‹ Les Maximes de La RochefoucauldChapitre 8 sur 75 · LE LIBRAIRE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

LE LIBRAIRE AU LECTEUR

Pour ce qui est de l'ordre de ces réflexions, on n'aura pas de peine à juger que, comme elles sont toutes sur des matières difîérenles, il était difficile d'y en observer; et, bien qu'il y en ait plusieurs sur un même sujet, on n'a pas cru les devoir toujours mettre de suite, de crainte d'ennuyer le lecteur.

Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés *.

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes 2.

1. Var.: Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut. — clxxix.

2. Var.: Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre nous ont déguisés.— clxxxi.

Autre. — De plusieurs actions différentes que la Fortune arrange comme il lui plaît, il s'en fait plusieurs vertus. — ccxciu.

L'araoar-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues i.

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

La durée de nos passions ne dépend pas plus ''e nous que la durée de notre vie.

La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend souvent les plus sots habiles.

1. Vaavenargiies ne trouve pas nobles ces expressions : le pays de l'amour-propre, terres inconnues. L'observation du moraliste du xvni' siècle parait exagérée. Ce n'est pas la noblesse d'expression qui manque à la pensée de La Rochefoucauld; on voudrait y voir moins de reciierclie et plus de naturel ; on y sent un souvenir de la carte du Taulre et l'influence des Précieuses de l'hôtel de Rambouillet.

VU

Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie.

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.

Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défier lors même qu'elles paraissent les plus raisonnables.

Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine

7è RÉFLEXIONS MORALES

de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre.

Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. L'avarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par timidité.

Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au travers de ces voiles.

Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos. goûts que de nos opinions.

Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures : ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et

cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L'application à récompenser le bien et à se venger du mal leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.

La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner l'affection des peuples *.

Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble.

1. La Rochefoucauld juge ici d'après son expérience, n st rappelle les actes de clémence de Louis XIII et de Louis XIV, actes dans lesquels la clémence entrait pour peu de chose : par exemple, la grâce du duc de Bouillon dans la conspiration de Cinq-Mars, la grâce de Condé après la deuxième fronde, etc. Et puis, ne serait-ce pas aussi un souvenir de la tragédie de Corneille : Cinna, ou la Clémence d'Auguste ? Auguste, par sa clémence, n'agit-il pas dans son propre intérêt?

J. Esprit, dans la Fausseté des vertus humaines (1678), dit : « La clémence des rois est quelquefois une politique et un moyen dont ils se servent pour gagner les cœurs de leurs sujets ». Cet abbé Esprit, natif de Béziers, fut en relations avec La Rochefoucauld et le prince de Conti. Comme Segrais, il lut et annota les Réflexions à mesure que l'auteur les formulait. C'est ainsi que J. Esprit trouva des matériaux pour sa Fausseté des vertus humaines.

La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur.

La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur : c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin, la modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir de paraître plus grands que leur fortune.

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui .

La constance des sages n est que l'art de renfermer leur agitation dans le cœur.

Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la

mort qui n'est en effet que la crainte de l'envisager, de sorte qu'on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à leurs yeux K

1. Var.: Ceux qa'on fait mourir affectent quelquefois des constances, des froideurs et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur esprit ce que le bandeau fait à leurs yeux. —

Var.: ms. et éd. de 1665 : « Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des froideurs, des constances et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et pour s'étourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur esprit ce que le bandeau (ms. mouchoir] fait à leurs yeux ».

