MÉDAILLE D’HONNEUR
LEFEBVRE (Jules-Joseph)
Né à Tournan (Seine-et-Marne)
Élève de LÉON COGNIET
PRIX DE ROME 1861, MÉDAILLE i865, 1S68 et 1870, # 1870, MÉDAILLE DE CLASSE (E.U.), O. # 1878
Nous avouons en toute sincérité que, lorsqu’au début de ce livre, nous décernions d’avance la médaille d’honneur au Justinien de Benjamin Constant, il ne nous était jamais venu à l’esprit de songer que M. Jules Lefebvre pouvait peut-être bien n’avoir pas obtenu cette suprême distinction. Nous venons d’ailleurs d’apprendre aujourd’hui seulement que MM. Elie Delaunay et Henner, deux maîtres entre les maîtres, n’ont pas encore épuisé la série des distinctions honorifiques. La vie est remplie d’étranges surprises. Aussi, tout en conservant intactes nos sympathies artistiques pour le jeune peintre des Chérifas et de
Justinien, et en faisant des vœux pour que dans un avenir prochain il n’ait même plus à désirer les palmes vertes de l’Institut, nous félicitons vivement le jury de l’excellence de son choix pour la médaille d’honneur du Salon de 1886.
Dans l’art simple et sévère du portrait, la froide rigidité académique et la théâtrale animation romantique sont également hors de saison. M. Jules Lefebvre le sait mieux que personne et parmi les rares portraitistes sérieux de l’époque, nul ne reproduit avec plus de puissance et de simplicité que lui la figure humaine dans ce qu elle a de plus réel et de plus subjectif en même temps.
Chacun de ses portraits est profondément médité et la curiosité la moins clairvoyante devine sous la précision élégante du dessin, sous la vivante et délicate coloration des chairs, sous la vérité de l’attitude, le caractère moral du modèle. Dans ses Curiosités esthétiques, Beaudelaire déclare que lorsqu’il a devant les yeux un bon portrait, il devine tous les efforts de l’artiste « qui a dû voir d’abord ce qui se faisait voir, mais aussi ce qui se cachait. » Le subtil auteur des Fleurs du mal eût été certainement fort satisfait des deux portraits de femmes exposés cette année par M. Lefebvre, car jamais peintre ne traduisit plus lisiblement sur la toile les caractères si différents de ses modèles.
Bien que les portraits de Mme T. et de Mme L. G. puissent compter parmi les meilleurs de M. Jules Lefebvre, il est présumable que le jury eût hésité à lui décerner la médaille d’honneur si ces deux estimables toiles constituaient à elles seules tout son bagage artistique.
C’est l’œuvre toute entière de M. Jules Lefebvre qui vient d’être enfin solennellement récompensée. Aussi croyons-nous devoir passer en revue, aussi brièvement que possible, car notre cadre d’étude est très restreint, les importants travaux déjà accomplis par ce vaillant artiste encore dans toute la force de son talent.
En 1861 M. Jules Lefebvre remportait le grand prix de Rome la Mort de Priam.
avec
JULES LEFEBVRE
Depuis cette époque, c’est-à-dire pendant une période de vingt-six ans, son pinceau ne s’est pour ainsi dire pas reposé, et si sa carrière artistique est aussi longue que l’état florissant de sa santé le fait espérer, les salles de 1 école des Beaux-Arts seront trop étroites pour l’exposition posthume de ses œuvres.
Ses envois de Rome furent tous très remarqués. Celui de première année, Charité romaine, figure actuellement au musée de Melun. En 1864, pour sa deuxième année, il envoie deux œuvres : Jeune fille endormie et Nymphe et Bacchus. Cette dernière toile où s’affirmaient déjà ses qualités personnelles : l’élégance et la précision du dessin, le charme de la couleur, la pureté du modèle, lui valut les honneurs du musée du Luxembourg. En 1865, le jeune élève de la villa Médicis donne son Jeune homme peignant ■un masque tragique, qui est aujourd’hui au musée d’Auxerre et que nous voudrions voir au Luxembourg. C’est un petit chef-d’œuvre de délicatesse et de style en même temps. Enfin ses deux derniers envois furent un charmant petit tableau de genre : les Pèlerins au couvent de San Benedicto, propriété de la princesse Mathilde, la très remarquable copie du Cénacle d’André del Sarto, que tout le monde peut admirer dans la salle Melpomène à l’école des Beaux-Arts, et une importante composition, encore inachevée, ayant pour titre : Cornélie mère des Gracques.
