‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 16 sur 222 · LE DOCTORAT · texte numérisé non relu

LE DOCTORAT

revenir trop souvent. Le discours de Hazon, que j'ai cité plus haut, et auquel j'ai emprunté bon nombre des détails qu'on vient de lire, peut être considéré comme un des modèles du genre. Le président proposait en outre au candidat une question à résoudre, et engageait une discussion avec lui. Deux ou trois autres discours terminaient la séance.

Quelques jours après , le futur docteur, escorté de deux bacheliers et des appariteurs de l'École, allait rendre visite à chacun des docteurs régents, et les invitait à venir assister, en grand costume, à sa réception. Comme on le voit, Tusage des visites académiques ne date pas d'hier.

Le jour venu, le récipiendaire précédé des massiers et des bacheliers, ayant son président à sa gauche, et suivi des docteurs chargés d'argumenter contre lui, se rendait à la grande salle de l'école, et montait en chaire avec le président. Le grand appariteur s'approchait de lui , et après l'avoir salué , lui disait : Domine doctorande^ antequam incipias^ habes tria juramenta , Et il lui proposait ces trois articles du serment ce : 1® Vous observerez les droits , statuts, lois et coutumes respec- ^tables de la Faculté; 2° Vous assisterez le lendemain de la Saint-Luc à la messe pour les docteurs décédés; 3® Vous lutterez de toutes vos forces contre tous ceux qui pratiquent Ulicitement la médecine, et vous n'en épargnerez aucun , à quelque ordre ou à quelque condition qu'il appartienne. » — Vis istajurare? Et le candidat répondait cet immortel Juro qui fut le dernier mot

54 l'ancienne faculté.

de Molière. Alors le président, après une brève exhortation^ se tournait de son cAté, prenait un bonnet carré ^ avec lequel il traçait dans l'air le signe de la croix, et après le lui avoir mis, de deux doigts de la main droite, il lui donnait un léger coup sur la tête. Après quoi il lui donnait Taccolade. De ce moment, le monde possédait un docteur de plus.

Comme pour faire immédiatement acte de maîtrise, il faisait alors ce qui ne lui avait jamais été permis jusquelà : il proposait lui-même une question à l'un des docteurs présents, assis à l'une des chaires inférieures. Cette première argumentation finie, le président eu engageait une seconde avec celui qui avait présidé l'acte de vespérie, et le nouveau docteur terminait la séance par un discours de remerctment, à Dieu, à la Faculté, à ses parents et amis convoqués pour la circonstance. Les statuts ordonnent que ce discours soit élégant. A la Saint-Martin suivante, il faisait les honneurs de son nouveau grade , en présidant une thèse quodlibétaire hors tour. C'était ce qu'on nommait l'acte pastillaire, soit parce qu'il était suivi d'une distribution générale de bonbons, soit parce que le jeune président faisait hommage au doyen de pastilles de sucre, où était gravée l'image du chef de la Faculté. Le lend^-

1. S*il faut en croire Vasquier (Recherchée de la France^ IV , 9), ]e bonnet était emprunté aux anciens Romains , et signifiait que le docteur était dorénavant affranchi de la servitude des écoles. — L*usage voulait de plus que le récipiendaire donnât à son président un bonnet neuf et des gants.

l'acte PASTILLAIRE. 55

main, il était inscrit snr les registres, et entrait, pour dix ans, dans F ordre des jeunes. Et pour qu'il n'y eût pas de malentendu possible, tous les ans, à la première thèse quodlibétaire, le grand appariteur donnait lecture publique de la liste des docteurs \ivants.

X. Je n'ai pas voulu interrompre l'exposition de tous ces vieux usages, qui sont si loin de nous, plus encore par les mœurs que par les dates, pour faire ressortir, ce que chacun voit d'ici, la frappante analogie, pour ne pas dire la similitude parfaite, qui existe entre ces solennités scolastiques et la fameuse Cérémonie du Malade imaginaire. Qui se souviendrait aujourd'hui de ces choses, si Molière ne les avait immortalisées par le ridicule? Certes, il pourrait en dire, et avec plus de raison, ce que Boileau disait de Cotin :

Eh ! qui saurait sans moi que Cotin a prêché?

Qu'on me permette pourtant une réflexion. Si Molière n'avait jamais existé, et qu'un jour quelque érudit, venant à fouiller dans les rayons les plus obscurs d'une bibliothèque, s'amusât à reconstruire, par pure curiosité, l'histoire que je viens d'esquisser, quelle serait, en la lisant, l'impression du public ? Peut-être se trouverait-il, en l'an de grâce 1862, à peu près autant de gens pour admirer tout cela que pour en rire ; de quoi l'on pourrait faire un appendice à l'éternelle querelle des anciens et des modernes. Pour moi, j'avoue humblement que je ne saurais auquel des deux partis donner tort.

Molière me force à rire, et je ne suis pas maître de m'en empêcher; et pourtant je ne saurais me persuader que tous ces bons docteurs qu'il a si fort malmenés, fussent gens absolument ineptes ; ni, d'une façon plus générale, que le ridicule ait jamais été quelque chose d'absolu. Ce qui sera toujours risible , ce sont des pratiques démenties par les opinions et par les mœurs; mais il faut être bien sûr de soi, pour railler, de propos délibéré, une classe d'hommes qui fait sérieusement une chose qu'elle estime sérieuse ! Hélas ! que dira-t-on de nous dans deux cents ans? Quoi qu'il en soit, des choses les plus graves aux plus grotesques, il n'y a bien souvent qu'un intervalle fort mince, où se place, pour les juger, l'observateur de la nature humaine, et d'où l'écrivain prend des types qu'il empreint de son génie, et qui forceront un jour la postérité à être de son avis.

Ce qui me reste à faire est maintenant bien simple ; car le rapprochement entre la comédie et la réalité se fait de lui-même. On sait l'origine de celte inimitable bouffonnerie. C'est chez madame de la Sablière, après un de ces joyeux soupers où se donnaient rendez-vous les beaux esprits d'alors, et où assistaient Boileau, La Fontaine, et la célèbre et spirituelle Ninon de Lenclos, c'est là que la Cérémonie fut composée tout d'un traita MoUère fournit le canevas, chacun y mit son mot. Il est plus que probable qu'il se trouvait dans le salon de la belle marquise deux ou trois médecins plus ou moins

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