ATTAQUE DIRECTE DE LA MÉDECINE
tisan, que d’avoir à dévorer en silence les moqueries et quelquefois même les mépris de ceux qu’on sert.
II. Qu’eût dit Guy Patin, s’il eût assisté à l’apparition du Malade imaginaire ? Cette fois il n’y avait plus à se faire illusion; c’était bien la médecine qui était en cause, et, qui mieux est, la Faculté. Il est certain que ce n’est qu’alors que nous trouvons quelques traces de récriminations élevées dans le camp des médecins ; et, comme la mort de Molière suivit presque aussitôt, elles lui sont par conséquent postérieures. S’il faut en croire un éditeur du temps, les médecins firent tous leurs efforts pour empêcher la publication de cette pièce , et allèrent même jusqu’à invoquer l’intervention du roi : « Voyant leur art devenu infructueux par leur ignorance, et leurs momeries tournées en dérision , ils eurent recours à Sa Majesté pour empêcher l’impression de cette pièce, principalement en France, où ils s’étaient faits si riches à force d’avoir tué tant de monde, et c’est ce qui fit qu’un de leurs amis en mit une au jour sous ce même titre, n’y ayant ni rime, ni raison, ni danse, ni cérémonie, » etc. l. L’auteur que je viens de citer n’indique pas d’ailleurs les noms de ceux qui se seraient mis en avant dans cette misérable affaire. Il faut convenir que le moyen n’était pas trop mal choisi : chercher à substituer une platitude à un chef-d’œuvre, donner, s’il était posible, le change à l’opinion, en faisant
l. Préface du Malade imaginaire , édition de Georges Backes, Bruxelles, 1694.
DANS LE MALADE IMAGINAIRE
croire au public que l’ouvrage qu’il avait applaudi à la scène ne supportait pas la lecture , c’était , sinon honnête, du moins assez habile. Malheureusement je crains qu’ici encore il ne se soit glissé une erreur, et peut-être une de ces calomnies envers les médecins, par lesquelles les éditeurs de Molière ont cru trop souvent honorer sa mémoire.
La première édition du Malade imaginaire qui ait été imprimée en France porte ta date de 1675, et l’on sait qu’elle fut publiée par les soins de la veuve de l’auteur, précisément pour corriger la fâcheuse impression produite par la publication d’éditions apocryphes faites à l’étranger. Dans l’hypothèse que je viens de rappeler, il faut absolument, pour que la contrefaçon intéressée dont il est question eût quelque chance de succès, quelle ait devancé l’édition authentique, c’est-à-dire qu’elle ait paru dans l’intervalle qui s’étend de la mort de Molière (février 1673) à l’année 1675. En consultant les catalogues les mieux faits, je ne trouve que deux éditions entre lesquelles on puisse hésiter. L’une est celle de Sambix, Cologne , 1674; l’autre est de la même année, et porte ce titre : Le Malade imaginaire , comédie mêlée de musique et de dance , représentée sur le théâtre du Palais-Royal ; Amsterdam, Daniel Elzévir , 1674.
La première de ces éditions est une contrefaçon pure et simple, se rapprochant assez de l’original pour qu’il soit permis de s’y tromper lorsqu’on n’est pas prévenu; elle fut faite évidemment dans le but d’exploiter la curiosité publique pour une pièce en vogue. Malgré les