Epictbt., apud AnHan
nion. Si je ne craignais pas de m'ériger trop en docteur, je vous citerais bien des auteurs, et même des Pères de l'Église et de grands saints, qui ont pensé que l'amour-propre et l'orgueil étaient l'âme des plus belles actions des païens. Je vous ferais voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas même pardonné à la chasteté de Lucrèce, que tout le monde avait cru vertueuse, jusqu'à ce qu'ils eussent découvert la fausseté de cette vertu, qui avait produit la liberté de Rome, et qui s'était attiré l'admiration de tant de siècles. Pensez-vous, Monsieur, que Sénèque, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux 1, fût véritablement sage lui-même, et qu'il fût bien persuadé de ce qu'il voulait persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empêcher de dire quelquefois qu'on n'avait point vu dans le monde d'exemple de Vidée qu'il proposait; qu'il était impossible de trouver une vertu si achetée parmi les homm,es, et que le plus parfait d'entre eux était celui qui avait le moins de défauts 2. Il demeure d'accord que
i. Jovera plus non passe quant bonum virum. (Senec, ep. Lxxxni).
Deus non vincit sapientem fœlicitate, etiam si vineit œtate, Senec, ibid.).
2. Vbi enim illum invenies quem tôt seculis quœrirmts sapientem, pro optimo est minime tnalus. (Senec, De Tranq.).
l'on peut reprocher à Socrate d'avoir eu quelques amitiés suspectes^ à Platon et Aristote d'avoir été avares, à Épicure prodigue et voluptueux; mais il s'écrie en même temps que nous serions trop heureux d'être parvenus à savoir imiter leurs vices ^ . Ce philosophe aurait eu raison d'en dire autant des siens, car on ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de les mépriser; de se voir le maître de l'empire et de l'empereur, et l'amant de l'impératrice en même temps ; d'avoir de superbes palais, des jardins délicieux, et de prêcher aussi à son aise qu'il faisait la modération et la pauvreté, au milieu de l'abondance et des richesses*. Pensezvous, Monsieur, que ce stoïcien, qui contrefaisait si bien le maître de ses passions, eut d'autres vertus que celles de bien cacher ses vices, et qu'en se faisant couper les veines, il ne se
t. Objicite Platoni quod petierit pecuniatn, Aristoteli quod acceperit, Epicuro quod corisumpserit, Socrati Alcibiadem et Phœdrum objectate. 0 vos usa maxime fœlices, cum, primum. vobis imitari vitia nostra contigerit! (Senec, De Vit. beat.).
2. Senecam, adoriuntur tanquam ingentes et supra pnvatum. m,odum evectas opes adhuc augeret, quodque studio, eivium, in se verteret, ho7'torutn quoque amœnitate et villorrum magniftcentia quasi piHncipeni supergrederetur . (Tacit., Annal., \. 14.).
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repentit pas plus d'une fois d'avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire mourir? Regardez un peu de près ce faux brave, vous verrez qu'en faisant de beaux raisonnements sur l'immortalité de l'âme, il cherche à s'étourdir sur la crainte de la mort. Il ramasse toutes ses forces pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la douleur est un mal; il prétend que la raison peut rendre l'homme impassible ^ , et, au lieu d'abaisser son orgueil, il le relève au-dessus de la Divinité. Il nous aurait bien plus obligés de nous avouer franchement les faiblesses et la corruption du cœur humain que de prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des Réflexions n'en fait pas de même : il expose au jour toutes les misères de l'homme, mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite qu'il parle, et non pas du chrétien. Il fait voir que, malgré tous les efforts de sa raison, Forgueil et l'amour-propre ne laissent pas de se cacher dans les replis de son cœur, d'y vivre et d'y conserver assez de forces pour répandre leur venin, sans qu'il s'en aperçoive, dans la plupart de ses mouvements. La seconde difficulté que l'on vous a faite, et
