévision de notre avenir, l'amour des enfants, les joies du foyer, <5e sont les douces et tendres affections de la famille.
La seconde existence s'écoule dans les régions exaltées ou dépravées de l'imagination, dans le rêve des choses romanesques ou poétiques, dans les entraînements réels ou factices du cœur ou de la tête, dans la satisfaction de nos faiblesses les plus chères.
Suivant que l'être auquel nous sommes unis satisfait à ces besoins normaux et anormaux; suivant
qu'il a la puissance de développer les uns, de réprimer doucement et affectueusement les autres, nous sommes heureux ou malheureux, moraux ou immoraux, bons ou méchants.
Chaque fois que vous voyez un homme marié fiiir son foyer, passer son temps au cercle ou au club , gaspiller une portion de sa vie en orgies ou en désordres secrets, soyez sûr que sa femme n*a pas su le charmer suffisamment. Ce n'est pas la faute de la fenrnie, mais celle du milieu social qui a uni deux êtres qui n'étaient pas faits pour se compléter, se satisfaire et se moraliser l'un l'autre.
A plus forte raison cette observation est-elle vraie pour les femmes, qui, au prix des plus grands périls, enfreignent leur devoir. Tout mari est un peu cousin de ces rois absolus, auxquels une fiction politique persuade qu'ils ne peuvent mal faire. Tous les vices et tous les préjugés de notre éducation nous portent à croire que la femme est un être inférieur; que nos devoirs n'ont rien de commun avec ses devoirs; que là où nous sommes libres, elle est rigoureusement tenue; que l'adultère est à peine pour nous un péché véniel, tandis qu'il constitue chez la femme un crime irrémissible. Tel
mari qui , dans un mouvement de colère , toujours blâmable, quoi qu'on dise, tirera un coup de pistolet sur sa femme surprise en flagrant délit d'adultère , aura peut-être la veille violé sans scrupule la foi conjugale , et ne songera même pas à en faire son meâ culpâ.
Nous exigeons du sexe, — que je ne sais pourquoi nous appelons dédaigneusement le sexe faible , — beaucoup plus que nous n'exigeons de nous-mêmes. Est-ce juste? Nous sommes généralement assez laids, assez maussades pour qu'il n'y ait pas de témérité à affirmer que nous sommes peu sollicités par les femmes. Elles sont au contraire "sans cesse recherchées, sans cesse tentées ; nous multiplions les écueils sous leurs pas, nous exaltons leurs mauvais penchants par des flatteries qui , depuis Adam , sont éternellement les mêmes, et nous crions au meurtre , à l'infamie, quand elles succombent.
Je ne veux pas examiner s'il est vrai, comme l'a dit une femme célèbre. M™» Georges Sand, que souvent la femme succombe dans sa force et résiste dans sa faiblesse. Défions-nous des maximes toutes faites et des règles invariables lorsqu'il s'agit des femmes. Ce qui est vrai pour l'une est fayx pour
Tautre , et réciproquement. Mais ce qui est certain, c'est que tous, tant que nous sommes, jeunes ou vieux, célibataires ou mariés , chaque fois que nous nous trouvons en rapport avec une femme , nous n'épargnons rien de ce qui peut fausser son esprit et son jugement, troubler ses sens, exalter sa vanité, l'entraîner hors des voies où elle doit rester, et lorsqu'elle succombe, nous n'avons pas assez d'éloquentes tirades contre elle.
Prétendue faiblesse des femmes. Le sexe féminin est le sexe for (
par excellence.
Puisque j'en ai l'occasion, je suis bien aise de m'expliquer ici au sujet de la faiblesse du sexe. Ce que j'en ai à dire est à la fois pour et contre lui ; c'est une arme à deux tranchants.
Je crois que la femme est l'être fort par excellence. Nous n'avons sur elle qu'une supériorité incontestable , celle de nos muscles et une certaine organisation du cerveau qui, jusqu'ici du moins, nous rend plus aptes qu'elle aux combinaisons mathématiques, à la direction de certaines entreprises.
Je ne pense pas que nous ayons un grand orgueil à tirer de notre supériorité musculaire, qui, par voie de conséquence logique, nous mettrait au-dessous d'un fort de la halle et celui-ci au-dessous du bœuf ou du cheval, et ceux-ci au-dessous du lion, etc., etc.; quant à notre supériorité cérébrale, elle tient beaucoup au développement intellectuel que, de très-bonne heure, nous donnons aux jeunes garçons et que nous refusons aux jeunes filles. Mais je veux bien la considérer comme un don naturel, comme un signe marqué par le doigt de Dieu sur notre sexe pour différencier sa mission et caractériser son rôle.
