‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 9 sur 75 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle seule, mais la fortune avec elle, qui fait les héros.

Le mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret pour se garantir de l'avilissement de la pauvreté; c'était un chemin détourné pour aller à la considération, qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.

i. Var. : Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes que de voir que nous avons été contents dans l'état et dans les sentiments que nous désapprouvons à : cette heure. — lviii.

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent, et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y paraître établi.

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du hasard K

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.

i. Var. : Quoique la grandeur des ministres se flatte de ceUe de leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de quelque petit dessein. — lxvi.

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.

La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise.

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune.

La sincérité est une ouverture de coeur. On la trouve en fort peu de gens, et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.

L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables et d'attirer à nos paroles un respect de religion,

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal.

Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement *.

Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts et les conduire chacun dans son ordre.

1. Var. : On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge qu'on ne lui donne; elle est la règle de nos actions et de notre conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin des Empires; sans eUe'on a tous les maux, avec elle on a tons les biens, et, comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets : d'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont qne des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres. — LXXV.

Autre. — 11 n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant, quelque grande qu'elle soit, elle ne saurait nous assurer du moindre événement, parce qu'elle travaille sur l'homme, qui est le sujet du monde le plus changeant. — lxvi (1666),

Notre avidité le trouble souvent, en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour désirer trop les moins importantes, on manque les plus considérables.

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit.

Il est difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que, dans l'âme, c'est une passion de régner; dans les esprits, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime après beaucoup de mystères.

S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nousmêmes. *

Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas.

Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés, quand ils ne s'aiment plus ^ .

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie, mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.

1. Rousseau, dans une lettre de Julie (Nouvelle Héloïse, 3* partie, lettre XX), commente cette maxime, et ajoute en note : «Je serais bien surpris que Julie eiit cité La Rocliefoucauld va toute autre occasion ; jamais son triste livre ne sera goûté des bonnes gens ». Rousseau ne jugeait pas de l'amour de la même manière que l'amant de la duchesse de Longueville ; et La Rochefoucauld n'a pas écrit ses Réflexions pour les bonnes gens, c'est-à-dire pour ceux qu'entraîne la passion naïve, selon l'idée de Jean-Jacques. Si Rousseau s'était reporté à la maxime 473, il aurait vu le correctif ou le complément de la même pensée : « Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié ».

La Bruyère, dans le chapitre Du cœur, dit, moins bien que La Rochefoucauld : « Il est plus rare de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié ».

Quand, plus tard, Rousseau crut voir des ennemis dans tous ceux qui avaient été en rapport avec lui, n'aurait-il pas donné raison à La Rochefoucauld, s'il avait eu occasion de commenter de nouveau sa maxime ?

Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies.

L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.

Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu i ,

1. Sceptique en amour, La Rochefoucauld ne l'était pas moins dans les croyances superstitieuses de son siècle. Seulement, sur cette question bnilante des esprits, il se tient dans une réserve prudente : il n'aurait peut-être pas osé fronder les préjugés de son époque avec le sans-gêne que montra un jour M. le Prince (Gondé).

« M. le Prince, dit Segrais, eut la curiosité de voir un possédé, en Bourgogne, dont on faisait beaucoup de bruit.— En tirant quelque chose de sa poche, comme si c'eût été un reliquaire, il lui mit la main fermée sur la tète. Le possédé rit, et aussitôt lit beaucoup d'extravagances , M. le Prince, retirant sa main, fit voir au possédé que c'était une montre. Le possédé fut déconcerté de voir cela, faisant mine de vouloir se jeter sur lui. M. le Prince, qui avait sa canne à la main, lui dit : « Monsieur le diable, si tu

• me touches, je t'avertis que je te rosserai bien ton étui ». Et, faisant le récit de ce qui lui était arrivé alors, il disait : « Je t parlais en cette manière, ne voulant pas qu'on criit que j'étais

• assez fou pour vouloir battre le diable ». Le possédé demeura dans son devoir et ne battit pas M. le Prince, qui aurait exécuté sa menace ».

90 RÉFLEXIONS MORALBS

L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, et ou il n'a non plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise.

L'amour de la justice n'est en la plupart des hommes que la crainte de souffrir l'injustice 1.

Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.

Quelques années plus tard, La Bruyère écrivait :

« Que penser de la magie et du sortilège ? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approclient du visionnaire. Mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient... ». L'ami de M'^'de La Fayette aurait souri du distinguo posé par La Bruyère.

1. Var.: La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient : de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses continuelles sur les antres. — lxxxviii.

Antre.— On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, mais pour le préjudice que l'on en reçoit. — xc.

Ce qui nous rend si changeants dans nos amitiés, c'est qu'il est difficile de connaître les qualités de l'âme, et facile de connaître celles de l'esprit.

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous préférons nos amis à nous-même. C'est néanmoins par cette préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.

La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.

Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-

proprese propose toujours quelque chose à gagner *.

I II est plus honteux de se défier de ses amis [ que d'en être trompé.

Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous, et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

Notre défiance justifie la tromperie d' autrui.

Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns des autres.

1. Var. : L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre propose toujours quelque chose à gagner.

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