SON CH-ALE BLEU
Et quand je croisais mon idole Blanche dans son châle azuré, Heureux et pris d'une peur folle, Pâlissant et le cœur serré,
Avec une lente insistance
Je la saluais de très près
En plongeant un regard intense,
Longuement, dans ses yeux distraits.
Mais elle voilait sa prunelle De ses longs cils bruns; et tout bas Je me disais : « Me comprend-elle ?
Pourquoi ne rougit-elle pas? »
Et je recommençais bien vite :
Savant en l'art d'évoluer, Je la croisais vingt fois de suite, Mais n'osais plus la saluer.
Seul, lui présentant sa requête, Mon œil sollicitait le sien...
Me voyait-elle, la coquette ?
Hélas î hélas ! je n'en sais rien.
son chal'e bleu 73
Mes pas fiévreux battaient l'asphalte, Et j'allais, satellite obscur, Gravitant sans trêve ni halte Autour de son châle d'azur.
Et las, brisé, toujours plus pâle, Je suivais du cœur et des yeux L'azur divin du petit châle Aux ondoiements harmonieux...
A présent encore il me hante, Ce châle bleu de ciel, mon Dieu !
Elle aimait ailleurs, la méchante, Et je n'y voyais que du bleu.
J'avais cru l'oublier. Mais dans une soirée
Je l'ai, pour mon malheur, l'autre jour rencontrée.
J'ai revu ses yeux noirs où mon âme se fond
Et qui n'ont jamais su tout le mal qu'ils me font.
Elle était là, faisant la dame, grave et droite,
Dans le satin trop neuf de sa cuirasse étroite.
Ses cheveux, attendant le voile nuptial,
Ne flottaient plus, hélas, comme un manteau royal,
Mais, tressés en chignon sans grâce ni caprice,
Chargeaient son front pâli de leur sombre édifice.
Un collier d'or, avec une croix de brillants,
Très lourd, ceignait son cou virginal; ses bras blancs
Portaient des bracelets gros comme des menottes :
Le futur n'avait pas ménage les bank-notes
Ni plaint la marchandise ; et je songeais tout bas
Que je n'aurais pu mettre à son col, à ses bras,
Hors les bijoux en toc à cinquante centimes,
Que colliers de baisers et bracelets de rimes
Et rivière de pleurs, — joyaux non contrôlés.
A ces ors opulents sur sa gorge étalés Opposant sa simplesse exquise et délicate, Seule, une rose-thé, douce en sa pâleur mate, Fleur où vit le parfum printanier des beaux soirs, Ornait ses noirs cheveux et les rendait plus noirs.
Brusquement, laissant là sa dignité maussade Familière elle vint, en bonne camarade, Comme jadis, s'asseoir près de moi; me parla De la pluie et du vent, de Sarah, de Zola, Et puis du Petit Duc, d'un bijou de Delibes, Et du Nabab récent dont elle a lu les bribes, Et de Sully qu'elle aime et qui la fait songer. Ainsi sa causerie allait d'un vol léger. Et muet, m'efforçant d'être sombre et tragique, Résistant de mon mieux à cette voix magique Dont l'accent pénétrant, très doux, un peu voilé, En des temps plus heureux m'avait ensorcelé,
y6 DERNIÈRE RENCONTRE
Je sentais, faible et fier, furieux et timide, Abonder à grands flots sous ma paupière humide Et sourdre dans mon cœur plein de son abandon Les rages de Didier et les pleurs de Didon.
Mais sa voix tout à coup, — je crois encor l'entendre,
Eut une inflexion si divine et si tendre
Qu'il fallut bien, vraiment, que mon courroux fondît.
Je ne me souviens plus de ce qu'elle me dit :
Mais je sais qu'en mon sein se dissipa l'orage,
Que soudain j'oubliai de ressentir l'outrage,
Qu'il me revint au cœur un immortel amour,
Ardent, mais résigné, sans espoir de retour,
Sans trouble et sans désir, mais non pas sans délice,
Saint comme l'amitié, pur comme un sacrifice :
On est si fou parfois ! — Je me crus bien guéri,
Et je l'interrogeai sur son futur mari,
Sur ses chiffons, sur sa toilette d'épousée.
