‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 213 sur 223 · SON DÉCANAT · texte numérisé non relu

SON DÉCANAT

sumé anticipé du décanat de Mauvillain. Arrivant au moment où la victoire n’était plus douteuse, mais où les passions de la lutte n’étaient pas encore éteintes, il avait beau jeu de poursuivre, sous prétexte de légalité, les dernières résistances. J’ai raconté plus haut1 les efforts désespérés de Blondel en faveur d’une cause perdue, l’interminable procédure dont l’histoire occupe une grande partie du Commentaire de Mauvillain; j’ai montré ce dernier plaidant au Parlement pour la suppression, d’office, d’une thèse hostile à l’antimoine. Il eut beau faire renouveler un ancien décret qui portait l’exclusion, ipso facto , de tout docteur qui en aurait appelé aux tribunaux ordinaires des décisions de la Faculté. Rien n’y fît : Blondel plaida contre ce décret, et il fallut aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la saisie de la maison de ce plaideur incorrigible.

Au reste, Mauvillain est un exemple vivant de l’incroyable puissance d’absorption exercée par la Faculté • sur ses doyens. Homme nouveau, arrivé au pouvoir par le triomphe d’un parti, l’institution le dominait, et lui imposait toutes ses traditions. Lui, fils de chirurgien, ancien élève de Montpellier, il devait, ce semble, traiter avec bienveillance la profession de son père, et voir d’un œil favorable les progrès de la Chambre royale. Tous ces sentiments si naturels disparaissent chez lui le jour où il est nommé doyen. Il se signale, lui aussi, par des actes de vigueur contre les empiétements

l. Vov. page 213.

MAUVILLAIN.

des Facultés étrangères. Dès le lendemain de son élection, en recevant les hommages des barbiers -chirurgiens, il se plaint de la froideur de leurs félicitations, et leur reproche de vouloir toujours secouer le joug, pourtant si doux, de la Faculté. Il fait casser deux médecins qui se sont rendus sans autorisation à un examen de Saint-Côme. Il y conduit en personne un huissier pour faire effacer le mot Collegium , subrepticement rétabli dans la salle des séances. Après sa dévotion à l’antimoine, la lutte contre la chirurgie sera désormais son principal souci.

En voilà bien assez pour faire voir que Mauvillain n’est pas, tant s’en faut, un homme impartial ni audessus des préjugés et des passions de son corps. Il est néanmoins très-bien placé pour fournir à Molière les situations et les détails techniques dont son ami a besoin pour ses comédies. D’une part, il a de vieilles rancunes contre un parti naguère puissant qui l’a par deux fois exclu de la Faculté , et il ne se fait aucun scrupule de livrer à l’ennemi des médecins les termes, les usages, les secrets défauts et les travers de la génération médicale qui le précède, et qu’il cherche à supplanter. D’autre part, il est doyen, et, malgré ses liaisons avec Guénaut et Des Fougerais, il doit nourrir contre eux un peu de ces méfiances mêlées de jalousie, que tout médecin étranger à la cour a pour ceux de ses confrères qui courent les places et les honneurs. Joignez-y l’intempérance de langue et l’esprit satirique qui lui sont naturels : voilà de quoi expliquer bien des choses ! Et puis il

Page 1