‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 64 sur 223 · HO LES MEDECINS DE LA COUR · texte numérisé non relu

HO LES MEDECINS DE LA COUR

substitution que j’ai proposée, de Yalot à Daquin dans le personnage de Tomès , est légitime, il se trouverait que sur les quatre consultants de X Amour médecin , trois auraient joué un rôle dans l’anecdote du bois de Yincennes, savoir : Guénaut, Yalot et Des Fougerais. Qui sait s’il n’est pas permis d’y retrouver aussi le quatrième? l’allusion de Molière en deviendrait à la fois plus complète et plus transparente. Dans ce cas, Bahis ne désignerait pas Esprit, mais bien Brayer. Le nom de ce dernier se prête parfaitement à cette hypothèse. Brayer, ou, si l’on veut, brailler , n’est-ce pas la même chose que Bahis , c’est-à-dire aboyeur? Ce Brayer était aussi fort bien en cour. Sa grande fortune (il avait trente mille écus de rente) lui faisait une situation à part. 11 disputa vivement à Yalot la place de premier médecin du roi, et faillit un moment l’emporter sur son rival. Guy Patin parle de lui comme d’un fort honnête homme, mais qui avait le tort, lorsqu’il se trouvait en consultation avec Guénaut, de faiblir sur la question de l’antimoine ; on devine aisément le motif de cette condescendance.

Guénaut était assurément le plus célèbre et le plus répandu des médecins de l’époque. Docteur de l’année 1612, il se trouvait en 1665, après la mort de Morand, l’ ancien de ï école pour laquelle, différent en cela de ses collègues du Louvre, il ne cessa jamais de témoigner le plus grand attachement. La cour et la ville ne juraient que par lui. Devenu successivement premier médecin du prince de Condé, puis de la reine, il avait souvent, dans

CUENAUT.

sa longue pratique, été appelé à donner des soins, soit au roi, soit à presque tous les princes du sang. Un homme de qualité ne pouvait être décemment malade sans l’appeler au moins une fois. A lui seul il avait fait les trois quarts de la fortune de l’antimoine ; l’antimoine et lui c’était tout un :

On compterait plutôt combien, en un printemps,

Guénaut et l’antimoine ont fait mourir de gens;

si bien qu’il y avait fait fortune , d’autant mieux qu’il savait le prix de son temps. Tous les contemporains qui en ont beaucoup parlé s’accordent à nous montrer en lui un homme fort âpre au gain. On lui prêtait là-dessus toutes sortes de bons mots1. La lenteur solennelle de son débit, la recherche de ses vêtements, ses hautes influences, en faisaient une espèce de grand seigneur, et c’est certainement celui de tous les médecins de cour qu’il y avait le plus de courage à attaquer de front.

Reste enfin l’équivoque de M. Tomès. Que ce soit Valot ou Daquin , nous allons le retrouver tout à l’heure parmi les premiers médecins de Louis XIV.

IV. Ce n’était pas une médiocre position que celle du premier médecin du roi. Il était classé à la cour parmi les grands officiers de la maison royale, n’obéissait qu’au roi lui-même, entre les mains duquel il prêtait serment, avait droit aux mêmes honneurs, aux mêmes privilèges

l. Pour le physique, voici le portrait que donne de lui Guy Patin : « Il ressemble fortement à un singe, ou à un magot et à une guenon. »

que le grand chambellan. Sa dignité lui conférait le titre de comte, qu’il transmettait ensuite à ses enfants, avec toutes les prérogatives de la noblesse. Il en portait la couronne dans ses armoiries. Il recevait en outre un brevet de conseiller d’État, en prenait la qualité, en touchait les appointements et en portait le costume dans les cérémonies1. Lorsqu’il se rendait à la Faculté, il était reçu à la porte par le doyen, les bacheliers et les bedeaux, même sans être lui-même docteur de Paris.

Mais le plus sérieux des privilèges de sa charge, c’était une véritable et très-importante juridiction sur l’exercice de la médecine et de la pharmacie dans tout le royaume. Cette juridiction s’étendait surtout aux matières concernant la médecine légale. C’était lui qui nommait directement, dans chaque ville, des chirurgiens experts pour faire des rapports en justice, et comme ces positions étaient très-recherchées, on conçoit quelle influence devait avoir celui qui en disposait souverainement, et j’ajoute, quelle source de bénéfices ce privilège pouvait devenir entre les mains d’un premier médecin peu scrupuleux.

Cette vente des charges était tellement dans les mœurs, que les places secondaires de médecins de la cour étaient ouvertement vénales. Fontenelie raconte avec admiration que Louis XIY, en formant la maison du duc de Berry, donna à Fagon la charge de premier médecin de ce prince, pour la vendre à qui il voudrait, et que Fagon

1 . Tous ces privilèges sont confirmés par Louis XIV, dans un édit de 1673.

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