Voici notre jeune peintre de retour à Paris, armé de pied en cap pour la lutte et prêt pour le triomphe, car jamais artiste ne recueillit plus pieusement les leçons des maîtres immortels et ne profita plus largement de leurs féconds enseignements.
Au Salon de 1868 il obtient un succès retentissant en exposant deux œuvres tout à fait hors ligne : le magnifique portrait de sa sœur et une Femme couchée, dont M. Alexandre Dumas fils est aujourd’hui le bienheureux possesseur.
En 1869, nous le retrouverons au Salon avec sa Pascucia, délicieuse figure italienne, et le superbe portrait de Mme Laisné, qui asseoit d’une façon définitive sa réputation de portraitiste de premier ordre.
Il obtient un nouveau succès au Salon de 1870 avec sa Vérité, un morceau de nu d’une magistrale exécution. Cette œuvre, aujourd’hui en bonne place au musée du Luxembourg, lui valut la croix de la Légion d’honneur.
Au Salon de 1872, M. Jules Lefebvre expose la Cigale, jolie fantaisie de nu exécutée dans une note attendrie, et un portrait de femme.
Nous ne trouvons rien de lui au Salon de 1873. Il nous donne en 1874 un portrait du prince impérial, et en 1875 Chloé et le Rêve, deux de ses meilleurs envois. Toiles charmantes qui devraient figurer dans une de nos galeries nationales et que l’Amérique nous a ravies, comme tant d’autres, hélas!
C’est au Salon de 1876 qu’apparaît, comme une éblouissante vision de chair, sa Madeleine dont les remords ou les regrets n’ont pas encore heureusement altéré les formes divines, et qui se tord dans une pose de volupté douloureuse au milieu des flots de ses cheveux d’or. Ce chef-d’œuvre de grâce et de modelé appartient encore à M. Alexandre Dumas fils.
Au Salon de 1877, M. Lefebvre expose la Pandore et un portrait d’homme; en 1878, Mignon (propriété de la famille Vanderbilt de New- York) et un portrait de femme; en 1879, Diane surprise. Cette œuvre
JULES LEFEBVRE
remarquable, la plus importante des compositions du peintre, est en ce moment dans la galerie de M. Duncan, qui l’a payée 38,000 francs.
C’est au Salon de 1880 que fut exposé le portrait si admiré de M. Pelpel.
Puis nous retrouvons l’infatigable travailleur au Salon de 1881 avec sa Fiametta et son Ondine , au Salon de 1882 avec la Fiancée, au Salon de 1883 avec Psyché, à celui de 1884 avec le portrait de Mme M... et l’Aurore, toile d’une suavité exquise, où il proteste avec une éloquence pleine de charme contre le dédain triomphant de l’époque à l’égard de la peinture allégorique. Par un prodige d’habileté, il a donné à cette figure de femme, qui flotte plus légère qu’une brise dans les brumes grises et roses d’un matin d’été, les formes diaphanes du rêve, tout en dessinant avec une précision parfaite les moindres contours du corps.
Il était impossible de mieux rendre, en employant la forme humaine comme terme d’expression, la fraîche, souriante et vaporeuse apparition de l’aurore. En la voyant effleurer de son pied d’enfant les nénuphars entrouverts sur les eaux tranquilles, on croit assister à la naissance d’une des gracieuses divinités des Indes, s’envolant, avec la légèreté d’un parfum, des corolles sacrées du lotus. Cette composition, d’un caractère décoratif si distingué, est un délicieux caprice de grand maître.
