‹ Les médailles romaines de Christine de SuèdeChapitre 9 sur 34 · MÉDAILLES DU VOYAGE EN FRANCE · texte numérisé non relu

MÉDAILLES DU VOYAGE EN FRANCE

J'ouvre ici une parenthèse. Christine quitta Rome en juillet 1656 pour se rendre en France, où elle fut reçue avec les plus grands égards par le jeune roi et sa mère. Elle fit son entrée solennelle à Paris le 8 septembre 1656, passa quelque temps à Compiègne, où se trouvait alors la Cour, et retourna en Italie au commencement d'octobre. Elle revint l'année suivante et passa les mois d'octobre 1657 et mars 1658 à Fontainebleau et à Paris. C'est durant cette seconde visite qu'eut lieu la tragédie de Monaldesco.

Louis XIV a fait frapper en souvenir de la première de ces visites deux pièces, qui appartiennent à la grande série de ses médailles de 41 mm. Elles portent au droit le buste de Louis XIV jeune, de profil à droite, tête et col nus, cheveux longs et flottants, avec la légende ludo-

VICUS XIIII-REX'CHRISTANISS- Au dcSSOUS du buste J-MAU-

GER'F-'^'' Le revers de la première médaille montre Chris-

(i) C'est le coin n° 37 C de la série des coins de Louis XIV du Musée Monétaire de Paris. On a quelquefois substitué ;\ ce droit le n° 72 de la même série et du même graveur.

tine à cheval, faisant son entrée à Paris, escortée par le duc de Guise et précédée des échevins, qui portent un dais, avec la légende regina suecorum in urbem régie EXCEPTA (La reine de Suède royalement reçue à Paris). Exergue: m-dc-lvi-^'^ Sur le revers de la seconde, Louis XIV, en manteau royal, accueille la reine, qui s'avance vers lui. Légende: hospitalitas augusta (Auguste hospitalité). Exergue : christina suecorum regina IN GALLiA EXCEPTA M'DC'Lvi- (Christine, reine de Suède, reçue en France 1656). Au dessous de la plinthe, à droite, la lettre d, initiale du graveur DoUin.

Un jeton d'Anne d'Autriche, avec la légende pietas EST major? an ortus? (Laquelle est plus grande, sa piété ou sa naissance?), montre au revers le vaisseau des armes de Paris et, sur le rivage, une dame à cheval, avec la légende utraque • orbis • miraculum • (Toutes les deux sont une des merveilles du monde) et la date 1657 (module: 27 mm.). Cette pièce, au dire de quelques auteurs, "^'^ se rapporterait au second voyage de Christine en France.

(1) Coin n° 64 de la dite série.

(2) Coin n° 65.

(3) Berch, Dcskrifning ôfvcr Svcnska Myiit, Upsala, 1773, p. 137, n. 62; Hildebrand, Sveriges Minnespeimingar, Stockholm, 1874, p. 300.

MAKEAQS (1659 et 1664).

La médaille de l'entrée à Rome par la Porte du Peuple est la seule médaille romaine de Christine, frappée durant sa vie, qui n'ait pas été commandée par elle. Toutes les autres ont été exécutées par ses ordres. Qu'on ne voie pas là des manifestations de vanité! L'u sage du temps voulait que les princes fissent faire leur portrait en forme de médailles aussi bien que de tableaux, de bustes ou de statues. Les médailles étaient distribuées, comme maintenant les photographies, pour servir de souvenirs, et aussi, comme de nos jours, de distinctions honorifiques. Une médaille d'or, richement encastrée, était toujours un cadeau agréable à recevoir, surtout si elle était accompagnée d'une belle chaîne qui permît de la porter autour du cou.

Malheureusement les médailles d'or et d'argent ne survivent en général pas longtemps à leurs donateurs. Il se trouve bientôt un possesseur qui préfère les fondre. Seul le bronze est protégé par la petite valeur du métal. Ceci explique comment il ne reste plus de médailles en or ou en argent de Christine, munies d'encadrements et de bélières qui puissent prouver qu'elles aient été por-

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tées. Il ne reste aussi que quelques fragments^"'' des livres de sa comptabilité, de sorte que nous ne savons rien ni du nombre des médailles qu'elle fit faire, ni de leur prix. Mais comme la libéralité de la reine ne s'est jamais démentie, même quand ses finances n'étaient pas florissantes, ce qui a souvent été le cas, il est permis de croire qu'elle les a fait distribuer avec largesse.

