LE FOYER
Sur le seuil du palais assise de nouveau Hélène a retrouvé le fil et le fuseau, Et sa main calme achève au soi:- de sa journée Le labeur de sa vie et de sa destinée. La porLe derrière elle ouverte laisse voir, A l'âtre rallumé et qui longtsmps fut noir, Brûler le tronc de hêtre et la souche d'érable ; Les viandes et les vins charg^ent la lourde table Car l'automne est venu qui mûrit les vergers, Et déjà l'outre est pleine et les ceps vendangés ; Mais Hélène sourit et reste toujours belle. Au retour, le foyer s'est ranimé pour elle ; La demeure est heureuse et l'époux est content, L'arbre incline les fruits que chaque branche tend. Et le grenier regorge, et la grange est remplie ; L'amphore, en la penchant, verse le vin sans lie. 0 Reine, et songes-tu, du seuil de ta maison
l34 LES MÉDAILLES d'aRGILE
Si tranquille devant le soir et l'horizon,
Qu'il est des seuils prochains où coule et fume encore
Le sang- frais ; que des voix sournoises et sonores
Se querellent tout bas et s'insultent tout haut;
Que la gorge d'un roi saigne sous le couteau ;
Que la haine a serré les poing-s et tord les bouches
Et dresse une autre reine en un geste farouche
Furieuse et debout encore en son forfait;
Et qu'Argos se lamente, et s'irrite, et se tait,
Devant l'âtre fatal et cher à l'Erynnie
Où reparaît Oreste et manque Iphigénîe?
HÉLÈNE DE SPAftTE l35
LA BAROUE
Le battant refermé de la porte d'airain Fait vibrer au tombeau l'urne où reste ta cendre, Hélène, et vers les bords du fleuve souterrain Ton Ombre maintenant est libre et va descendre.
Gomme autrefois, parmi les fleurs des jardins clairs, Tu marchais en riant à l'aurore naissante Silencieusement tu passes à travers La nuit pâle qui mène à la sombre descente.
C'est le royaume obscur et le pays secret, Et pourtant peu à peu ta mémoire étonnée Y retrouve au réveil comme un terrestre attrait Du sol héréditaire où ta vie était née
l30 LES MÉDAILLES d'aRGILE
Un somnolent silence environne les pas De ton Ombre anxieuse et qui cherche sa route Et, sans tenter l'écho qui ne répondrait pas, Tu marches taciturne, et ta pensée écoute.
Tout est-il mort en toi des temps et des destins? N'entends-tu pas la mer et la rumeur des foules, Ni gronder sourdement, au fond des jours lointains, Le bruit prodigieux d'une ville qui croule?
Regarde. Vois la rive. Il t'attend près du bord, Assis, la tête basse, en sa barque d'ébène, Celui de qui la rame aide à passer les morts... Et les cygnes du Styx t'ont reconnue, Hélène!
Ils dressent leurs longs cols, anxieux de te voir, Et s'approchent, battant l'eau sombre de leurs ailes, Car l'onde est ténébreuse et les cyg-nes sont noirs Et pour roses l'Erèbe a la triste asphodèle.
Entre donc. Le Passeur a saisi l'aviron Et tend sa rude main au tribut funéraire; Offre la drachme due au passage. Caron Pour fendre le flot noir est âpre au noir salaire.
HELENE DE SPARTE
Mais lui, dont les durs yeux n'ont jamais liésilô
Te regarde au visag-e et refuse d'un signe.
Et le Passeur des Morts sourit à la Beauté,
Et la barque t'emporte, Hélène, sœur des cygnes l
Déjà décroît la rive, et le fleuve muet
Que divise la proue et bat la rame double,
Roule son onde morne et son eau sans reflet
Comme un marbre fluide et comme un métal trouble;
Et voici que déjà monte en face et grandit
Le ténébreux rivage et l'infernale côte,
Et l'aviron plus lourd crispe le bras roidi
Du Passeur plus courbé qui mène l'Ombre baute.
Elle, debout, contemple une dernière fois Derrière elle les cygnes noirs qui l'ont suivie Et salue à jamais en eux qu'elle revoit Les oiseaux blancs jadis au fleuve de sa vie.
Hélène, mais la rive où le sombre Nocher Te conduit n'est donc pas déserte et solitaire? Et la grève où la proue au sable va loucher Est aux Ombres déjà dont la foule s'y serre.
i38 LES M!Îdaii-l::s dauoilî
Tout le peuple des morts se presse devant toi, Impatient de voir celle qui vient de vivre Et qui, fille d'un dieu, d'un pasteur ou d'un roi, Paya la drachme d'or ou l'obole de cuivre,
Et d'entre cette foule obscure, peu à peu, Voici surg'ir pour toi des Ombres reconnues, Et l'airain bombe encor les torses musculeux, Et des g-laives, là-bas, luisent dans les mains nues.
Vois. Sous l'armure hellène et le casque troyen Tous ceux que le dur fer a couchés sur la plaine, Jadis, et dont plus d'un peut-être se souvient Que son sang- a rougi la sandale d'Hélène.
0 terreur 1 vois saigner et se rouvrir encor, En leur plaie éternelle et que rien n'a fermée. Le talon nu d'Achille et la g-orge d'Hector. C'est Hécube parmi la cendre et la fumée ;
Laocoon se dresse, arrachant de ses reins Le serpent qui s'y noue et le mord à la cuisse; Andromaque sourit à son fils qu'elle étreint; Voici le vieux Priam et le subtil Ulysse ;
HÉLÈNE DE SPARTE iSg
Et, déchirant la pourpre à ses ong'Ies aigus, Cassandre, qui, fiévreuse aux lambeaux de sa robe. Rêve, farouche encor des maux qu'elle a prévus. Diomède est debout auprès deDéiphobe.
Le cavalier Nestor qui vit en sa saison Se heurter du poitrail Centaures et Lapithes Et sur l'Arg-o jadis vogua vers la Toison Branle sa tête chauve à présent décrépite.
La colère d'Ajax par son sang- apaisé
Gronde encor en son geste et tord son poing robuste,
Et l'Amazone montre un sein cicatrisé
Et pose sur son arc la flèche qu'elle ajuste.
Et plus loin, derrière eux, l'innombrable troupeau Des Ombres, pour mieux voir se bouscule et se rue, Et s'augmente, et se hausse, et presse au bord de l'eau Sa masse impatiente et sa poussée accrue ;
Sur Celle qui descend à l'infernal séjour. Vont-ils venger au fond de la nuit souterraine Le cruel souvenir de leurs terrestres jours? Leur attente sans voix halète sans haleine...
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Non. Tous, debout, les bras tendus vers la Beauté, Au lieu de la maudire, eux qui sont morts par elle, D'une bouche muette où nul cii n'est resti Acclament en silence Hélène toujours belle.