La rédaction de 1678 vaut mieux, parce qu'elle est plus concise-, mais le trait de la fin renferme quelfjue chose de maniéré et d'obscur. Nous ne savons pas pourquoi l'auteur a changé le mot mouchoir pour y substituer bandeau. La Rochefoucauld connaissait, sans aucun doute, la lettre datée de Lyon, 12 septembre 1642, sur l'exécution de Cinq-Mars et de de Thou ; on y lit : « Lors M. de Thou se tourne vers la compagnie, disant = « Je suis « homme, je crains la mort; ces objets — montrant le corps de « M. le Grand (Cinq-Mars), sur lequel il avait mis son chapeau, — « me font mal au cœur, je vous demande par aumône de quoi « me bander les yeux ». Pour lors lui furent jetés deux mouchoirs, dont l'un tomba entre ses mains. Il dit : « Dieu vous le « rendra en paradis ». Nous croyons que c'est à cet incident que fait allusion l'auteur des Maxitnes, car la mort courageuse des deux victimes avait ému la France entière. Cependant, à propos de cette réflexion sur la mort et de celles qui suivent, nous ne pouvons nous empêcher de critiquer notre moraliste. Tout ce qu'il dit ressemble un peu aux digressions des théologiens et des casuistes : « Heureux ceux qui ne redoutent pas la mort violente, et même celle que la nature envoie ». Mais La Rochefoucauld semble croire que les premiers sont fort rares ; pourtant, s'il eût été spectateur sur la place des Terreaux, il aurait vu que Cinq- Mars et de Thou mouraient avec courage, quoique condamnes bien arbitrairement, il le dit lui-même dans ses Mémoires. D'autre part, La Rochefoucauld aurait pu penser à Socrate, à Sénèque, à tous ces grands stoïciens à qui la tyrannie impériale imposa le sacrifice de la vie. Notre écrivain est demeuré, à ce point de vue, et nous ne l'en blâmons pas, l'homme de son siècle

La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir; mais les maux présents triomphent d'elle.

Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume; et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de mourir.

Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par la force de leur ambition, et non par celle de leur âme, et qu'à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes i.

et l'homme de la Fronde : l'amour de soi et de sa vie persiste toujours.

On publia, en 1087, des Maximes, sentences et réflexions morales du chevalier de Méré. On y lit, maxime 76 : « La crainte de la mort est plus sensible que la mort même »; ce que, bientôt après, La Bruyère tournera en ces termes : « li est plus dur de l'appréhender (la mort) que de la souffrir ».

i. Var.: Les grands hommes s'abattent et se démontent à la an par la longueur de leurs infortunes : cela fait bien voir qu'ils

Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise-

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles; mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose jamais avouer.

La jalousie est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir ; au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.

n'étaient pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de leur àme-, enfin, à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes. — xxvil

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.

Nous avons plus de force que de volonté, et c'est souvent pour nous excuser à nous-même que nous nous imaginons que les choses sont impossibles.

Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.

La jalousie se nourrit dans les doutes et elle devient fureur, ou elle finit sitôt qu'on passe du doute à la certitude ^.

i. Var.: La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa matière; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux tourments ; on cesse d'être jaloux dès que l'on est éclairci de ce qui causait la jalousie. — xxxv.

Autre. — La jalousie se nourrit dans les doutes. C'est une passion qui cherche toujours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux tourments; et elle devient fureur sitôt qu'on passe du doute à la certitude. — xxxn (1666).

L "orgueil se dédommage toujours, et ne perd rien lors même qu'il renonce à la vanité.

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.

L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.

Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.

L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les repre-

nons pas tant pour les en corriger que pour leur persuader que nous en sommes exempts.

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.

L'intérêt parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.

L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.

Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et, pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre.

La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées : elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.

Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.

L'attachement ou l'indifférence que les philosophes avaient pour la vie n'était qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des couleurs *.

•1. Var. : L'attachement ou l'indifférence pour la vie sont des goûts de l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de la langue ou du choix des couleurs. — lu.

Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune.

La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que les autres trouvent aimable.

On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.

Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d'être malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune K

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes que de voir que

i. Var, : Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont au-dessus de leurs malheurs et qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune. — lvu.

nous désapprouvons dans un temps ce que nous approuvions dans un autre ^.

LU

Quelque différence qui paraisse entre les fortunes, il y a néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales.

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