Elle me répondait avec sa grâce aisée :
Je lui donnais, demi-railleur, de bons avis.
Peu à peu je devins stupide, et je lui fis
Sur ses devoirs, sur l'art d'être heureuse en ménage,
De faire à son captif aimer son esclavage,
D'être à jamais pour lui l'ange de la maison,
Je ne sais quel discours qui crevait de raison.
Mais, tout en poursuivant ma bizarre homélie, Je subissais (ô Dieu, faites qu'enfin j'oublie!)
Le charme de ses yeux arrêtes sur les miens.
Et, me ressouvenant de mes rêves anciens,
Le cœur pris d'une ivresse obscure et grandissante,
Ma voix à mon insu devenait caressante ;
Et, ma raison sombrant, chère âme ! auprès de toi,
Je croyais à la fin que je parlais pour moi !
Ce que j'envie au jeune époux Qui sut vous plaire et qui m'enlève L'espoir d'achever le beau rêve Dont je m'enchantais près de vous,
Ce n'est point, — si douce soit-elle, La grâce de votre printemps, Le parfum de vos dix-huit ans, Le velours de votre prunelle.
D'un autre bien je suis jaloux, Chère âme! Ce que je regrette, C'est la joie immense et secrète De vivre uniquement pour vous.
Comment pourrais- je l'oublier?
Elle allait, ignorante et belle, De son petit pas cavalier ; Et j'emportai, passant près d'tlle, Sa vision dans ma prunelle...
L'image est restée au miroir, Miroir profond, et trop fidèle :
Depuis, je crois toujours la voir.
Comment pourrais-je l'oublier ?
Un beau jour sa voix angélique Faite pour chanter et prier MVmplit de sa grave musique.
Mon âme est une basilique Où murmure depuis ce temps Un très lent et très doux cantique :
C'est sa voix, toujours je l'entends.
Comment l'oublierai-je jamais ?
Un jour, je la suivais : la brise Vint à frôler le voile épais De sa toison qu'elle défrise...
La fraîche odeur, l'odeur exquise De ses cheveux flottants et lourds M'enveloppe encore et me grise, Et je les respire toujours.
Puis-je l'oublier un moment ?
Un soir, — que mon cœur a de peine ! Elle me tendit gentiment Ses doigts fins de patricienne, Or, rien qu'en effleurant la sienne Ma main si follement trembla, Que, depuis cette histoire ancienne, Je sens toujours ce frisson-là.
Toujours je l'entends, je la vois, Je la sens et je la respire.
Partout, hélas ! me suit sa voix Et son parfum et son sourire, Mon corps frémit comme une lyre D'avoir touché sa blanche main.
C'est ma joie et c'est mon martyre Qu'elle ait passé sur mon chemin.
Et c'est mon martyre surtout, Quoiqu'absente, elle me possède ; Mon cœur éclate, mon sang bout, Et ma souffrance est sans remède.
O ma pauvre raison, à l'aide !
Je ne puis me débarrasser De son fantôme qui m'obsède, Et je m'épuise à l'embrasser...
Je ne veux plus, — souci cuisant, — La voir, la respirer, l'entendre, Ni frissonner en y pensant !
Oublions-làî — Comment m'y prendre?
Au camp du czar je veux me rendre :
Avant huit jours, j'en ai l'espoir, Quelque bachi-bouzouk peu tendre M'affranchira sans le savoir.
OBSESSION 8l
Bachi-bouzouks, coupez mon nez Qu'emplit l'odeur de sa crinière !
Crevez, broyez, déracinez Mes deux yeux qu'emplit sa lumière !
Tranchez d'un coup de cimeterre Ma main que brûlèrent ses doigts !
Abattez, pour faveur dernière, Mes oreilles qu'emplit sa voix !
Je goûterai l'oubli divin,
Et ce sera grande merveille
Si je ne m'endors à la fin.
