‹ Les médecinsChapitre 20 sur 44 · SGANARELLE · texte numérisé non relu

SGANARELLE

Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remède; mais pourtant, voici une pièce de trente sols, que vous prendrez s'il vous plaît '.

Il la prit, car Thabile homme connaissait la valeur de Targent. De plus, il entendait la réclame aussi bien qu'un pharmacien du dixneuvième siècle, elles scrupules ne le gênaient guère. En 16 47, il entreprit de faire approuver sa drogue par la Faculté, et il réussit, moyennant finance, à obtenir la signature de douze docteurs. L'ambition le perdit. Il voulut avoir l'attestation du doyen, offrit de la payer quatre cents écus. Le doyen était alors Jean Piètre, mauvais médecin, mais honnête homme. Le drôle lui ayant mis sous les yeux les approbations qu'il avait achetées, Jean Piètre réunit toute la Faculté ; les douze docteurs ^ durent comparaître devant elle, et ils « furent chassés de la compagnie par un décret solennel. » Elle eut le tort de leur pardonner plus tard, « avec

^ L'amour médecin, acte II, se. 7.

^ Dans le nombre figuraient Guénault, E.ainssant,Desfougerais (le Desfonandrès de Y Amour médecin), Renaudot et Mauvillain. Ce dernier était ami de ^Molière, et c'est lui, dit-on, qui lui fournit les éléments des traits comiques dont il s'est servi pour ridiculiser les médecins de son temps.

13S LA VIE PRIVEE D'AUX IlEFO IS.

de certaines conditions, et notamment celle de demander pardon à la compagnie en pleine assemblée. Mais, quelque chose qu'ils aient pu l'aire depuis, ajoute Gui Patin, la tache leur en est demeurée ' . » On regrette de rencontrer un trait pareil dans Thistoire de la Faculté, et je l'aurais passé sous silence s'il ne témoignait de l'inconcevable audace du charlatan italien.

Cette aventure ne nuisit point du tout au succès qu'obtenait sa drogue. Il en transmit le secret à ses descendants , et l'un d'eux le vendit à un autre entrepreneur de guérisons ^, le sieur Nicolas de Blegny, créateur de nombreuses spécialités pharmaceutiques , aigrefin qui eut le titre de médecin du roi, mais qui connaissait mieux le chemin de la prison que celui de la Cour.

Le docteur Thomas Sonnet, sieur de Courval, qui a publié en 1610 tout un volume contre les charlatans et pseudoniédecins enipyriques ^, nous révèle quelques-uns des moyens

' Lettre du 6 janvier 1654, t. III, p. 21.

- Voy. Nie. de Blegny, Le livre commode pour 1692, (klit, elzév., t. I, p. 169.

^ Satyre contre les charlatans et pseudoniédecins einpyriques. En laquelle sont amplement descouvertes les ruses et tromperies de tous thériacleurs, alcJiimisteSj chimistes,

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qu'ils employaient pour émerveiller le public. Il nous montre le « signer Hieronimo, » une grosse chaîne d'or au cou, installé sur un superbe théâtre et y trônant au milieu de ses quatre joueurs de violon :

Et pour expérimenter les vertus divines et admirables d'un unguent qu'il se vantoit avoir pour les bruslures, il se brusloit publiquement les mains avec un flambeau allumé, jusques à se les rendre toutes ampoulées; puis se faisoit appliquer son unguent, qui les guarissoit en deux heures. Chose qui sembloit miraculeuse aux assistans, qui n'avoient sondé et descouvert l'artifice et la ruze dont il se servoit. Car avant de monter sur son théâtre, il se lavoit secrettement les mains de certaine eauë artificielle, laquelle estoit douée de ceste vertu particulière que le feu ne peut brusler (si ce n'estoit par un long temps) la partie qui en a esté fraîchement lavée, de façon que l'on endure superficiellement la flamme sans sentir que peu ou point de douleur. Davantage, cette eauë a encor cette admirable propriété que la flamme agissant sur la peau qui en a esté nouvellement lavée, se convertist en pustulles en sa superficie, sans l'endommager nullement, non pas seulement en son épiderme; et soudain qu'on applique quelque chose sur ladicte peau ampoulée, tout s'en va en poussière

paracelsistes, distillateurs, extracteurs de quintescences, fondeurs d'or potable, maistres de lélixir, et telle pernicieuse engeance d'imposteurs, 1610, in-8°.

et en fumée, laissant la peau de la main ou autre partie en son entier, sans qu'il y apparoisse puis après aucune marque ou vestige.

