Les médecins au temps de Molière
Les innombrables éditeurs, annotateurs, commentateurs et scoliastes qui ont écrit sur Molière, sont à peu près d’accord sur un point, fort divisés d’ailleurs sur beaucoup d’autres : c’est lorsqu’il s’agit de médire de la médecine, que ce grand homme a fort maltraitée, comme chacun sait, et des médecins, dont il a immortalisé les ridicules. Le procédé dont ils se sont servis est assez curieux à étudier. Les uns ont pris purement et simplement les plaisanteries de Molière pour argent comptant, et les ont transformées en appréciations historiques. D’autres ont recueilli çà et là dans les divers écrivains du dix-septième siècle des anas, des on dit , et n’ont pas manqué d’en faire des applications aux personnages de notre grand comique. D’autres sont venus, qui ont généralisé la chose, comprenant ainsi tous les médecins de toute une époque dans un jugement sommaire. Enfin les derniers venus ont ramassé toutes les anecdotes, tous les récits plus ou moins vraisemblables, voire même toutes les invectives de
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leurs prédécesseurs, et ont fait le total. 11 en est résulté un portrait assurément peu flatté; et c’est ainsi que, sous la plume de ces honnêtes critiques, les médecins d’il y a deux siècles sont devenus de véritables monstres : ignorants , cuistres , charlatans , libertins, voleurs, infanticides, empoisonneurs. Voilà une assez jolie collection de défauts, de vices et de crimes. Molière n’en demandait pas tant!
Le désir de me faire à moi-même une opinion, et aussi celui de pénétrer dans l’histoire d’une époque peu connue de la médecine en France, m’ont déterminé à remonter aux sources. S’il se trouvait que sous les masques burlesques par lesquels nous les connaissons, il y eût d’honnêtes gens, des hommes d’esprit, des savants distingués, des philosophes recommandables, même de bons médecins, pense-t-on que la gloire de Molière en souffrît beaucoup? Il est assez grand, Dieu merci, pour qu’il ne soit pas besoin, en le louant, de rapetisser personne. Et la meilleure manière de l’admirer, n’est-ce pas encore de n’attacher à ses paroles que le sens qu’il leur a donné, sans rien atténuer, mais aussi sans transformer ses personnages de comédie en héros de mélodrame? Telle est mon intention en abordant cette étude. Je le suivrai comme un guide, non comme un oracle ; et, au besoin, je discuterai avec lui.
Au surplus, ce n’est point une récrimination que
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l’on va lire, encore moins une réhabilitation. Ce qui a été attaqué par Molière méritait de letre. Des ridicules qu’il a flétris, la plupart sont morts, grâce à lui, et nous l’en remercions. Quelques-uns subsistent, et subsisteront probablement toujours. Mais aussi Molière est immortel ; ils sont là debout, comme pour lui donner éternellement raison. J’ajoute qu’eût-il tort, il serait trop tard pour y revenir , car les décisions du génie sont sans appel : il y a chose jugée.
Comme il s’agissait de peindre une société et des mœurs fort lointaines, et qu’un pareil tableau se compose d’une foule d’éléments divers qui se complètent et s’éclairent les uns par les autres, j’ai cru devoir faire entrer dans ce travail bien des faits et des usages auxquels Molière n’a jamais touché , même par voie d’allusion. Je me suis tenu autant que possible dans la période de sa vie active, c’està-dire entre les années 1640 à 1673, sans me piquer d’ailleurs d’une rigueur mathématique. Lorsque je suis sorti de ce cadre, naturellement j’ai dû le faire plutôt pour remonter en arrière, que pour m’étendre aux années suivantes, qui nous touchent beaucoup moins. 11 le fallait, du reste; car, ainsi qu’on le verra, la Faculté vivait de traditions, et beaucoup de ses usages se rapportent à des temps antérieurs; on dirait un fragment de la société du seizième siècle, oublié dans le dix-septième.
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J’ai pensé qu’un court aperçu sur les doctrines médicales de cette époque reculée, doctrines descendues en droite ligne du galénisme, serait indispensable pour l’intelligence des démêlés scientifiques et littéraires qui s’y rencontrent à chaque pas. On trouvera ces détails , envisagés surtout du point de vue physiologique, dans mon chapitre YIÏ. Chemin faisant, quelques questions philosophiques se sont présentées. Je ne les ai ni cherchées, ni repoussées. Il n’en peut être autrement lorsqu’on parle de médecine. C’est la gloire de cette noble science, que la philosophie ne se puisse entièrement passer d’elle, ni elle de la philosophie. Je demande d’ailleurs qu’on se souvienne que c’est ici une thèse présentée à la Faculté des lettres. Cette circonstance m’imposait certaines obligations, et m’interdisait certains détails techniques, qu’on pourrait s’étonner de ne pas rencontrer, et qui pourront quelque jour trouver place ailleurs.