C'est surtout envers les savants que cette générosité s'est exercée. La reine fit faire à leur intention la première médaille qu'elle ait commandée à Rome, la fameuse

mAkeaq:::.

C'était en 1659, au retour de ses voyages en France, et alors qu'elle reprenait, à Rome, l'habitude de réunir dans son palais les lettrés et les érudits. Elle voulut leur offrir en même temps un cadeau et une énigme. Voici le type de la médaille qu'elle imagina à cet effet, et dont elle confia l'exécution à Alberto Hamerani.

Droit: ochristinao oreginao (fig. 24). (^) Buste de Christine, de profil à droite, la tête coiffée d'un casque antique au cimier très bas, entouré d' une couronne de laurier, avec une face de lion sur la visière. Boucles retombant à gauche. Col nu. Grènetis de perles. Sous le buste ah, initiales du graveur. Module: 41 mm.

Revers: oMAKEAQS 0 (fig. 25). Un phénix sur le bûcher, déployant ses ailes et tournant la tête à droite vers un soleil à face

(1) Aux archives Azzolino à Empoli Vecchio.

(2) Il serait plus correct de lire l'inscription des médailles de Rome Regina Christina et non Christina Regina, mais cette dernière manière de lire est entrée dans l'usage, et nous l'adoptons ici. Elle était aussi dans l'intention de la reine.

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humaine dardant ses rayons. Au dessous de la plinthe: • 1659' Grènetis de perles. (')

Le mot MAKEAQS (makelos) signifie en suédois «sans pareil», mais il n'était pas facile pour les bons savants romains, qui ne connaissaient pas cette langue, de devi ner ce que voulait dire ce travestissement grec. Christine s'amusa beaucoup de demander à ses amis l'interprétation du mot mystérieux. Plusieurs d'entre eux, racontet-on, et notamment l'illustre archéologue Athanase Kircher, ne voulurent pas s'avouer vaincus et fournirent à la reine des explications plus ridicules les unes que les autres. "^"^ Il y eut sans doute à la petite cour de la reine un moment de douce gaîté lorsque Christine annonça la vraie solution de l'énigme.

Le phénix et le soleil étaient les deux « emprises » favorites de Christine. Elle avait, selon l'usage romain, dans la première antichambre du premier étage de son palais, un baldaquin, en velours rouge, sur le dossier duquel étaient brodées ses armes, surmontées d'un phénix regardant vers le soleil, et, dans une des grandes salles, un autre magnifique baldaquin, avec un soleil et

(1) Variantes: 1° A. sans les initiales du graveur; R. sans les points aux côtés de la date. 2° R. sans date, flfuseum Mazzuchellianum, Venise, 1761 (vol. II, tab. CXXXIV, n° IV) donne la date 1658. Je n'ai pu trouver aucun exemplaire avec cette date.

(2) Arckenholtz, Mémoires conccr?iant Cliristine, reine de Suède, Amsterdam et Leipzig, 1751-60, vol. II, pp. 84-6 et 150.

(3) Inventaire de Christine (Arch. Azzolino) et Description du palais par N. Tessin (Bibl. de l'Acad. des Beaux-Arts, Stockholm).

le mot MAKEAQS brodés en or et en argent. Plusieurs des manuscrits de la reine portaient aussi au dos de la reliure le même mot.

La légende du phénix était très à la mode au dixseptième siècle et inspirait souvent les poètes et les artistes. Dante l'avait déjà popularisée, mais c'est surtout après que la Renaissance eut fait renaître le goût des études classiques que la fable racontée par Ovide entra pour ainsi dire dans le domaine public. Du temps de Christine, Ovide était beaucoup plus étudié que Dante, et c'est sans doute le poète latin, un de ses auteurs favoris, qui a fourni à la reine l'idée de son emprise.

Celle-ci se rattachait d'ailleurs à ses souvenirs d'enfance, car trois médailles ^''^ frappées en mémoire de la glorieuse mort de son père, le roi Gustave-Adolphe, montraient au revers un phénix avec l'inscription périt VT VIVAT, et une des premières médailles frappées en son propre honneur porte aussi au revers le phénix.