Laquelle ruze et tromperie j'avois veu pratiquer, lors que j'estois en Languedoc, à un brave et expert charlatan. Artifice qui n'est pas de difficile créance, si on considère seulement la qualité et propriété de l'eau de vie, laquelle se brusle et consomme sur un mouchoir qui en aura esté lavé, sans que le feu le puisse endommager.

Voilà donc la tromperie du susdit charlatan touchant son unguent pour les bruslures. Et pour expérimenter le baume souverain et admirable que tant il vantoit pour les blessures, il se donnoit publiquement des coups d'espée à travers les muscles de l'épigastre, principallement ceux qui ont leur situation vers les hypocondres, et soudain appliquoit son baume sur lesdictes blessures, et le lendemain n'apparoissoit aux assistans, qui s'approchoient en grande affluence de son théâtre, que la cicatrice desdictes playes, tant elles estoient estroictement rejointes et réunies avec leur peau naturelle par l'application de son baume, si qu'à peine pouvait-on recognoistre la place où les coups avoient esté donnés. Mais c'estoit une guarison paliative, une cure charlatanesque et trompeuse, pour piper le monde et attirer de l'argent, car lesdictes playes estoient etlcore toutes fraisches et récentes en leur fonds , et n'estoient guaries qu'en apparence et superficiellement * .

' Pages 103 et suiv.

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J'ose dire qu'ici Coiirval me parait exagérer singulièrement la vitalité de l'épigastre, même de l'épigastre d'un charlatan.

Qui était ce « signor Hieronimo? » Je ne trouve ce prénom porté par aucun des baladins qui exerçaient alors la médecine sur le Pont-Neuf. L'histoire a, en effet, conservé le souvenir de plusieurs d'entre eux, leur vie a été racontée, leurs boniments ont été recueillis et imprimés. Ce qu'il faut constater surtout, c'est le succès qu'obtenaient leurs hâbleries. Les caquets de V accouchée nous montrent quelle foule bariolée assiégeait ces tréteaux, où des gens « de toutes sortes d'estats menoyent leurs enfans plus soigneusement qu'au sermon ^ « Ils nous révèlent aussi que le charlatan par excellence, celui que l'on désignait parfois sous ce nom seul "^, s'appelait Desiderio des Combes ^. Il avait succédé à Melchisedec Barry, Italien aussi, et dont la vogue fut assez durable pour que , quatre-vingt-treize ans plus tard , Dancourt lui ait consacré une comédie. L'opérateur Barry. Dans le prologue, notre charla-

' Édit. eizévir., p. 10.

' De l'italien ciarlatano (de ciailarCj babiller} ou scarlatano (à cause de son habit écarlate.) ' Page 102.

tan se présente ainsi lui-même au spectateur :

Je souis, Messieurs et Mesdames, ce fameux Melchisedec Barry. Comme il n'y a qu'un soleil dans le ciel, il n'y a aussi qu'un Barry sur terre.

Il y a quatre-vingt-treize ans que je faisois un bruit de diable à Paris. N'y a-t-il personne ici qui se souvienne de m'y avoir vu? En quel lieu de l'univers n'ai-je point été depuis? Quelles cures n'ai-je point faites? Informez-vous de moi à Siam, on vous dira que j'ai guéri l'éléphant blanc d'une colique néfrétique. Que l'on écrive en Italie, on saura que j'ai délivré la république de Raguse d'un cancer qu'elle avoit à la mamelle gauche. Que l'on demande au grand Mogol qui l'a sauvé de sa dernière petite vérole? C'est Barry. Qui est-ce qui a arraché onze dents mâchelières et quinze cors aux pieds à l'infante Atabalippa? Quel autre pourroitce être que le fameux Barry?

Je porte avec moi un baume du Japon qui noircit les cheveux gris et dément les extraits baptistaires; une pommade du Pérou qui rend le teint uni comme un miroir et recrépit les trous de la petite vérole; une quintessence de la Chine qui aggrandit les yeux et rapproche les coins de la bouche, fait sortir le nez à celles qui n'en ont guères, et le fait rentrer à celles qui en ont trop; enfin, un élixir spécifique que je puisse appeller le supplément de la beauté, le réparateur des visages et l'abrégé

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universel de tous les charmes qui ont été refusés par la nature '.

