SON JUGEMENT SUR LA MÉTHODE SCOLASTIQUE
anciennes habitudes de la farce populaire. Il y a dans sa carrière dramatique toute une période préliminaire, où, avant de s’abandonner entièrement à sa propre inspiration, il s’essaye sur des sujets et des canevas qui lui sont fournis par la tradition , qui ont déjà traîné pour la plupart sur les scènes foraines depuis un temps immémorial, et dont on pourrait rechercher la trace jusque dans les sotties du moyen âge. C’est là qu’il trouve tout faits ces caractères du pédant et du médecin ridicule, qu’il a ensuite si heureusement adaptés à la scène moderne ; et c’est sans doute aussi ce qui nous explique les titres et la conception de ces ébauches légères où il obtint ses premiers succès : le Docteur amoureux , les Trois Docteurs rivaux , le Médecin volant, etc. Plus tard, il reprit et perfectionna ces divers caractères : du Fagoteux, il fît le Médecin malgré lui; du Grand benêt de fils , il tira Thomas Diafoirus ; et surtout il ajouta au côté grotesque et bouffon de ces premières compositions, ce qui était chez lui le fruit des années, l’idée philosophique et morale, qui se trouve au fond de toutes ses grandes créations scéniques.
Ce que Molière a donc proscrit avant tout dans les médecins de son temps, c’est la méthode. S’en tient-il là, et sa haine ne va-t-elle pas plus loin? Je le chercherai dans un instant. Mais, en attaquant la méthode, il attaque aussi le langage, et à entendre le latin macaronique qu’il prête à ses docteurs, les barbarismes dont il émaillé leur style, on ne peut douter qu’il n’ait voulu attaquer la forme de leurs dissertations, et prêcher
LE LATIN MACARONIQCE
indirectement l’emploi du français dans l’étude des sciences. Il y a là une double injustice. Elle est aisée à pardonner, car il est évident que c’eût été vouloir l’impossible que de mettre sur la scène une langue inintelligible pour la plupart des spectateurs; le latin de cuisine est bien plus en situation. Peut-être aussi y avait-il là quelque allusion à ces leçons d’anatomie, moitié françaises, moitié latines, que les barbiers recevaient de la Faculté. Soit, Mais enfin, on me permettra bien de dire qu’en réalité le latin des médecins du dix-septième siècle est tout le contraire de ce que l’a fait Molière. Je veux bien qu’il soit un peu comme leur doctrine, un compromis. Tous les genres de style y sont représentés; il a des longueurs, des élégances de convention, des périodes qui finissent par être monotones. La forme n’en est pas moins très-pure, très-correcte: la langue latine était si bien entrée dans les habitudes des savants d’alors, que plusieurs ont su la manier avec un rare talent, et même lui imprimer un véritable cachet personnel. Et saus parler des maîtres, il est certain que les humanités étaient cultivées mieux qu’elles ne l’ont jamais été depuis. J'ai lu, pour ma part, un grand nombre de thèses de cette époque, et je puis affirmer qu’elles sont presque toutes d’une latinité irréprochable, que nous pouvons bien ne pas envier, mais qu'à coup sûr nous serions embarrassés d’imiter.
Et pourquoi ne l’envierions-nous pas? A Dieu ne plaise que je veuille déprécier la langue dans laquelle ont écrit Bichat et Broussais, pour ne parler que des
morts! Mais les ouvrages qui honorent la langue française ne pourraient-ils pas exister, et le latin être resté la langue officielle de la science? N’y avait-il pas quelque avantage dans un usage qui permettait aux savants de communiquer entre eux d’un bout à l’autre de l’Europe? Cette langue universelle, qui fut le rêve de Leibniz, a été un moment une réalité; et l’on peut, sans être un rétrograde, regretter la disparition d’un si puissant élément de progrès. D’ailleurs, sans compter l’avantage de continuer à fréquenter et à comprendre ces vieux modèles de l’antiquité qui ont été les compagnons de notre enfance, on peut dire que l’emploi du latin convient très-particulièrement aux études médicales , et j’ai de bonnes raisons pour croire, quoi qu’on en dise, qu’il est utile que le médecin ne soit pas toujours compris du malade. Le latin a disparu, mais nous n’y avons rien gagné. Aujourd’hui, pour être un savant véritable, il faut absolument commencer par être polyglotte; c’est le vestibule obligé par lequel il faut passer. Je préfère le latin, dût-on crier au paradoxe ; et j’espère que ceux-là seront de mon avis, qui ne savent pas les langues étrangères et qui se délient des traductions.