Quelques années après la première édition de la médaille MAKEAQS, Christine en fit faire une seconde. C'était en 1665. pendant la période de calme et de tranquillité qui précéda son second voyage en Suède. Elle s'adressa cette fois au médailleur-orfèvre Gioacchino

(1) Arckenholtz, II, 323.

(2) Dans le chant XXIV de V Inferno.

(3) Métamorphoses, liv. XV, vv. 392-408.

(4) Gravées par Fr. Fechter, à Bâle.

(5) Fig- 4-

MÂKEAQS

Fig. 26.

Médaille de G. F.

Fig. 27.

Travani (1665).

MAKEAQS 49

Francesco Travani, qui jouissait d'une certaine célébrité pour l'exécution de grands médaillons. Le type de la médaille est le suivant:

Droit: o christina o o regina o (fig. 26). Buste de Christine, de profil à droite, la tête coiffée d'un casque, ressemblant au type précédent, mais le cimier du casque est plus haut et les boucles retombent des deux côtés. Sous le buste: Travanus. Module: 63 mm.

Revers: MAKEAQS (fig. 27). Semblable au précédent, à la différence que le soleil est à gauche du phénix. Au dessous de la plinthe: lôôs.*^')

Toutes ces médailles, tant celles d'A. Hamerani, que celles de G. F. Travani sont coulées.

Le type du revers a été imité, avec peu de succès, dans une médaille (non signée) en l'honneur du bibliophile florentin Antonio Magliabecchi, avec l'inscription SOLA IN TERRIS. Il a cncore été copié par le graveur suisse J. C. Hedlinger, dans une médaille en l'honneur du numismate suédois Nicolas Keder, avec l'inscription viTAM MiHi MORS RENOVABiT, frappée quelques mois avant la mort de Keder, en 1728.'^''^ Hedlinger s'amusa aussi

(1) Variantes: il y a des exemplaires sans le nom de l'artiste et sans date, et avec un encadrement à facettes de 9 mm. Les médailles Makelos ont été imitées en Suède par J. G. Breuer et Arvid Karlsten. Celle de Breuer, de 10 mm., a le revers émaillé en blanc. C'est une pièce très rare. Celle de Karlsten, de 27 mm., fait partie d'une grande série des rois et reines de Suède.

(2) Museicm Mazztichellianum , vol. II, tab. CLVIII, n" III.

(3) Né en 1691, mort en 1771. Il travailla à Stockholm (1718- 1745). Durant son séjour à Rome il fit trois médailles de Benoît XIII.

(4) Muséum Mazzuchelliamun, vol. II, tab. CLXV, n° VII.

De Bildt. 7

à imiter l'idée de Christine de travestir un mot suédois en grec. Il visita l'Italie (1726-28), et à son retour à Stockholm il grava pour une médaille avec son propre portrait deux revers avec l'inscription AAFOM (lagom) ce qui en suédois veut dire «juste assez >.^'^

De nos jours le type du phénix de MAKEAQS a été copié, mais assez mal, sur la médaille du prix Matteucci, instituée en 1870, de la «cSocietà Italiana délie Scienze » .

Christine elle-même a quelques années plus tard fait copier le buste de Travani par le graveur Guglielmada. Nous retrouverons cette médaille plus loin.

Ce sont sans doute de très belles têtes que celles qu'Alberto Hamerani et G. F. Travani ont attribuées à Christine-Minerve, la Pallas Nordica, comme elle aimait à se faire appeler. Mais il y a beaucoup plus de Minerve que de Christine là-dedans. Dans l'œuvre du premier, la ressemblance est absolument nulle, dans celle du second elle se limite à la forme du nez et, peut-être, à celle des yeux. Il pouvait difficilement en être autrement, puisque Christine ne consentait pas à poser. Les artistes avaient à représenter non pas la personnalité concrète et réelle de Christine de Suède, mais une reine quelconque, sans pareille au monde et ayant les goûts et qualités de Minerve. On leur demandait le portrait d'une abstraction. C'est de ce point de vue qu'il faut juger leur œuvre.

(1) L'un de ces revers montre une chouette avec le casque et les armes de Minerve, l'autre une tête de mort.

(2) Voir p. 63, fig. 35.

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