Faut-il conclure de là que la femme est un être essentiellement faible, et l'homme, au contraire, un être essentiellement fort?
Non, certes!
LES MAUVAIS MÉNAGES 17i
Même au point de vue des choses extérieures et purement physiques, je doute qu'il y ait un homme assez vigoureusement constitué pour supporter les tortures de l'enfantement, les douleurs de la gestation et tous les maux que les femmes supportent avec une si admirable résignation.
Avez-vous vu, dans nos bals, ces frêles et charmantes créatures, au regard rêveur, couronnées de fleurs, vêtues de gaze, dont les pieds semblent à peine toucher à la terre, et qui dansent, polkent, valsent , mazurkent , cotillonnent pendant des nuits entières sans faiblir, avec des nerfs d'acier, soupant gaillardement à deux heures, du matin, se couchant quand le soleil se lève et recommençant chaque soir pendant toute une saison? Je connais très-peu
d'hommes capables de résister à ce régime. Le plus fin et le plus spirituel de nos observateurs, Gavarm, a parfaitement résumé, d'un coup de crayon et d'un mot, cette supériorité physique de la femme. Un jeune homme et une jeune femme , travestis tous deux, reviennent du bal; l'homme est las et courbé : Je n'en puis plus, dit-il, je suis éreinté, — Moi pas! réplique gaiement la jeune femme, leste et pimpante. Hélas! pauvres orgueilleux que nous sommes! dans
i72 LES MAUVAIS MENAGES.
combien de circonstances ce : moi pas ! n'a-t-il pas retenti à nos oreilles !
Mais ce n'est là qu'une affaire de nerfs ou de tempérament, et je ne fais pas plus un mérite à la femme de sa vigueur nerveuse que je n'en fais un à l'homme de sa force musculaire ou cérébrale. C'est surtout dans l'ordre moral que la femme déploie des ressources de cœur et d'esprit, des trésors de tendresse et de dévouement, un courage, une présence d'esprit, un sens droit, qui ne sont certainement pas des signes de faiblesse. Je sais telle femmelette que la brise en passant pencherait comme un épi mûr, et qui laisserait bien loin derrière elle beaucoup d'entre nous, — et des plus forts, — dans les épreuves et les luttes de la vie.
Ne cherchons donc ni à excuser ni à amoindrir les femmes en disant qu'elles sont faibles. Le secret de leurs chutes est dans les enivrements que nous leur prodiguons, dans les tentations incessantes dont elles sont l'objet de la part des hommes, dans les entraînements de leur imagination plus encore que de leurs sens. Mais ces chutes, sachons-le bien, sont moins fréquentes que les nôtres, La femme est gardée par une sentinelle vigilante qui sans cesse lui
crie : Prends garde ! et qui est muette pour nous : c'est sa pudeur; c'est le sentiment de sa dignité personnelle qui est bien plus développé chez la femme que chez l'homme; c'est l'attachement au foyer domestique, l'amour des enfants; c'est enfin ce besoin de considération que la vieille Marceline exprimait si cavalièrement lorsqu'elle disait à Suzanne, la veille de son mariage : « Mon enfant, sois belle, si tu peux; sage , si tu vetix; mais sois con^ sidérécy il le faut. j>
Aussi, pour un homme, il y a dix femmes inscrites au martyrologe conjugal, et si le Minotaure pouvait parler il justifierait notre assertion.
Qael est rhomme qui résisterait là oU les femmes succomben ?
Au lieu de m'éloiger de mon sujet, cette dissertation sur la prétendue faiblesse des femmes m'y ramène. *
Chacun de nous, disais-je tout à l'heure, a deux modes d'existence : le réel, le positif; puis le rêve, l'idéal, le roman, la fantaisie.
L'inaction dans laquelle nous tenons les femmes enfermées, ou, ce qui revient au même, les frivoles aliments que nous donnons à leur activité contribuent à développer outre mesure chez elles cette seconde existence , ces besoins factices, ces vagues et incessantes aspirations que l'homme est si habile à exploiter.
