‹ Les médecinsChapitre 42 sur 44 · CONSEILS DONNÉS AUX MÉDECINS PAR ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

CONSEILS DONNÉS AUX MÉDECINS PAR ETIENNE PASQUIER

[Vers 1600]

Pour le moins désiré-je au médecin le loisir pour considérer son malade. Car de faire entrée dedans une chambre, et issue tout aussitost, et ordonner sa médecine, sur le maniement du poux, monstre et ostension de la langue altérée, inspection de l'urine et des excrémens, encores que ce soient quelques tesmoignages de nostre indisposition, ce néantmoins tout cela ne me peut contenter. La variété des saisons, des lieux, des aages, et encores dedans ces aages la différence de nos moeurs, des

' Dans Et. Pasquier, OEuyrev, 1723, in-folio, t. II, p. 587.

nourritures, et semblablement de la force, estans les aucuns de leur nature plus rares et flouëts, les autres plus robustes, La diversité qu'il y a aux humeurs qui diversement sont logées en uns et autres, les uns pour estre san(juins ou colériques, plus faciles à esmouvoir, et les autres plus difficiles, pour estre possédez par une mélancbolie sombre et noire : que nous enseignent toutes ces considérations? Non autre cbose, sinon que pour avoir certaine adresse sur la nature du patient, il faudroit avoir mangé (comme on disoit anciennement d'un amy) un muys de sel avec luy, et non pas fleureter de maison en maison les malades sans arrest, comme porte la commune usance des médecins.

Car qui est celuy d'entre eux qui se donne tant seulement la patience d'un quart d'heure pour philosopher sur la façon de son malade; afin qu'en ce faisant, guidé par certain jugement, et non par le rapport d'autruy, il puisse bien choisir le point d'une saignée, aller sagement au-devant des accez, et prévenir les dangers qui se rengrégent d'heure à autre par faute d'en avoir cognoissance, et peut-estre bien souvent par le moyen d'une médecine mal ordonnée sur une urine qui le déçoit?

A ce propos, il me souvient avoir leu que quelques médecins, estans en désespoir de toutes choses pour ne sçavoir la cause de la maladie d'Antiochus, fils de Seleucus, roy de Macédoine, par cas fortuit Stratonique, sa belle -mère, estant entrée en sa chambre, laquelle ne se doutoit de rien moins que de l'affection du malade en son endroit, descouvri-

rent deux et trois fois, à chaque arrivée de la Royne, par les itératives altérations et palpitations de leur malade, que toute sa maladie estoit de l'amour qu'il caclioit dedans sa poitrine. Et sur ce point, donnèrent tel conseil au Roy sur la gucrison de son fils qu'ils voulurent.

Considérez, je vous prie, combien profite au pauvre malade une veuë bien digérée de son médecin. Mais qui est celuy d'entr'eux tous (j'entens de ceux qui par ancienneté ont gaigné le bruit par les villes) qui prenne le loisir de ce faire, et soudain qu'il est arrivé ne pense de son issue, estimant avoir fait grand exploit de contenter son malade de trois ou quatre paroles accompaignées d'une caballe et commun style, qu'ils pratiquent indifféremment envers tous? Sur quoy il me plaist, pour rire, de vous réciter un fort excellent apophtbegme que j'appris autrefois en une consultation qui se faisoit pour un mien amy, travaillé d'une longue maladie, où quelque jeune médecin, pour mettre sa suffisance sur la monstre , subtilisant quelques gentiles inventions et menant son opinion à longueur, un bon liomenas ^ du vieux temps, qui avoit, comme le plus ancien, à fermer le pas, fasché de cette longueur, le pria d'exploiter chemin, adjoustant une mémorable parole, digne d'un tel personnage : u Hic et alibi venditur piper. » Tellement que la consultation faite, je dy au jeune médecin en l'oreille : je pense que cest honneste homme veut dire qu'en ce lieu et en autre en-

*^ Homme sans éducation, paysan, rustique.

droit y a en quoy vendre et débiter sa pipperie. Et le malheur en telles affaires est que le jeune médecin auquel défaut l'expérience se donne peu de loisir de vous considérer et de séjourner dedans vostre chambre, pour faire paroistre à ses voisins qu'il ne manque point de pratique : qui n'est pas un petit secret. Et celuy qui abonde de pratique et d'expérience, pour ne manquer au g^ain qui l'appelle ailleurs, y fait court séjour : et par ce moyen, tirez autant de commodité de l'un que de Tautre, c'est-à-dire bien peu. De manière que si j'osois, je dirois volontiers que la guérison qu'en rapportons procède plus du hazard que de l'art, avec l'aide de la force de nostre nature, à laquelle nous rendons la principale grâce à l'issue de nos grandes maladies ; comme si on vouloit dire, que la médecine est seulement introduite pour tromper les bources des gens riches et aisez qui veulent estre trompez. Pour le moins, un pitaut^ de village ne doutera de le dire, lequel affligé d'une fièvre tierce en sera garenty au septième accès sans rien prendre, aussi bien que le citoyen et bourgeois, lequel voulant par apostumes, clystères, médicamens et saignées forcer par impatience la nature du mal, à peine, avec toutes ces flatteries fascheuses, qu'il ne passe par autant d'accès que l'autre.

' « Pitaut, terme injurieux qu'on dit aux gens rustres, grossiers et incivils, qui ont des manières de paysans.» Dictionnaire de Ti'évoux, t. YI, p. 801.

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