A ROBERT DE LA VILLEHERVÉ
Je sais qu'elle a la beauté des Déesses Qu'éternisa le Paros éclatant.
Je sais qu'à voir la blondeur de ses tresses, Fût-ce à cent pas, je perds la tête, tant J'ai grand peur d'elle ; et si, suis-jc content. Je sais encor qu'elle est pudique et fière; Je sais aussi que sa longue paupière Voile un regard profond et sérieux.
Oui, je le sais : mais, chose singulière, Je ne sais pas la couleur de ses yeux.
Il8 BALLADE SUR DES YEUX
Seraient-ils bleus ? Ils me font des caresses Et des discours que mon cœur seul entend : Propos muets, tout chargés de tendresses, Dont la candeur s'en va sollicitant L'aveu d'amour sur ma lèvre hésitant.
Seraient-ils noirs ? — De sinistre manière Déconcertant espoir, rêve et prière, Parfois un sombre éclair silencieux A traversé leur douceur coutumière.
Je ne sais pas la couleur de ses yeux.
Seraient-ils verts ? — Ses prunelles traîtresses
Ont un éclat tranquille et persistant :
Leur splendeur froide et leurs froides paresses
Me font penser au calme inquiétant
Des yeux d'un chat songeant et méditant.
Seraient-ils d'or? — Métallique et légère,
J'y vois flotter une ardente poussière,
Un tourbillon d'atomes précieux. —
Sont-ils noirs, bleus, verts ou jaunes? — Mystère.
Je ne sais pas la couleur de ses yeux.
ENVOI
Qu'elle ait des yeux de Nymphe ou de Guerrière, De Sphinx ou d'Elfe aux étangs familière, Que fait cela, si mon cœur anxieux Peut se noyer dans leur belle lumière ? Je ne sais pas la couleur de ses yeux.
le" sucre 119
A RAOUL PESSONNEAUX
Blanc comme la neige candide, Floraison des pics étoiles, Dont la Yung-frau, chaste et splcndide, Drape ses flancs immaculés !
Dur comme la divine pierre En proie au sculpteur amoureux Et d'où jaillit à la lumière Vénus tordant ses longs cheveux !
Doux comme le miel de Matîne Que boit sur le coteau vermeil La blonde abeille qui butine Dans ses fleurs ivres de soleil !
Le sucre, c'est l'essence pure, L'élixir des sucs précieux Que distillent, Mère Nature, Tes alambics mystérieux.
Son cristal condense et recèle Le doux lait aux flots débordants Qui gonfle le sein de Cybèle Grosse des œuvres du Printemps.
Roseaux bénis du Nouveau-Monde, Canamelles des chauds climats, Que le grand Missouri féconde, Que moissonnent les Bamboulas,
Lorsque de vos tiges brisées Le dur cylindre a fait pleuvoir Votre sang en larges rosées Comme le vin sous le pressoir ;
Quand les épurations lentes Ont tour à tour élaboré Sous vingt atmosphères brûlantes La candeur du sucre adoré,
Croit-on pas voir, si l'on se penche
Sur le creuset illuminé,
Un grand rayon de lune blanche
En des gemmes emprisonné ?
Beau sucre des cannes luisantes, Léger, subtil et réchauffant, J'aime tes saveurs innocentes Faites pour des lèvres d'enfant !
Quand sous ma dent ta blancheur fine Crépite et m'emmielle le bec, Sucre divin, je m'imagine Souvent manger d'un marbre grec.
Il est un rêve qui m'enchante, Vœu d'artiste et de fanciullo :
Oh ! si la Vénus triomphante, La grande Vénus de Milo
Était en sucre ! Quelle joie !
Poussé d'un appétit païen, Enlaçant cette noble proie, Je la lécherais comme un chien !
J'aurais du sucre sur la planche !
Je sentirais, tout frémissant, Se fondre la Déesse blanche Sous mon baiser incandescent,
Et de ce divin corps de femme, Bonbon géant au galbe fier, Les formes passer dans mon âme, Les saveurs pénétrer ma chair !