Plus d'yeux, de nez, de main, d'oreille..
Mais hélas ! l'âme toujours veille ..
Et que faire contre cela ?
Noyez-la donc, sang de la treille !
Sombre opium, étouffez-la !
Je fus triste à faire pitié
Le jour de tes noces, ô brune !
J'eusse étranglé le marié !
Je fus triste à faire pitié !
La nuit, de mes pleurs je noyai
Mon lit blanc qu'éclairait la lune.
Je fus triste à faire pitié
Le jour de tes noces, ô brune !
Un petit gnome entra chez moi, Vieux, l'œil perçant comme une vrille.
J'eus peur d'abord et me tins coi.
Un petit gnome entra chez moi.
« Fils, me dit-il, console-toi.
Au diable soit la sotte fille ! »
Un petit gnome entra chez moi, Vieux, l'œil perçant comme une vrille.
« Je suis ton Bon-Sens, ô gamin !
Dit le vieux à mine chétive, Jaune et sec comme un parchemin.
Je suis ton Bon-Sens, ô gamin !
Je vais m'escrimant en chemin Contre ton Imaginative.
Je suis ton Bon-Sens, ô gamin !
Dit le vieux à mine chétive.
« Écoute un conseil excellent Tout plein de sagesse pratique. Je sais compter, c'est mon talent.
Écoute un conseil excellent.
Pauvre rimeur au cœur dolent, Faisons un peu d'arithmétique.
É;oute un conseil excellent Tout plein de sagesse pratique.
« Rappelle-toi les soirs... — Hélas ! - Où, seul, tu l'attendais sous l'orme.
Souvent elle ne venait pas.
Rappelle-toi les soirs... — Hélas ! — Ce qu'en l'attendant tu roulas De cigarettes, c'est énorme !
Rappelle-toi les soirs... — Hélas ! — Où, seul, tu l'attendais sous l'orme.
« Mettons cinq sous de caporal, Veux-tu ? pour chaque soir d'attente.
Dans mes calculs je suis loyal :
Mettons cinq sous de caporal.
C'est donc par semaine au total, En chiffres ronds, un franc cinquante.
Mettons cinq sous de caporal, Veux-tu ? pour chaque soir d'attente.
« Or combien eût duré ton feu Sans ce dénouement qui t'afflige ? — Toujours ! — Mettons un mois. — O Dieu ! Combien aurait duré ton feu ?
Deux mois? Je te donne beau jeu. — Horreur ! — Mettons deux mois, te dis-je. C'est ce qu'aurait duré ton feu Sans ce dénouement qui t'afflige.
■ Deux mois encore tu l'attendrais Le soir, fumant des cigarettes.
L'oreille au guet, fumant au frais, Deux mois encor tu l'attendrais.
Or additionnons les frais :
Je vais compter sur mes tablettes.
Deux mois encor tu l'attendrais Le soir, fumant des cigarettes.
« Les sous, je veux bien les rayer.
Cela fait encor douze livres.
Je ne suis point un épicier :
Les sous, je veux bien les rayer.
Nigaud, tu pourras te payer Avec cet or quelques bons livres, Les sous, je veux bien les rayer.
Cela fait encor douze livres.
« Achète-moi, sans geindre tant, La fleur de la sagesse humaine.
Adolphe est très fort, souviens-t-en Achète-le sans geindre tant.
Au Gulliver de Jonathan Joins YAtta-Troll de Henri Heine.
Achète-moi, sans geindre tant, La fleur de la sagesse humaine.
« Candide de frère François Abonde en pages magnanimes, Achète, enfant, si tu m'en crois Candide de frère François, Flaubert incompris des bourgeois, Le petit livre des Maximes.
Candide de frère François Abonde en pages magnanimes.
« L'âme et le coeur bronzés à mort, Retourne aux luttes de la vie !
Marche avec moi tranquille et fort, L'âme et le cœur bronzés à mort, La science est contre le sort Haubert, cuirasse ou parapluie, L'âme et le cœur bronzés à mort, Retourne aux luttes de la vie ! »