‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 10 sur 75 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités de nos amis à proportion de la satisfaction que nous avons d'eux, et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec nous.

Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement.

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités.

La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence lorsqu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver où elle aspire.

Détromper un homme préoccupé de son mérite est lui rendre un aussi mauvais office que

celui que l'on rendit à ce fou d'Athènes qui croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient dans le port étaient à lui K

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

Les grands noms abaissent au lieu d'élever ceux qui ne les savent pas soutenir.

La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus sont contraints de le louer.

Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien.

1. Var. : On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à nous connaître nous-mêmes qu'en eut ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui Tavait guéri de l'opinion d'être riche. — av.

On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement étaient deux choses différentes. Le jugementn'est que la grandeur de la lumière de l'esprit; cette lumière pénètre le fond des choses, elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aperçoit celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit tous les effets que Pon attribue au jugement ^.

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.

La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates.

1 Var. : Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière, sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les compare et les distingue, sa justesse ne voit que ce qu'il faut voir, sa droiture les prend toujours par le bon biais, sa délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le ^jugement décide ce que les choses sont; si on l'examine bien, i on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler. — cvu.

96 RÉFLEXIONS MORAXES

La galanterie de l'espritesldediredes choses flatteuses d'une manière agréable *.

Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art 2.

L'esprit est toujours la dupe du cœur.

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Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cœur.

Les hommes et les affaires ont leur point de perspective; il y en a qu'il faut voir de près

i. Var. : La gadauiterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont les plus capables de plaire aux autres.— ex.

2. Var. : Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et qu'il trouve toutes achevées en lui-même ; il semble qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamants dans le sein de la terre. — cxi.

pour en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.

Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la goûte.

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et, comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superflcielles et imparfaites.

C'est une espèce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait jamais.

L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur.

La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la vieillesse conserve les siens par ['accoutumance.

ex

On ne donne rien si libéralement que ses conseils *.

Plus on aime une maîtresse, et plus on est prêt de la haïr.

Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant, comme ceux du visage.

Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.

On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis, et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même.

Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.

1. Var.: il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil. — cxvu.

■ Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui en demande paraît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens et à le rendre garant de sa conduite ; et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre intérêt ou sa gloire 1 .

La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges que l'on nous tend; et on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

1. Var.: Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil et l'autre pour le donner : lun paraît avec une déférence respectueuse et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et son dessein, le plus souvent, est de faire approuver ses sentiments et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose; celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses propres intérêts, des règles de conseiller, de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit. — cx.vm.

L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.

Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes *.

L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de trahir.

On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.

Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force.

i. Var.: La coutume que nous avons de nous déguiser aux antres pour acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. — cx\m.

On n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses, pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt

L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit, et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.

Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque d'habileté.

Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres.

La trop grande subtilité est une fausse déli-j catesse, et la véritable délicatesse est une solidî subtilité.

Il suffît quelquefois d'être grossier pour] n'être pas trompé par un habile homme.

La faiblesse est le seul défaut que l'on n( saurait corriger.

Le moindre défaut des femmes qui se sont! abandonnées à faire l'amour, c'est de faire] l'amour.

CXXXÏI

Il est plus aisé d'être sage pour les autres] que de l'être pour soi-même.

Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le ridicule des méchants originaux.

On n'est jamais si ridicule par les qualités que Ton a que par celles que l'on affecte d'avoir.

On' est quelquefois aussi différent de soimême que des autres.

Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour.

On parle peu quand la vanité ne fait pas parler.

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