Que voulez-vous que fasse ou que devienne dans son ménage une jeune femme inoccupée qui, dès le lendemain de son mariage, s'est heurtée aux angles de la réalité, qui n'a peut-être pas été parfaitement édifiée des délicatesses de son mari; — les délicatesses de l'âme et des sens sont filles de l'amour, et l'amour, je ne parle pas de l'attrait charnel, je dis l'amour, le grand, le véritable amour fait si peu de mariages! — que voulez -vous que devienne cette fenrnie ? Elle s'occupe de sa toilette, elle fait des visites, elle écoute avec plus ou moins de malice les médisances qui atteignent celle-ci, les calomnies qui frappent celle-là; elle Ht des romans, elle compare avec la sienne les existences qui s'y
déroulent ; avec son mari, les types qu'elle y rencontre; elle rêve, elle désire, elle soupire sans but précis; elle songe au monde, aux hommages qu'elle y a reçus, aux admirations dont elle a été entourée. Pour résister, dans de pareilles conditions, il faudrait être bardé de fer ! Combien de femmes résistent pourtant! et quel estrhomme de bonne foi qui osera dire : J'aurais résisté ! Entouré de tels pièges, de telles séductions, vivant dans cette atmosphère alanguissante, j'aurais résisté !
LU
Inflaence de la religion. Elle ne peut rien contre la coquetterie des femmes et leur désir de plaire.
J'entends une femme qui me dit : Et vous ne tenez pas compte de là piété, de la religion qui protègent tant d'épouses, tant de mères, et si peu demaris!
Ah! je D aurais pas voulu toucher à cette corde. Pourquoi marcher sur des charbons ardents, quand on peut s'en dispenser? Je le dis bien bas, mais je crois que les exercices de piété protègent moins de femmes qu'on ne le croit généralement, non que je juge la religion impuissante, à Dieu ne plaise! j'aime à croire au contraire que, dans le secret du confessionnal , aussi bien que du haut de la chaire, elles n'entendent que de sages conseils; mais le souffle du monde emporte ou affaiblit tellement ces pieuses exhortations, qu'en sortant de l'église et même dans l'église, la plupart des femmes sont possédées par le démon de la coquetterie.
J'ai, sur le compte de ce démon perfide et charmant, des idées toutes particulières. Il a de graves défauts, mais il a aussi de précieuses qualités ; il fait beaucoup de mal sans doute, mais nous lui devons de très-grandes choses.
Il a le tort très-grave de paralyser, comme je viens de le dire, la plupart des bonnes résolutions que les femmes prennent sous Tinfluence de la religion, de les détourner des voies ascétiques, du renoncement aux pompes et aux œuvres de Satan, d'entraîner un grand nombre d'entre elles dans les abîmes de per-
dition. Mais, d'un autre côté, demandez-vous ce que le monde serait sans lui? Nous serions encore k l'état de barbarie.
En effet, — je ne saurais me lasser de le redire, — toute notre civilisation, tous nos progrès, nos industries, rien n'existerait sans la coquetterie des femmes, sans ce désir de plaire, sans ce charme souverain qui crée les sociétés humaines. Si la France est placée à la tête des nations, c'est parce que la fen^pie française est, plus qu'aucune autre, possédée de ce démon de la coquetterie, de ce désir de plaire que Dieu ne peut condamner absolument, et qui est une de nos forces sociales les plus énergiques. Et quelle force que celle qui, depuis dix-huit cents ans, résiste à la prédication chrétienne et fait oublier à toute femme et à tout homme le serment qu'on leiu* a fait prêter, la veille de leur première communion, de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. J'en appelle à toutes les femmes : quelle est celle qui, enfant encore alors qu'elle prêtait ce serment solennel, n'était pas préoccupée de sa toilette du lendemain, de son voile, de sa robe et de ses souliers de satin blanc?
Et quel bonheur qu'il en soit ainsi! que devien-
drions-nous sans les aspirations de la femme vers le luxe et les plaisirs de la société ? Vous figurez-vous ce que serait Paris s'il était silencieusement peuplé de sœurs grises, de capucins et de quakers? Les pompes de Satan, c'est l'industrie, ce sont les riches tissus, les métaux façonnés sous des milliers de formes, ce sont les demeures splendides, les vêtements élégants et confortables. Où en serions-nous sans ces pompes mondaines, et quel rang occuperions-nous parmi les nations ?