Au milieu du siècle, Barry et des Combes ont disparu; la scène est occupée par Mondor et Tabarin, dont l'aplomb et la faconde sont reste's célèbres.

Le savant Dionis, dans son Cours d'opérations de chirurgie "^, nous a narré les hauts faits d'une douzaine d'empiriques qu'il avait vus à Toeuvre. Je citerai seulement les Capucins du Louvre, qui furent pendant longtemps révérés comme d'infaillibles Hippocrates. Le Père Aignan, en religion Père Tranquille, revenu d'un voyage dans le Levant, répandit le bruit qu'il en avait rapporté des secrets précieux. Il s'adjoignit un autre capucin , le Père Rousseau, et tous deux parvinrent à gagner la confiance du prince de Condé. Ils firent si bien que le prince les présenta au roi et obtint pour eux, d'abord une pension de quinze cents livres, puis un appartement et un laboratoire au Louvre. Ils travaillèrent là pendant deux années et composèrent une quantité de médicaments, l'essence d'émeraude entre autres ,

^ Prologue, se, iv. Pièce représentée pour la première fois le 11 octobre 1702.

^ Édit. de 1714, p. 658 et suiv.

dont toute la Cour voulut se servir', et le baume Tranquille, ainsi appelé du nom de son créateur. En 1697, le frère de l'abbé Rousseau publia un curieux volume intitulé : Secrets et remèdes éprouvez dont les préparations ont été faites au Louvre, de l'ordre du Roy, par deffunt Vahhé Rousseau, cy -devajit capucin et médecin de S. M. Pour faire connaître la haute valeur de ces merveilleuses recettes, je reproduis celles qui concernent l'essence de vipère ^ et l'eau de la reine de Hongrie :

Essence de vipères. Les faire sécher à un feu très doux ou au soleil, jusqu'à ce qu'elles puissent se mettre en poudre facile à passer par le tamis. Mêler la poudre avec trois fois son poids de miel, et faire bouillir. Les vipères employées doivent avoir été nourries exclusivement de miel et de rosée.

Véritable eau de la reine de Hongrie. Il n'y doit point entrer d'esprit de vin de vigne, mais seulement de l'esprit de vin de romarin fermenté avec le miel... C'est de celle-là dont le Roy voulut bien se servir et rendre témoi(»iiage du succez et du soulagement que Sa Majesté en reçut dans un rhumatisme qui luy occupoit l'épaule et le bras, du tems qu'Elle nous fit l'honneur, à mon confrère

' Voy. Mad. de Sévigné, Lettre du 20 juin 1685, t. VII, p. 411.

' Sur les innombrables remèdes tirés de la vipère, voy. Les médicaments.

[le P. Ai(;nan] et à moy, de nous établir au Louvre pour faire toutes ces expériences.

Saint - Simon raconte que l'on donna à Louis XIV, la veille de sa mort, « du remède du feu abbé Aignan, que la duchesse du Maine avoit envoyé proposera » Son confrère le P. Rousseau fut trop tôt enlevé à la science qu'il illustrait. Sur la fin de sa vie, il méditait une préparation dont il était seul capable de doter rhumanité. C'eut été un mélange de manne et de miel, auquel on incorporait des coraux et des perles pilées. Mais la manne devait avoir été récoltée en Orient, « où il en tombe tous les ans dans l'Arabie déserte ; elle est de la figure dont l'a dépeint Moïse "■^. »

Revenons à la Faculté.

Non seulement dans les cérémonies publiques ^, mais aussi pour faire leurs cours, les docteurs devaient être en robe rouge, avec le bonnet carré, l'épitoge et le rabat '^. Les bacheliers avaient droit seulement à la robe noire. Vers la fin du dix-septième siècle, pres-

' Tome XI, p. 456. — ^"oy- encore le Mercure galant, n° (l'octobre 16/9, p. 15.

- Page 153.

3 Gui Patin, Lettres, t. II, p. 539; t. III, p. 66 et 202. ^ Statuts de 1751, art. 59 et 83.

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