‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 16 sur 75 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nous-mêmes; nous regrettons la bonne opinion qu'il avait de nous, nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes d'afflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui consume tout, a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leursi plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre et travaillent à persuader

par toutes leurs actions que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses : comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources, qui coulent et se tarissent facilement : on pleure pour avoir la réputation d'être tendre ; on pleure pour être plaint ; on pleure pour être pleuré ; enfin, on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas i.

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on s'oppose avec tant dopiniâ-

1. Cette longue réflexion porte l'empreinte d'un esprit morose et chagrin. Les remarques de La Rochefoucauld ne sont pourtant pas fausses, mais elles tombent plutôt sur le courtisan du XVII' siècle que sur l'homme en général. 11 est triste de remarquer que la fortune ou l'ambition altèrent les bons sentiments du cœur humain. Et c'est parmi les grands que notre moraliste a étudié. Nous renvoyons nos lecteurs aux pages admirables dans lesquelles Saint-Simon représente le trouble et le désespoir des courtisans à la mort du grand dauphin : c'est le commentaire le plus éloquent de la réflexion de La Rochefoucauld ; mais, nous le répétons, 11 y a des douleurs vraies et désintéressées. Est-ce que le deuil fastueux de la duchesse de Montmorency, se retirant dans un couvent à Moulins, après la décapitation de son mari, n'aurait pas paru sérieux à La Rochefoucauld ?

treté aux opinions les plus suivies; on trouve les premières places prises dans le bon parti, et on ne veut point des dernières.

Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.

Il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins, c'est prêter à usure sous prétexte de donner, c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat ^.

1. Var. : Qui considérera superficiellement tous les efifels de la bonté, qui nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que, lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans s'en apercevoir ; de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins, c'est un chemin dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant, c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure, c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur. —

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