LE FUSEAU
Hélène, ta journée est belle ; le matin
Fait pâlir lentement la lampe qui s'éteint
A ton chevet nocturne où le pavé sonore
Est froid sous tes pieds nus levés avec l'aurore ;
Et le jour qui revient te rapporte avec lui
Des song^es de nouveau pour ta nouvelle nuit;
Et ces roses d'hier à peine sont fanées
Que déjà d'autres fleurs à leur place sont nées.
Descends; la source abonde au bassin toujours clair;
L'ombre plus fraîche a fait le vieux laurier plus vert
Qui se penche sur l'eau somnolente et verdie;
Va, et donne l'obole au passant qui mendie;
Ta jeunesse charmante et qui rit en chemin
N'a pas encor besoin de g-arder en sa main
Ce qu'il faut pour payer la barque souterraine
Où le Passeur des Morts prendra l'Ombre d'Hélène.
Quel que soit le destin promis à ta beauté,
l30 LES MÉDAILLES d'aRGILE
Vis. La fleur de ta chair embaume son été;
La maison de Tyndare au soleil toute blanche
S'endort. La serpe craque à l'arbre qu'on ébranche
Là-bas; ici l'on sarcle et plus loin quelqu'un bôche ;
La chanson d'une faulx siffle dans l'herbe fraîche;
La vigne est lourde au cep et flexible au pilier.
Visite le lavoir, la grang-e, le cellier;
L'odeur du vin embaume à travers l'outre grasse.
Rentre, au mur vois pendus le glaive et la cuirasse;
Remplis d'huile la lampe et polis le miroir;
Puis, tranquille et laborieuse jusqu'au soir,
Assieds-toi sur le seuil et, de tes mains habiles,
Enroule à ton fuseau la laine que tu files.
Quelle pourpre, marine ou vivante, la teint?
Et toi qui vas mêler aux trames des destins,
A la cruelle Mort l'Amour inexorable,
Assise et souriant sur le seuil vénérable,
Sereine et comme sur le marbre d'un tombeau.
Tu regardes s'enfler à ton fatal fuseau.
Entre ses pointes d'or, fil à fil élargie,
La laine deux fois teinte où ta main s'est rougie.
HÉLÈNE DE SPARTE l3j
L'ILE DE CRANAÉ
Ils se tenaient la main et regardaient la mer
Côte à côte, debout tous deux sur le ciel clair;
Une même langueur les tournait sans rien dire
L'un vers l'autre, et parfois je voyais se sourire
Le profil de l'amante et celui de l'amant,
L'un charmant et viril, l'autre tendre et charmant.
J'étais pâtre, et, marchant pieds nus dans l'hei^be rase
Je me glissai près d'eux sans troubler leur extas3.
Ils s'aimaient; et moi, jeune et rustique berger
De l'Ile, je pensais que ce bel étranger
Silencieux au bord de la mer murmurante
Etait l'Amour menant quelque Déesse errante,
Et j'adorai tout bas le beau couple divin.
L'ombre grandit du promontoire; la nuit vint.
Et quand l'aurore au ciel eut fait pâlir l'étoile,
Je vis à l'horizon fuir une blanche voile...
Je n'ai plus retrouvé mon songe disparu,
l32 LES MioAILLES O^RGILE
Et, chaque soir, j'apporte à la place où j'ai cru
Voir les divins amants s'étreindre bouche à bouche
Quelques branches de myrte ou quelque lourde souche
Et j'allume, en l'honneur de leur baiser sacré.
Un g-rand feu qui pétille et qui flambe empourpré,
Et qui monte, grandit et, radieux, éclate
En la haute fureur de sa flamme écarlate,
Et qui, splendide, et tel que leur tragique amour
Ne laisse chaque fois de lui-même et toujours
Qu'une cendre stérile, une vaine fumée...
Et maintenant, par toi, je sais, ô Renommée,
Que ce couple entrevu jadis sur le ciel clair,
Se tenant par la main et regardant la mer
Du haut du promontoire où la flamme rougeoie,
Fut Hélène de Spai^te avec Paris de Troie.
HÉLÈNE DE SPARTE l33