OU SENTENCES ET MAXIMES MORALES
Monsieur,
Je ne saurais vous dire au vrai si lesRêflexions Morales sont de M***, quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble approcher de la sienne. Mais en ces occasions-là je me défie presque toujours de l'opinion publique, et c'est
1. Cette apologie, ou discours sur les Réflexions, fut imprimée dans la première édition, supprimée dans les suivantes, et ne reparut que dans celle de 1693. Le dernier éditeur des Couvres de La Rochefoucauld, M. Gilbert, ne sait pas à qui il faut faire honneur de cette dissertation apologétique. Il hésite entre trois ou quatre noms. Pour nous, il nous semble que le style et l'érudition un peu prétentieuse du morceau décèlent la plume de Segrais.
Si des lecteurs s'étonnent de voir le poète Segrais invoquer l'autorité des Pères de l'Église, qu'ils fassent réflexion que Pascal travaillait sur les matériaux que lui fournissaient les théologiens de Port-Royal. Ainsi, dans le cas où Segrais aurait eu besoin de citer quelque autorité théologique, n'avaifc-il pas des relations avec bon nombre de docteurs de la Sorbonne ?
assez qu'elle lui en aie fait un présent pour me donner une juste raison de n'en rien croire. Voilà de bonne foi tout ce que je puis vous répondre sur la première chose que vous me demandez. Et, pour l'autre, si vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, vous n'en auriez guère plus de contentement : car un homme prévenu au point que je le suis d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la liberté qu'il faut pour en bien juger. Néanmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en dirai mon avis, sans vouloir m'ériger autrement en faiseur de dissertations, et sans y mêler en aucune façon l'intérêt de celui que l'on croit avoir fait cet écrit. Il est aisé de voir d'abord qu'il n'était pas destiné pour paraître au jour, mais seulement pour la satisfaction d'une personne qui, à mon avis, n'aspire pas à la gloire d'être auteur; et, si par hasard c'était M***, je puis vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de meilleurs titres, qu'il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que ces Réflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les ilfemoires qu'on lui attribue furent imprimés. Mais vous savez, Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier toutes les nouveautés, et s'il y a moyen de l'empêcher quand on le voudrait, sur-
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tout celles qui courent sous des noms qui les rendent recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur, les noms font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sauraient connaître le véritable prix. Celui des Réflexions est connu de peu de gens, quoique plusieurs se soient mêlés d'en dire leur avis. Pour moi, je ne me pique pas d'être assez délicat et assez habile pour en bien juger : je dis habile et délicat, parce que je tiens qu'il faut être pour cela l'un et l'autre ; et, quand je me pourrais flatter de l'être, je m'imagine que j'y trouverais peu de choses à changer. J'y rencontre partout de la force et de la pénétration, des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble et accompagné d'un certain air de qualité qui n'appartient pas à tous ceux qui se mêlent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'écrit que pour soi et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui s'en fait une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre néan-
moins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter. Je ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais, quand les savants m'en devraient vouloir du mal, je ne puis m'empêcher de dire que je préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d'un docteur qui n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il écrit parait aisé et dayis un certain air d'un homme qui se néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une expression si^nple et tiaturelle, lui donne d''agrém,entK C'est de Tacite que je tiens ceci; je vous mets à la marge le passage latin, que vous lirez si vous en avez envie, et j'en userai de même de tous ceux dont je me souviendrai, n'étant pas assuré si vous aimez cette langue, qui n'entre guère dans le commerce du grand monde, quoique je sache que vous l'entendez parfaitement. N'est-il pas vrai, Monsieur, que cette justesse recherchée avec trop d'étude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne du dégoût, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens esclaves des règles ces beautés où l'art
i. Dicta factaque ejus guanto solutiora, et quamdam sut negligentiam prœferentia, tanto firatius in speciem simpUcitatis accipiebantur. (Tac, Ann,, 1. 16).
se déguise sous les apparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement, enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide :
Stimi (si misto il culto è col negletto) Sol naturali gli ornamenti e i siti.
Di natura arte par, che per diletto L'imitatrice sua scherzando imiti.
(Tass., cant. 16).
Voilà comme un poète français l'a pensé après lui :
Vartifice n^a point de part Dans cette admirable structure;
La nature, en formant tous les traits au hasard.
Sait si bien imiter la justesse de l'art,
Que l'œil, trompé d'une douce imposture,
Croit que c'est l'art qui fait l'ordre de la nature.
Voilà ce que je pense de l'ouvrage en général; mais je vois bien que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites que l'on vous a faites. 11 me semble que la première est celle-ci : Que les Réflexions détruisent toutes les vertus. On peut dire à cela que l'intention de celui qui les a
écrites paraît fort éloignée de les vouloir détruire; il prétend seulement faire voir qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans la plupart de nos actions il y a un mélange d'erreur et de vérité, de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde le cœur de l'homme corrompu, attaqué de l'orgueil et de l'amour-propre, et environné de mauvais exemples, comme le commandant d'une ville assiégée à qui l'argent a manqué : il fait de la monnaie de cuir et de carton i. Cette monnaie a la figure de la bonne, on la débite pour le même prix, mais ce n'est que la misère et le besoin qui lui donnent cours parmi les assiégés. De même la plupart des actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas néanmoins d'avoir leur mérite et d'être dignes en quelque sorte de notre estime, étant très difficile d'en avoir humainement de meilleures. Mais, quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n'y en aurait aucune de véritable dans l'homme en le considérant dans un état purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu cette opi-