GUERRE CIVILE
médité. On commence à comprendre que ce qui a été jusque-là, n’est pas tout ce qui pourrait être ; que l’antiquité n’a peut-être pas laissé en toute chose l’idéal du beau et du vrai; qu’après Aristote il y a encore quelque chose à faire ; prétention nouvelle, et, selon quelquesuns, inadmissible, que Ramus avait payée de sa vie, mais qu’il avait léguée à toute une génération.
En médecine, comme dans toutes les affaires de ce monde, le progrès ne peut être l’œuvre ni d’un jour, ni d'un homme. Tout le monde y concourt plus ou moins, même ceux qui le nient ; et ceux-là qui s’en disent les apôtres n’en sont pas toujours les meilleurs instruments. L'important, c’est que chacun y tende. Les innovations se succèdent, amenant avec elle des réactions nécessaires. L’innovation est quelquefois absurde ; la réaction est souvent aveugle et inique. Ces deux faces de l’esprit humain ont leurs représentants à toutes les époques ; mais enfin, la place est large entre ces deux extrêmes, et un jour vient où tout le monde s’aperçoit qu’un pas a été fait en avant. Ne rions pas trop de ces passions aujourd’hui éteintes, car c’est à elles que nous devons ce que nous sommes. La passion, c’est le trouble, sans doute ; mais c’est aussi la vie ; et un siècle est bien malheureux qui n’a pas eu sa part dans ces grands démêlés de la science.
En tout temps, pour passionner les intelligences, il faut au moins un mot qui serve à la fois de symbole et de drapeau de ralliement. Au dix-septième siècle, il y en eut deux : la circulation du sang et f antimoine.
LA CIRCULATION Dll SANG.
IL La circulation était née en Angleterre. Lorsque la découverte de Harvey fut connue en France, le premier sentiment qu’elle y excita fut la surprise. On. était tellement habitué aux vieilles théories de Galien, le foie occupait depuis si longtemps le premier rang, comme origine des vaisseaux et organes de la sanguification, enfin tout concordait si bien en apparence dans la doctrine de l’École , qu’il y eut à cette nouvelle un mouvement général de curiosité, puis d’incrédulité. Pourtant le nouveau système se présentait avec une grandeur étrange : « De même, disait Harvey, que les planètes circulent dans l’espace en décrivant toujours le même orbite, qui n’a ni commencement ni fin, l’eau circule entre la terre et le ciel, quand après être tombée sous la forme de pluie ou de rosée pour humecter et féconder le sol, elle s’évapore sous l’influence des rayons du soleil, et va former des vapeurs destinées bientôt à se condenser et à descendre de nouveau. C’est aussi en parcourant un cercle analogue que le sang nourricier de l’organisme se répand du cœur dans toutes les parties du corps, pour y porter la chaleur et la vie ; puis, refroidi et vicié par son contact avec ces parties, il revient au cœur y reprendre ses qualités premières, et retourne ensuite encore une fois aux organes d’où il était venu 1 . »
1 . Milne Edwards, Leçons sur la physiologie et V anatomie comparées, t. 111, p. 31 et seq. — Yoy. encore, sur l’histoire de cette découverte, Sprengel, Hist. de la médecine , trad. franc., t. IV, p. 83, et surtout l’excellent ouvrage de M. Flourens, Hist. de la découverte de la circulation du sang , Paris, 1834.
LES CIRCULATEUltS.
Quelques esprits d’élite furent tout d’abord séduits par ce que cette conception avait de sublime, et ajoutons aussi, par la variété et l’éclat des preuves dont Harvey avait entouré sa découverte. Il avait bien eu quelques prédécesseurs ; les vérités qu’il annonçait avaient bien été vues partiellement : ainsi Michel Servet avait exactement décrit le passage du sang des cavités droites aux cavités gauches du cœur, à travers les poumons; Césalpin avait remarqué que les veines se gonflent quand on y applique une ligature, et que ce gonflement a toujours lieu au-dessous du point comprimé ; Charles Estienne, Fabrice d’Aquapendente avaient étudié et décrit les valvules des veines ; mais nul n’avait eu du phénomène cette idée entière et nette qui seule constitue une découverte, et surtout nul n’avait étayé les vues de l’esprit sur une série bien coordonnée d’arguments et d’expériences. En un mot, c’était bien réellement une découverte dont il s’agissait, et l’une des plus grandes qui aient jamais honoré l’esprit humain.
Peut-être eût-elle rencontré moins de résistance, si, presque à la même époque, une autre découverte anatomique, d’une immense portée, ne fût venue compléter la première, en achevant de détruire la vieille théorie de la primauté du foie. En 1622, un heureux hasard avait fait découvrir à Gaspard Aselli, anatomiste italien, l’existence des veines lactées , comme il les appela, lesquelles, partant de l’intestin, charriaient les produits de la digestion. Mais imbu des idées galéniques, et trompé d’ailleurs par les apparences, il avait fait aboutir