‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 113 sur 223 · LES EXAMENS · texte numérisé non relu

LES EXAMENS

Huit jours après, on prenait matière pour les points rigoureux. Les écoliers, précédés du bedeau, condui- ! saient processionnellement le candidat chez les professeurs, pour les prier d’y assister. Cette nouvelle épreuve, qui durait deux jours, consistait à piquer au hasard un stylet dans le livre de Galien De arte parva , et dans le livre des Aphorismes d’Hippocrate, et à expliquer séance tenante le passage ainsi désigné par le sort. Suivait une argumentation de quatre heures. Lorsqu’on était admis, on allait dans la huitaine recevoir la licence des mains de l’évêque de Montpellier, dans une salle du palais épiscopal. Le licencié se préparait ensuite pour les Triduanes , c’est-à-dire pour les six derniers examens qui devaient le mener au doctorat, et qu’il devait subir soir et matin pendant trois jours. Il présentait lui-même une liste de questions, sur lesquelles on lui en assignait six. A chaque séance il était argumenté, et

Ipar les professeurs et par les écoliers.

En comparant la série de ces épreuves avec celles qui étaient usitées à Paris, on trouvera que les argumentations publiques, quoiqu’en nombre assurément fort respectable, étaient cependant moins prodiguées à Montpellier, et que les interrogations proprement dites y occupaient une place considérable; ce système, moins favorable au déploiement des facultés oratoires, devait, ce semble, avoir l’avantage sérieux d’offrir plus de moyens de s’assurer directement de la capacité des candidats. En revanche, si les épreuves pratiques étaient assez négligées à Paris, ici, il n’en était même pas ques-

La FACULTÉ DE MONTPELLIER.

tion. Serait-ce que l’observation, peu en honneur dans ce temps-là, l’était moins à Montpellier que partout ailleurs?

Après ce grand nombre d’actes probatoires, le candidat qui avait obtenu dans tous au moins les deux tiers des voix, était enfin admis aux cérémonies du doctorat. La veille et le matin, les cloches de la ville sonnaient à toutes volées pour annoncer ce grand événement. Il y avait toujours nombreuse assistance. La Faculté en corps conduisait, au son des instruments, le récipiendaire accompagné d’un parrain à X Acte de triomphe. Après quelques discours latins, par lesquels s’ouvrait la séance, le président, prenant la parole en dernier lieu, lui adressait une harangue sur les devoirs et les droits du médecin. Puis il lui remettait les insignes de son grade : 1° Il lui donnait un bonnet de drap noir surmonté d’une houppe de soie cramoisie ; c’était le bonnet doctoral, qui, dans la procession précédant la cérémonie, était porté par un huissier au bout d’un bâton1; 2° il lui passait au doigt un anneau d’or; 3° il lui entourait les reins d’une ceinture dorée. Enfin il lui présentait le livre d’Hippocrate, pour le faire souvenir que ce devait être là sa méditation assidue La main étendue sur ce livre, le nouveau docteur prêtait le fameux serment qui est encore, aujourd'hui même, en usage à Montpellier : «En présence des maîtres de cette École, de mes

1. Dans son voyage à Montpellier, en 1676, Locke fut témoin de cet usage, dont il plaisante agréablement. ( Life of Locke by lord King.)

l’acte de triomphe.

chers condisciples, et devant l’effigie d’Hippocrate, je promets et je jure au nom de l’Ètre suprême, d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l’exercice de la médecine. Je donnerai mes secours gratuits à l’indigent, et n’exigerai jamais un salaire au-dessus

Ide mon travail. Admis dans l’intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s’y passe ; ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à corrompre les mœurs ni à favoriser les crimes. Respectueux et reconnaissant envers mes maîtres, je rendrai à leurs enfants l’instruction que j’ai reçue de leurs pères. Que les hommes m’accordent leur estime, si je suis fidèle à mes promesses ! que je sois couvert d’opprobre et méprisé de mes confrères, si j’y manque ! » Ce serment prêté, il montait en chaire, et s’asseyait à côté du président qui lui donnait sa bénédiction.

« S’il faut croire certaines relations, dit Astruc, on dit dans cette action au nouveau docteur, par une espèce d’acclamation : Vade et occide Caïm. Il y a plaisir à voir la peine que prennent les commentateurs pour expliquer cette énigme. Selon les uns, les quatre lettres qui composent le mot mystérieux de Caïm signifient Carmelitas , Angustinos , Jacobitas et Minores. Selon les autres, on entend par là Caupones , Arabos , Judœos , Mahometanos . 11 y en a d’autres encore qui croient qu’elles doivent s’entendre des maladies chroniques, aiguës, inconnues et connues, chronicos, acutos , igno tos notosque affectus. — 11 est fâcheux que des explications si recherchées n’aient aucun fondement; car il est

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certain qu’on ne dit point dans la faculté de Montpellier : Vade et occide Caïm , et il n’y a même pas apparence qu’on l’ait jamais dit. » — En effet, l’on n’en voit pas trop la nécessité. Ce mot occide, à quoi qu’il s’applique, me semblerait d’un mauvais augure le jour de la réception d’un médecin. Même sans le complément de cette phrase hiéroglyphique, on voit du reste que le côté allégorique et cérémonieux n’était pas plus négligé à Montpellier qu’à Paris.

IV. Faut-il croire que Molière ait été chercher là des inspirations pour la cérémonie du Malade imaginaire ? Pour M. Germain *, cela n’est pas douteux, et il fixe même des dates : ce serait pendant son séjour à Pézénas, auprès du prince de Conti, que Molière aurait profité du voisinage pour prendre des informations qu’il devait utiliser plus tard. Nous avons vu qu’il n’avait certes pas besoin d’aller chercher si loin ses modèles. Toutefois il a pu ne pas négliger celui-là. Divers détails scéniques pourraient le donner à penser. C’est ainsi que les violons, qui ouvrent la marche du cortège, appartiennent aux usages de Montpellier. La formule de réception des licenciés s’y rapproche aussi davantage de la sienne, par une plus grande abondance de gérondifs sonores : « Auctoritate apostolica do tibi licentiam legendi , examinandi , corrigendi, glossandi , practicandi , cœterosque actus magistrales exercendi, hic et ubique ter -

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