‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 79 sur 223 · DÉCOUVERTE DES VAISSEAUX LYMPHATIQUES · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DES VAISSEAUX LYMPHATIQUES

professeurs de cette célèbre école l’écoutèrent attentivement, et furent obligés de se rendre à l’évidence des faits qu’il leur mettait sous les yeux; mais que l’un d’eux, résumant leur pensée à tous, en face d’un événement si imprévu, s’écria douloureusement : Quid de nostra fiet medicina? Là était en effet la question.

Mais alors, que faire du foie? C’était embarrassant. Il y eut des réformateurs assez intrépides pour déclarer que son règne était définitivement passé , qu’il était mort, et qu’il ne fallait plus songer qu’à l’enterrer. L’un d’eux, Thomas Bartholin, alla même jusqu’à lui faire une épitaphe :

SISTE . VIATÜR . CLAUDITUR . HOC . TUMULO . QUI . TUMULAVIT . PLURIMOS.

PR1NCEPS . CORPORIS . TUI . COCUS . ET . ARBITER . HEPAR . NOTUA1 . SÆCULIS . SED.IGNOTUM.NATURÆ.QUOD.NOMINIS.MAJESTATEM.ET.DIGNITATIS, FAMA . FIRMAYIT . OPINIONE . CONSERVAVIT . TANDIU . COX1T .

DONEC . CUM. CRUENTO . IMPERIO . SEMETIPSUM . DECOXERIT . ABI . SINE .

JECORE . V1ATOR . BILEMQUE . HE PATI . CONCEDE . UT . SINE .

BILE . BENE . T1BI . COQUAS . ILLI . PRECERIS . ' .

Et plus tard, lorsqu’on lui poussait des arguments tirés des fonctions du foie , Bartholin répondait imperturbablement : « C’est impossible, puisqu'il est mort 2. »

L’homme qui, à Paris, eut le mérite (si c’en est un) de comprendre le plus tôt et le mieux toute la gravité

1 . Defensio lacteorum et lymphaticorum , et dubiorum anatomicorum contra Riolanum, 1655. Thomas Bartholin, fils de Gaspard, était professeur à la Faculté de Copenhague. Il avait étudié à Paris, et y avait conservé de nombreuses relations. Il entretenait une correspondance avec Guy Patin.

2. Bartholin, Responsio de experimentis Bilsianis et difficili hcpatis resurrectione. 1661.

RIOLAN.

lu coup porté par les nouvelles découvertes aux docrines médicales régnantes, ce fut J. Riolan. Les conéquences pratiques dont elles étaient grosses ne pouaient échapper à sa sagacité ; et ce ne fut ni par aveuglement ni par routine, qu’il s’engagea dans cette voie :e résistance opiniâtre, où il s’est si tristement illustré, Qais bien plutôt par une vue très-claire des périls où liait, selon lui, sombrer la médecine tout entière. Ce ;rand exemple a de quoi faire réfléchir. Riolan était )in d’ètre un homme ordinaire : nul n’a jamais eu lus que lui, et n’a gardé plus constamment le feu sacré e la science; et je ne parle pas seulement de l’érudiion (quoique la sienne fût immense), mais de cet mour passionné de la vérité, qui cherche à se satisfaire, noins dans les livres, que dans l’étude attentive et coninuelle de la nature. Anatomiste habile et profond, fort levé au-dessus des préjugés de son temps, qui interiisaient au savant l’usage du scalpel et les manipulaions du laboratoire, il ne cessa de prêcher d’exemple, onviant la jeunesse aux travaux sérieux et pratiques, à observation des faits, et animé lui-même d’une vériable passion pour l’anatomie, qu’il a enrichie de pluieurs découvertes importantes L 11 joignait à ces quaités une merveilleuse aptitude pour l’enseignement , me diction élégante, parfois une véritable éloquence, t, ce qui ne gâte rien, des connaissances littéraires fort

1. Notamment sur les appendices graisseux du côlon, sur la imposition des canaux biliaires, sur la structure de l’utérus, sur os hyoïde et la charpente musculaire de la langue, etc., etc.

RIOLAN.

étendues, servies par la mémoire la plus heureuse. Comme ouvrage didactique, son Anthropographie est un chef-d’œuvre. Des descriptions d’une exactitude minutieuse y sont à chaque instant rehaussées par d’ingénieuses réflexions, par des citations pleines d’àpropos, d’esprit, de bon goût, sans prolixité et sans fatras, dans la mesure nécessaire pour rendre attrayante et facile la lecture d’un ouvrage scientifique. Le style en est de la plus pure latinité; et je ne doute pas que, si cet ouvrage était écrit en français, il ne fût lu, même aujourd’hui, avec plaisir. Il fallait bien qu’il en fût ainsi, pour que Riolan fût parvenu, à force de talent, à maintenir un instant la balance égale entre l’erreur et la vérité. Aussi est-il remarquable qu’il est le seul adversaire, que l’immortel Anglais, peu enclin à la controverse, ait jugé digne d’une réponse. Quant au fond du débat, il est difficile de croire que Riolan ne fût pas sincère. Qu’il se soit glissé de la mauvaise foi dans certains détails de sa polémique, je le yeux bien; mais ses écrits n’en portent pas moins la trace d’une conviction profonde ; et il n’en est que plus triste pour l’histoire de l’esprit humain , de voir tant de talent dépensé pour une si mauvaise cause.

Telle est la puissance de l’éducation : nourri des doctrines de la Faculté de Paris, il s’était comme identifié avec Galien ; et, s’il admettait volontiers qu’on pût y ajouter quelque chose, il lui paraissait insensé qu’on songeât à le contredire sur les points essentiels. Une sorte d’instinct lui faisait prévoir, peut-être mieux

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