1. Sapientem. si in Phalaridis tauro peruratur, exclama' turum : Dulce est, et ad me nil attinet. (Epic, apud Sen^c).
qui a beaucoup de rapport à la première, est que les Réflexions passent dans le monde pour des subtilités dun censeur qui prend en mauvaise part les actions les plus indifférentes, plutôt que pour des vérités solides. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vous ont assuré de bonne foi qu'ils savaient par leur propre expérience que Ton fait quelquefois le bien sans avoir d'autre vue que celle du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni pour le mal, mais par une droiture naturelle du cœur, qui le porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu'il me fût permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu'il fût vrai que la nature humaine n'eût que des mouvements raisonnables, et que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses. Mais, Monsieur, comment accorderons-nous le témoignage de vos amis avec les sentiments des mêmes Pères de l'Église qui ont assuré que toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'étaient que des im,perfections ; que notre volonté était née aveugle, que ses désirs étaient aveugles f sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne fallait pas s'étonner si, parmi tant d'aveuglem.ent, Vhom,me était dans un égarement continuel ? Ils en ont parlé encore plus
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fortement, car ils ont dit qu'en cet état, la prudence de l'homme ne pénétrait dans Vavenir et n'ordonnait rien que par rapport à l'orgueil; que sa tem,pérance ne modérait aucun excès que celui que V orgueil avait condam,né\ que sa constance ne se soutenait dans les mallieurs qu'autant qu'elle était soutenue par l'orgueil; et enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite qui les faisait admirer, n' avaient pour but que celte adm,iration, l'amour d'une vaine gloire et Vintérèt de Vorgueil. On trouverait un nombre presque infini d'autorités sur cette opinion; mais, si je m'engageais à vous les citer régulièrement, j'en aurais un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. [Je pense donc que le meilleur pour vous et pour moi sera de vous en faire voir l'abrégé dans six vers d'un excellent poète de notre temps :
Si le jour de la foi n'éclaire la raison. Notre goût dépravé tourne tout en poison; Toujours de notre orgueil la subtile imposture Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature, Et, dans le propre amour dont l'homme est revêtu. Il se rend criminel même par sa vertu.
(Brebedf, Entr. Sol.).
S'il faut néanmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de l'amourpropre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires, s'il les sanctifie dès ce monde, je souscris de bon cœur à leur canonisation, et je leur déclare que les Réflexions morales ne les regardent point. Il n'y a pas apparence que celui qui les a écrites en veuille à la vertu des saints; il ne s'adresse, comme je vous ai dit, qu'à l'homme corrompu. Il soutient qu'il fait presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de lui-même, parce que la nature ne se déclare pas en lui sincèrement des motifs qui le font agir. Dans cet état malheureux, où l'orgueil est l'âme de tous ses mouvements, les saints mêmes sont les premiers à lui déclarer la guerre, et le traitent plus mal sans comparaison que ne fait l'auteur des Réflexions. S'il vous prend quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouvés dans leurs écrits sur ce sujet, vous serez aussi persuadé que je le suis de cette vérité; mais je vous supplie de vous contenter à présent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils en ont pensé :
Le désir des honnewrs, des biens et des délices, Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices, Et Vaveugle intérêt qui règne dans son cœur Va d'objet en objet et d'erreur en erreur. Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède. Au mal qui se guérit un aut)-e mal succède. Au gré de ce tyran, dont l'empire est caché, Un péché se détruit par un autre péché.
(Brebeuf, Entr. Sol.).
Montagne, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères de l'Église, dit assez heureusement sur ce même sujet : que son âme a deux visages différents; qu'elle a beau se replier sur elle-même, elle n'aperçoit jamais que celui que C amour-propre a déguisé, pendant que Vautre se découvre par ceux qui n'ont point de part à ce déguisem,ent. Si j'osais enchérir sur une métaphore si hardie, je dirais que l'âme de l'homme corrompu est faite comme ces médailles qui représentent la figure d'un saint et celle d'un démon dans une seule face et par les mêmes traits. Il n'y a que la diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet : l'un voit le saint, et l'autre voit le démon. Ces comparaisons nous font assez comprendre que, quand l'amour-propre a séduit le cœur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et
répand tant d'obscurité dans toutes ses connaissances, qu'elle ne peut juger du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-même aucun discours assuré pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la terre comme une troupe de voyageurs que la nuit a surpris en passant dans une forêt. Ils marchent sur la foi d'un guide qui les égare aussitôt, ou par malice, ou par ignorance; chacun d'eux se Tnet en deine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses routes, et chacun croit suivre la bonne; plus il le croit, et plus il s'en écarte; m,ais, quoique leurs égarem,enfs soient différents, ils n'ont pourtant qu'une même cause: c'est le guide qui les a trompés, et V obscurité de la nuit qui les empêche de se redresser i. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que, dans le temps qu'il se flatte de faire des