Enfin M. Lefebvre a exposé au Salon de 1885 un portrait de Laure de, N.oves, d’une expression idéalement chaste, et d’une exécution savante comme toutes les œuvres sorties de son pinceau.
Dans cette rapide énumération, nous n’avons pas mentionné la moitié des toiles signées du nom de cet artiste. M. Jules Lefebvre a encore produit un nombre considérable d’œuvres remarquables, qui n’ont jamais figuré à aucun Salon. Citons-en les principales en commençant par les portraits :
1869 — Portrait de Mme la Vicomtesse Fer de Montesquieu.
1870 — Portrait de Mlle F. Raimbeaux. — Portrait de M. Dieu.
1871 — Portrait de Mlle Trubert. — Portrait de Mrae Claudon.
1872 — Portrait de Mmela princesse de Caraman-Chimay. — Portrait de Mme Maurice Bucquet fils. — Portrait de Mme Germain. — Portrait de Mme Alexandre Dumas fils.
I^73 Portrait de Mme Meller. — Portrait de Mme la vicomtesse de Rainneville. ï874 — Portrait du prince Joseph de Caraman-Chimay.
1876 Portrait de Mme la baronne de la Doucette. — Portrait de Mme la comtesse de Kerchove.
ï877 Portrait de M. Jégou d’Herbeleine. — Portrait du docteur Horteloup.
Nous mentionnerons parmi les sujets de genre :
1870 Le Réveil, plafond pour la salle de bains de l’hôtel de Mme Cassin. — Pèlerins dans Saint-Pierre de Rome.
I^7I La Tricoteuse, petite figure d’Italienne. — Deux petits panneaux représentant des Italiennes vendant des fruits.
1872 Une Italienne à la fontaine. — Deux petits panneaux représentant, l’un une Italienne, l’autre une Sapho.
I^>73 Une bacchante. La fille du brigand. — Une Italienne, formant panneau.
1874 — Esclave portant des fruits sur un plateau. Cette toile appartient au musée de Gand.
— Baigneuse, panneau. — Italienne à l’oranger (panneau) et la Sieste, figure nue, grandeur naturelle.
1 875 — Italienne tricotant et Italienne à la toilette: deux panneaux.
1876 — La Limonarra, panneau. — Une Rieuse, toile actuellement au musée d’Amiens,
et une Nymphe chasseresse.
1877 — Yvonne, appartenant à M. Van der Hagen de Gand.
1878 - Pensierosa, k M. Avery de New-York. - Une Odalisque. - Une Grailla. - Un
Chaperon rouge.
1879^ — Le Printemps.
1880 — Virginie (de Bernardin de Saint Pierre), etc., etc.
Bien qu’incomplète, l'énumération que nous venons de faire des toiles signées du nom de Jules Lefebvre nous paraît suffisante pour etablir que nul mieux que lui n était digne d’obtenir, cette année, la médaille d’honneur, que le jury aurait d’ailleurs bien dû lui accorder en 1879, lorsqu il exposa sa Diane surprise.
On peut dire que le talent de ce remarquable artiste est fait de science et de conscience. Son dessin est toujours impeccable, ses couleurs sont d une irréprochable justesse dans leur douce harmonie, son modelé d une exécution savante et distinguée. Jamais aucun détail de ses plus
JULES LEFEBVRE
modestes compositions n’est livré au hasard de l’improvisation. Son œuvre entière demeurera. Elle sera féconde en précieux enseignements pour les peintres de l’avenir, car elle a été exécutée par un artiste épris de la vérité de la forme aussi bien que de la sincérité de l’expression, amoureux du beau dans le réel et dédaigneux de cet art vulgaire et tapageur, si fort à la mode aujourd’hui, et trop riche, hélas! en interprètes plus soucieux de se faire une réputation éphémère, mais lucrative, que de chercher une gloire durable dans des efforts constants et patients vers le mieux.