CHAPITRE VI
Les Chirorgiens. — Origine et progrès da collège de Saint-Gôme. — Adoption des barbiers an quinzième siècle. — Comment ils arrivèrent pea à peu à pratiquer la chirurgie. -^ Influence du premier barbier du roi. — Pléiade chirurgicale de la fin du seizième siècle. — Insurrections des barbiers contre la Faculté. — Contrat de 1644, — État des choses à l'avènement de Louis XIV. — Luttes continuelles à l'occasion des dissections en commun. — Procès et arrêt de /660. '— Période de décadence de la chirurgie en France. — OrganisaUoo intérieure des Collèges de chirurgiens à Paris et en province. — Les Apothicaires. ^ Guybert et le Médecin charitable, — Encore un procès.
I. Dans la plupart des villes d'Italie, on peut voir au-dessus de la boutique des barbiers une enseigne, toujours la même, représentant un bras nu d'où part un jet de sang, qui tombe dans un vase placé à côté. Au-dessous sont inscrits ces mots : Barbitonsore, basso chirurgo. Ce qui existe aujourd'hui en Italie existait aussi en France, il n'y a pas encore bien longtemps : le privilège de faire des saignées (et nous avons vu combien on en faisait) appartenait à peu près exclusivement aux barbiers.
On s'est fondé là-dessus, pour dire et pour répéter que la saignée a été le point- de départ de la chirurgie tout entière, qui se serait ensuite étendue et perfectionnée, et que les premiers chirurgiens ont été des barbiers. C'est une erreur que partagent même beaucoup de
chirurgiens de nos jours ; ils se font de l'origine de leur art une idée trop modeste. Il est vrai qu'au siècle dernier^ on disait les chirurgiens-barbiers pour désigner une seule et même profession. Mais c'était là le résultat d'une révolution toute moderne.
Dans le courant du dix-septième siècle, et surtout pendant les années 16S5 à 1660, la Faculté de médecine eut à soutenir contre la chirurgie des luttes violentes et acharnées. Pour les comprendre, il faut absolument reprendre les choses de plus haut.
La chirurgie est aussi ancienne que la médecine, ou, pour parler plus exactement, la chirurgie et la médecine ne forment qu'un seul et même art ; car elles se fondent sur les mêmes principes, se proposent le même but, et diffèrent tout au plus par la nature des procédés employés ; à tel point qu'on n'a jamais "réussi, ni scientifiquement, ni pratiquement, à poser les Umites qui les séparent l'une de l'autre. Toutes deux partent de l'anatomie et de la physiologie, ou, en d'autres termes, de la connaissance de l'homme en état de santé, pour s'élever ensuite à l'étude des troubles qui peuvent survenir dans l'organisation, et pour en déduire les moyens d'y porter secours ; toutes deux sont obligées de tenir également compte, et des lésions locales, et de l'état général des forces du malade, par la raison bien simple que tout se tient dans l'homme, et qu'il est impossible de séparer ce que la nature a uni. En quoi donc consiste la différence ? en ce que la médecine traite les maladies des organes internes, tandis que la chirurgie s'occupe
des lésions exposées aux regards? Mais alors pourquoi l'usage a-t-il prévalu de confier à un chirurgien le traitement d'une plaie du poumon, et à un médecin ^elui des affections de la peau ? On pourrait multiplier ces exemples à Tinfini. Telle maladie qui était du ressort de la médecine, il y a vingt ans, a passé depuis dans le domaine de la chirurgie, et réciproquement. La même maladie, chez le même individu, est souvent médicale au début, et chirurgicale à la fin. En réalité, pour un homme instruit, il y a nécessité de cultiver à la fois ces deux branches de Tart de guérir. Les anciens n'ont jamais fait cette distinction , et ils ne la soupçonnaient même pas. Hippocrate, Galien, Celse, Arétée, traitent indifféremment, dans leurs ouvrages, des maladies internes et externes, des médicaments et des opérations. Nous avons assisté à l'origine de la Faculté de médecine de Paris; nous avons vu ses membres astreints, pendant plusieurs siècles, à la loi du célibat ecclésiastique, soit qu'ils fussent ou ne fussent pas réellement engagés dans les ordres. Cette période sacerdotale de la médecine en France rappelle les temps antérieurs à Hippocrate, où l'on allait dans les temples demander aux oracles des avis pour la guérison des malades. Un tel état de choses dut avoir une conséquence nécessaire : c'est qu'à côté de ces médecins. ecclésiastiques cantonnés autour du bénitier de Notre-Dame, il exista, depuis une époque qu'il est impossible d'assigner, des laïques qui allaient chez les malades eux-mêmes, leur porter les secours que réclamait leur état.
SËPARATIOiN DE LA MÉDECINE ET DE LA CHIRUKGIE. 281
De plus, la qualité de chanoines interdisait aux médecins de ces temps antiques un certain ordre de soins. Ecclesia abhorret a sanguine^ est un adage très-ancien dans TÉglise. Il était défendu aux prêtres de verser le sang, même dans l'intérêt des malades. Mais s'il leur était défendu de faire des saignées et des opérations, il ne leur était pas défendu de les prescrire ; et dès lors il était naturel qu'il se trouvât des gens tout prêts à exécuter leurs ordonnances, moyennant rétribution; ces subalternes devaient prendre, en outre, dans leurs attributions, toutes les pratiques que la décence interdisait à des hommes d'église et à des clercs.
Mais ce n'est pas la seule raison qui sépara la chirurgie de la médecine. Il faut y joindre un préjugé qui tient à toutes les racines des mœurs féodales : c'est que tout exercice manuel est avilissant et compromet la dignité de celui qui s'y livre. De même que les nobles ne pouvaient, sans déroger, pratiquer le commerce ou les professions d'artisans ou de laboureurs, de même les savants, ou soi-disant tels, considéraient comme tout à fait indigne d'eux de descendre aux manœuvres opératoires. Ils les confiaient à d'humbles ouvriers, qu'ils reléguaient dans leurs boutiques. — Ce préjugé était encore dans toute sa force au dernier siècle, et l'on n'oserait affirmer qu'il soit, aujourd'hui même, absolument disparu. Les chirurgiens répondaient qu'il est absurde de considérer comme un travail mécanique un art qui s'appuie sur des données toutes scientifiques, et qui suppose des études préalables où l'intelligence peut se