ORGANISATION INTÉRIEURE
Toutes ces mesures partielles, et la confusion totale qui en résulta, sont la meilleure preuve de l'insurmontable difficulté qu'il y avait à mettre la chirurgie ailleurs qu'à sa véritable place, c'est-à-dire à la Faculté de médecine. Forcée de subir une alliance bizarre, formée d'éléments incompatibles, cette profession fut condamnée à languir pendant longues années. De toutes les fautes de l'ancienne Faculté, il n'en est pas dont la postérité doive lui demander un compte plus sévère. Pour de misérables questions de préséance, elle retarde d'un siècle les progrès de la chirurgie ; elle l'eût anéantie s'il eût été possible. Malgré la rare distinction de quelques-uns de ceux qui l'exercèrent, la chirurgie ne sortit de l'état d'infériorité où l'avait placée l'arrêt de 1660, que bien longtemps après, lorsque le temps et la nécessité des choses eurent reconstitué en deux wofessions distinctes les barbiers barbants d'une part, t de l'autre les chirurgiens. Ce fut alors qu'à l'instigation e La Peyronie, Louis XV créa l'Académie royale de chirurgie. On sait l'éclat que jeta sur le dix-huitième siècle cette célèbre compagnie, qui sans doute eût fini par faire disparaître la Faculté, si la Révolution ne lui eût épargné cette tâche en les détruisant toutes deux.
X. Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'organisation intérieure du corps des chirurgiens, telle qu'elle résultait des divers événements dont on vient de Ure le récit. Malgré les hautes prétentions dont nous avons été plusieurs fois témoins, malgré les édits royaux qui lui
assurent le rang et les honneurs des arts libéraux, la chirurgie, à cette époque de son histoh^e, c'est là son caractère distinctif, est organisée comme un véritable commerce. Les noms des fonctionnaires qui la gouvernent sont les mêmes que dans les diverses corporations marchandes. Non-seulement les barbiers-chirurgiens tiennent boutique', mais leur industrie constitue un véritable fonds, si bien qu'après la mort du mari, la veuve est autorisée à continuer ses affaires, à la condition de faire agréer par la compagnie un pre^ mier garçon, capable d'exercer les fonctions du défunt. En réalité, les innombrables procès intentés par la Faculté, et terminés à son avantage, n'avaient d'autre but que de faire consacrer d'une manière définitive ce caractère, qui mettait entre ses adversaires et elle une limite infranchissable.
La communauté de Saint-Côme, destituée de ce nom de collège, qui lui était si cher , avait son siège sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'École pratique de la Faculté de Médecine. C'est là que se tenaient les assemblées générales, qu'étaient déposés les registres de la compagnie. Elle se composait : du premier chirurgien du roi, de son lieutenant, de quatre prévôts, d'un receveur , d'un greffier , et enfin de l'ensemble des maîtres. Ceux-ci étaient répartis en quatre classes, ayant chacune à leur tête un prévôt. Les charges, à l'exception des deux premières, étaient électives. Les
1. Un édit de 1666 ordonnait aux maîtres chirurgiens de tenir boutique ouverte^ sous peine d'amende.
318 ORGAmSATIOlf HfTÉmBUBE
élections se faisaient chaque année en assemblée géoéraie, au mois de mars. Les prévôts étaient nommés pour deux ans et renouvelés par moitié. Ils devaient avoir au moins douze ans de maîtrise, et ne pouvaient être nommés que deux fois. Ils avaient pour fonction de veiller à l'observation des statuts, d*emp6cher Texercice illégal de la chirurgie, de poursuivre les délinquants devant le lieutenant de police. Ils pourvoyaient à la célébration du service divin, consistant en premières vêpres la veille de saint Cême^ messe solennelle, vêpres et salut, le jour de la fête, et le lendemain service pour le repos de Tàme des confrères trépassés; tous les maîtres étaient tenus d*y assister, ainsi qu'à une messe célébrée tous les premiers lundis du mois, et après laquelle une consultation gratuite était donnée aux pauvres malades.
Les assemblées se faisaient sur la convocation du premier chirurgien ou de son lieutenant. Il y occupait la première place ; après lui venaient les fonctionnaires en charge, puis les chirurgiens de la reine, ceux des enfants de France, et enfin les maîtres, suivant Tordre de leur réception. Pour éviter les questions de préséance , deux bancs spéciaux étaient disposés, l'un à droite du président pour les docteurs en médecine, l'autre à sa gauche pour les chirurgiens du Châtelet. Des amendes punissaient les absents. Les infractions au respect de la hiérarchie étaient passibles de peines disciplinaires, et mênae de l'exclusion, pour les cas graves.
En outre, le bureau constituait un conseil permanent, qui s'adjoignit plus tard seize autres membres, et qui s'assemblait chaque semaine pour l'expédition des affaires courantes. Pour les questions de quelque importance, on pouvait s'assembler le premier lundi du mois, à l'issue du service divin. Chaque année le lieutenant du premier chirurgien devait visiter toutes les boutiques de la communauté, et veiller à ce qu'il ne s'y commit aucun abus. Il avait surtout pour mission d'entretenir entre les maîtres des rapports de bonne confraternité. A cet égard, les règlements prenaient des précautions minutieuses. Un maître qui eût enlevé un apprenti à l'un de ses confrères eût été sévèrement puni. Sauf le cas d'un péril évident, il était défendu, sous peine de SOO livres d'amende, de lever , un appareil placé par un autre chirurgien, autrement qu'en sa présence. Il n'y a d'association possible qu'à la conditi'on d un respect absolu du droit de chacun par tous.
