SONNET DE SCARRON A GUÉNAUT
Languissait dans un lit, et son corps abattu Faisait par sa pâleur juger de sa souffrance.
Celle qui met au ciel toute son espérance,
Et de qui la tendresse égale la vertu,
Anne, voyant son fils d’un tel mal combattu,
Du secours des humains entrait en défiance.
A la cour, où régnaient la tristesse et l’effroi,
On faisait nuit et jour mille vœux pour le roi,
Quand l’illustre Guénaut calma ce grand orage.
11 vient; il voit le roi, l’entreprend, le guérit.
Tout pleurait à la cour, maintenant tout y rit.
Quel Dieu, quel Esculape en eût fait davantage?
Le même sujet fut traité en latin par Nicolas Gervaise. C’est l’épisode principal de son poème de la Purgation. Gervaise n’est pas exclusif : la casse, le séné, la manne, le nerprun, la rhubarbe, ont droit à ses louanges. Mais il réserve ses plus beaux accents pour l’antimoine, dont il célèbre les vertus, en des vers dont l’élégante précision rappelle de loin le style des Géorgiques L II raconte tout au long la maladie de Louis XIY ; il peint les progrès du mal, la désolation de la cour, les angoisses de tout le royaume. Enfin Guénaut vint :
Nec Deus in tanto rerum deserimine Francis Defuit : auditi gemitus et vota parenlis.
Ecce repente novus Chiron, novus arleMelampus In medio Guenaltus adesl, cui nosse fuluros Morborum eventus, lethique arcere timorés Parta annis usuque dédit solertia longo.
Jam pete naturam probris jam fœda novercæ
l . Catharsis , sive ars purgandi corporis humant. Carmen heroïcum . (Paris, 1666.)
LA STIMMIMACHIE.
Nomina, projectique hominis falsum objice crimen !
Disce amens quanta? pro te gérât anxia curas,
Disce Machaoniis quæ sit fiducia lymphis !
En vérité, il ne manque plus à la gloire de l’antimoine qu’un véritable poëme épique. Ce poëme existe. En voici le titre :
La Stimmimachie, ou le grand combat des médecins modernes , touchant V usage de ly antimoine, Poëme histori-comique dédié à Messieurs les médecins de la Faculté de Paris , par le sieur C . C. L’auteur est le père Carneau, Célestin, comme cela résulte du sonnet de Scarron qui accompagne l’ouvrage, et qui commence ainsi :
Donne, brave Carneau, donne à coups de sonnets,
Sur les anli-Guénauls qui blâment l’antimoine....
Et plus loin :
Ne fais point de quartier à celte gent barbue,
Qui se fait bien payer des hommes qu’elle tue.
Fais-les mourir d’ennui par l’effort de tes vers.
11 faut avouer qu’en un sens le brave Carneau fait bien ce qu’il peut pour exaucer ce dernier vœu de Scarron. Car il est difficile de rien imaginer de plus platement ennuyeux que ce poëme, dont le plus grand mérite est d’être resté inachevé, quoique déjà beaucoup trop long. Le poëme entier est en vers de huit pieds. Après les invocations d’usage, l’auteur expose ainsi son sujet :
Je dis donc que je vais décrire Un grand combat à faire rire,
Mais un combat intéressé,
• Où chacun est plus empressé
LA STIMMIMACHIE.
A témoigner force et courage Qu’à pas un siège de notre âge.
C’est un combat de médecins,
Dont les tambours sont des bassins ;
Les seringues y sont bombardes.
Les bâtons de casse hallebardes,
Les lancettes y sont poignards,
Les feuilles de séné pétards, etc. L
On croirait qu’il va continuer ainsi sur le ton badin et burlesque, à la manière de son ami Scarron. Mais point du tout. Dans ce grand combat à faire rire , le père Carneau est d’un parti et d’un cartip, et il ne prétend faire rire que de ses adversaires, les anti-Guénauls. Ce parti pris rend la lecture de son poëme insupportable. On y chercherait en vain un morceau de quelque étendue à citer. Cela n’a pas même le mérite de l’originalité dans le mauvais. C’est une suite d’his-
1. Le P. Carneau était déjà connu par quelques poésies religieuses, entre autres un cantique Sur la naissance du Fils de Dieu en notre chair (1646), où, selon l’usage du temps, figurent Hercule, Thétvs et autres divinités de l’Olympe. J’en donne comme échantillon la strophe suivante. C’est une apostrophe aux anges :
Habitants de ce haut étage Peu connu de nos sens grossiers,
Prompts et fidèles officiers,
Qui procurez notre avantage,
Formes sans matière, sans corps,
Organes des plus doux accords Que produisent les deux en faisant leurs roulades,
Ce petit poupon gémissant Mérite bien vos sérénades,
Puisqu’il est votre Dieu, quoiqu’il soit impuissant!
La Stimmimachie est de la même inspiration.
