‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 40 sur 75 · CI · texte numérisé non relu

CI

Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les objets ; ce qu'il fait d'une manière fort étonnante : car non seulement il les déguise si bien qu'il y est luimême trompé, mais il change aussi l'état et la nature des choses. En effet, lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la justice que l'amour-propre juge ses actions ; il donne à ses défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qua-

lités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même personne nous devient favorable, ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter ; les mauvaises qualités s'effacent, et les bonnes paraissent avec plus d'avantage qu'auparavant ; nous rappelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour la fait voir plus clairement que les autres : car nous voyons un amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infldélité de ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion inspire de plus violent ; néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté innocente, il n'accuse plusque lui-même, il condamne ses condamnations, et, par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre, il ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse, et en sépare le crime pour s'en charger lui-même.

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux efletde leur orgueil : il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts.

cm

On n'a plus de raison quand on n'espère plus d'en trouver aux autres.

Les philosophes, et Sénèque sur tous, n'ont point ôté les crimes par leurs préceptes ; ils n'ont fait que les employer au bâtiment de l'orgueil.

Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.

La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.

La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup.

On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en parler.

On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.

La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la pratique des vertus.

L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit jamais celui qui nous flatte le plus.

On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui

est à proprement parler la fureur de l'orgueil.

Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins.

Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie : ils les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix K

1. On a regardé cette réflexion comme une épigramme. La Harpe a dit : « Cette comparaison est plus ingénieuse que solide. Si cette pensée était vraûe, tout homme vaudrait, dans l'opinion, en raison de la place qu'il occupe dans le monde. Heureusement il n'en est pas ainsi ; et, quand Louis XIV envoyait Villeroy à la place de Villars ou de Catinat, le dernier soldat de l'armée savait évaluer cette fausse monnaie; les chansons militaires du dernier siècle en sont la preuve ». — L'abbé Brotier fait aussi ses réserves sur le fond de cette pensée, tout en convenant que le tour en est excellent, et il prétend qu'elle a passé en proverbe. C'est par allusion à cette maxime qu'on appela monnaie de Turenne la nombreuse promotion de maréchaux de France que fit Louis XIV en 1675.

Mais il nous semble que La Rochefoucauld n'a dit tout haut que ce que chacun pensait tout bas ; et il a mille fois raison (luand il écrit, en parlant des favoris des rois, qu'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix. Sans doute l'opinion publique et l'histoire ne ratiPient pas toujours le choix des rois ; mais, pour le moment, le billon peut avoir la valeur de l'or. La Rochefoucauld devinait peut-être les Seignelay, les Barbezieux et les Ghamillart, et probablement il en avait les équivalents sous les yeux.

La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art de paraître honnête.

Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leur excès ; de là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.

On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.

Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en soupçonnent pas facilement les autres.

La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l'honneur des morts.

Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang et suit le cours de sa destinée.

L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est nécessaire dans les périls de la guerre.

Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de lavoir pour but, regardent seulement les

j. RÉFLEXIONS SUPPRIMÉES 215

intérêts particuliers de ceux qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et si général.

On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le péril.

On donne plus souvent les bornes à sa reconnaissance qu'à ses désirs et à ses espérances .

CGXLV

L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles sont naturelles.

Page 1