XI. On voit, par ce qui précède, qu'il n'y avait pas, à proprement parler, des élèves en chirurgie suivant un cours commun d'études, mais bien de véritables apprentis, attachés chacun à la personne d'un maître ou patron ^ formés par lui à la pratique, mais soumis à certains actes probatoires avant d'entrer eux-mêmes en qualité de maîtres dans la communauté. Il y avait
i • Chaque maître ne pouvait avoir plus d*un apprenti.
320 ORGANI&àTION IRTftRIBURB
cependant dans les hôpitaux, et notamment à THôtel- Dieu des places de garçons chirurgiens ou à^premim compagnons nommés pour six ans, et destinés à servir les pauvres, sous les ordres du chirurgien traitant. Ces places correspondaient, à peu de chose près, à ceUes des internes d'aujourd'hui. La nomination se faisait au concours : le jury se composait des administrateurs de l'hôpital, du substitut du procureur général, et autres notabilités administratives ou commerciales , voire même de médecins. Ces compagnons, en raison des services qu'ils rendaient, et de l'instruction qu'ils étaient censés acquérir pendant ce long et rude apprentissage, obtenaient une réduction considérable des frais d'examen, et la dispense d'une partie des épreuves imposées aux aspirants à la maîtrise ^
L'enseignement officiel se donnant dans l'amphithéâtre de la Faculté de médecine, celui de Saint^Côme ne devait consister qu'en des conférences ou démonstrations pratiques, d'où la théorie devait être, autant que possible, absente. A cet effet, l'un des anciens maîtres était désigné chaque année par la communauté. Les rè-
1 . Ambroise Paré regardait son séjour de trois ans à THôtel-Dieu de Paris comme un de ses plus beaux titres : « Faut sçayoir que par Tespace de trois ans i'ay résidé en THostel-Dieu de Paris, ou i'ay eu le moyeu de yeoir et connoistre (eu esgard à la grande diuersité des malades y gisans ordinairement) tout ce qui peut être d'altération et maladie au corps humain : et ensemble y apprendre sur une infinité de corps morts tout ce qui se peut dire et considérer sur Tanatomie, ainsi que souyent i*en ay fait preuue très suffisante» et cela publiquement à Paris ^ aux escholes de médecine. » {Awi au lecteur.)
glements ne lui laissaient le droit de faire d'une façon complète que le cours d'opérations. Encore y mettaientils de singulières restrictions : les cadavres appartenant de droit à la Faculté, il était spécifié que les démonstrations se feraient sur des animaux pour les opérations du ventre et de la poitrine, et sur la tête d'un veau pour l'opération du trépan ! Voilà où mène la logique. Nous avons vu comment l'enseignement des chirurgiens de Saint-Côme ne fut, heureusement pour la science, qu'une longue et opiniâtre protestation contre ce système de prohibitions vexatoires. Nous n'avons pas à y revenir. Ajoutons, comme trait caractéristique, que, par une mesure dont le besoin s'était fait sentir plus d'une fois, défense était faite aux élèves de se présenter aux leçons avec épées, cannes ou bâtons.
Pour être reçus maîtres, les aspirants devaient faire le grand chef-d'œuvre. Nul n'y était admis, s'il n'avait l'âge de vingt-deux ans. Cependant une dispense de deux années pouvait être accordée aux fils de maîtres. Pour s'y présenter, il fallait avoir deux ans d'apprentissage, et en outre avoir travaillé trois ans sous un maître, ou un an au moins à l'Hôtel-Dieu. Les interrogations portaient « tant sur la connaissance du corps hurhain, sujet de chirurgie, maladies externes qui aviennent en lui, comme apostèmes, plaies, ulcères, fractures et dislocations, et autres dépendances de la chirurgie, que sur la connaissance des remèdes et médicaments tant simples que composés, comme onguents, emplâtres, cérats, pultes, poudres, liniments, huiles, céroûannes
SS2 0II6ANI8ATI0N IHTtHISmiB
et toutes espèces de pirotiques, tant actuels que potentiels : comme aussi sur les opérations qui sont nécessaires pour la guérison desdites maladies; ensemble seront tenus de faire pour chef-d'œuvre démonstration anatomique du corps, ou de quelque partie d'icdui, avec les opérations chirurgicales, comme bandages, saignées, appUcations de cautères, trépans et autres ^i»
L'aspirant se présentait, assisté d'un conducteur pris parmi les maîtres, lequel, dans le cas où l'apprenti n'aurait pas fait les démonstrations suivant les règles, devait réparer sa faute. Après une requête et une légère interrogation préalable, sous le nom de tentative, le candidat était immatriculé pour le premier examen. On lui fixait le jour de l'assemblée générale, et il était chai*gé de porter chez les mattres le billet de convocation. Chaque examen ne pouvait durer moins de deux heures. Un ou deui docteurs en médecine y assistaient à une place d'honneur; mais, depuis longues années déjà, ils n'interrogeaient plus. Us recevaient trois livres pour cette assis- ' tance muette. L'examen était fait, devant tous les mattres, par quatre d'entre eux tirés au sort, par le premier chirurgien ou son lieutenant, par les prévôts et le doyen d'âge. L'épreuve finie, le candidat se retirait, et l'assemblée prononçait sur son compte. S'il était jugé capable, on le renvoyait à deux ans pour Ventrée en sematne»
On donnait ce nom à une série d'épreuves qui du-