LE P. CARNEAU.
toires de cures plus ou moins miraculeuses ; celle, par exemple, de trois hommes affligés de maladies différentes, qui, condamnés depuis longtemps à la diète, résolurent un jour de faire bombance, se trompèrent de bouteille, se grisèrent avec du vin émétique, et guérirent aussitôt. Si l’on veut avoir une bonne idée de cette poésie, on n’a qu’à lire, à la quatrième page des journaux, l’interminable série des certificats favorables à la graine de moutarde blanche.
XVI. Cependant la Faculté subissait de plus en plus la pression de l’opinion publique. Dans son sein, les défections devenaient de jour en jour plus nombreuses
fet plus éclatantes. Un moment arriva, où la situation devint trop fausse pour pouvoir durer. En fait, la grande majorité des médecins donnaient l’antimoine. En droit, les arrêts de 1566 et de 1615 étaient encore en vigueur. Le dernier défendait même den parler. Dans ces états de choses ambigus, il ne faut qu’un homme assez osé pour passer par-dessus la loi écrite. Le 18 décembre 1665, Jacques Thévart présenta au Parlement une requête tendant à obtenir l’existence légale de l’antimoine. Aussitôt l’ancien doyen François Blondel présenta requête en sens inverse , et obtint même un arrêt favorable. Mais, le doyen en fonction (LeVignon) ayant formé opposition, la procédure commença.
Elle fut énorme et confuse, comme l’étaient les affaires de ce genre, dans cet âge d’or de la chicane. Après mille et un incidents, questions de compétence,
ARRÊT Dü PARLEMENT.
appels, requêtes civiles, interrogatoires des parties, etc., qui tiennent une place considérable dans les commentaires de la Faculté, le Parlement nomma deux commissaires, MM. Jean du Tillet et Henri de Refuge, conseillers à la cour, avec mission de faire assembler la Faculté, pour avoir son avis sur la question. Voici le texte du décret rendu en cette occasion, qui fait le pendant de celui que j’ai cité plus haut ‘.
« Decretum saluberrimœ Facultatis medicinæ Pari siensis.
« Die lunæ 29 mardi, convocata speciali articulo principis senatus jussu et per juramenta a majori Bidello Facultas, ut deantimonio suam ferret sententiam, præsentibus integerrimis et æquissimis judicibus delegatis D. D. De Refuge et Du Tillet, et M. Nicolao Doë clarissimi procuratoris catholici vices gerente, censüit nonaginta duorum doctorum voce ac suffragio, ex congregatis centum atque duobus, inter purgantia médicamenta antimonium numerari, et penes unumquemque doctorem esse id, occasione data, præscribere, ut et de eo scribere ac disputare publiée, ea lege ut hæc communi fiant bono. Ego annuentibus D. D. de Refuge et du Tillet, solo M. Franc. Blondel reclamante, sic conclusi. « Signé : Le Vignon. »
1. C’est donc à tort que M. Réveillé-Parise dit que le texte de cet arrêt du Parlement n’existe plus. Il fallait le chercher là où il est, savoir, l’original aux archives de l’Empire, où je l’ai eu entre les mains, et la copie dans les registres de la Faculté.
REHABILITATION DE L ANTIMOINE. 213
Sur quoi le Parlement rendit un arrêt dont voici'les conclusions principales :
« Ladite cour a entériné et entérine ledit avis et décret; ce faisant , 'permet à tous docteurs médecins de ladite Faculté de se servir dudit vin émétique pour la cure des maladies , d’en écrire et disputer; fait néanmoins inhibitions et défenses à toutes personnes de s’en servir que par leur avis , etc *. »
Ainsi quatre-vingt douze docteurs, sur cent deux, s’étaient en définitive prononcés pour l’antimoine. Parmi les derniers tenants de la bonne cause, nous retrouvons des vieillards, Guy Patin, dont cet arrêt allait assombrir les derniers jours, Mentel, Germain, l’ancien auteur à' Orthodoxe, et autres entêtés qui ne-sentent pas que le siècle a marché. Mais ils n’essayent même plus de résister , ils se sentent débordés ; s’ils protestent, c’est par acquit de conscience. Un seul ira jusqu’au bout. C’est François Blondel, dont la persévérance mérite bien une mention. Sans doute il croyait devoir à son nom, symbole de la fidélité à toute épreuve, d’être aussi constant dans sa haine contre l’antimoine, que son légendaire homonyme dans son attachement au roi Richard. Seul, nous l’avons vu s’opposer au décret de la Faculté ; seul il invente encore quelques chicanes pour en entraver l’exécution. Lui, l’ancien doyen, le plus ferme soutien des droits de la Faculté, il se trouve,
i. Cet arrêt est registré de la main de Jérôme Boileau, commis au greffe de la cour de Parlement. Serait-ce le frère du futur auteur de Y Arrêt burlesque ?