‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 175 sur 222 · FACULTÉS DE L'AME · texte numérisé non relu

FACULTÉS DE L'AME

Nous connaissons en effet dans l'univers trois sortes d'âmes : les âmes végétative, sensitive et raisonnante, correspondant aux trois degrés de la création vivante : les plantes, les animaux, l'homme. De ces trois degrés, les deux supérieurs n'existent jamais isolés. Si, dans les plantes, l'âme végétative existe seule, chez les animaux l'âme sensitive est en quelque sorte greffée sur l'âme végétative, et l'homme possède à la fois l'âme végétative, sensitive et raisonnante. Est-ce à dire pour cela que l'homme ait trois âmes? On sait combien Aristote lui-même a varié sur ce point essentiel, et quelle ample matière de discussion ses textes fournissent aux commentateurs. Tantôt l'âme est en effet triple ; tantôt les deux âmes inférieures existent en puissance dans l'âme supérieure, à peu près comme le triangle est compris dans le carré, et celui-ci dans le pentagone, sans cependant que le pentagone soit ni le carré ni le triangle. Après n'avoir possédé qu'une âme au début, l'homme en acquiert une seconde, puis une troisième, et ce travail d'évolution se faisant sans interruption, la dernière venue absorbe en elle-même les deux précédentes. — Je n'ai pas à faire remarquer ici les défauts cent fois signalés de ces vues abstraites et mathématiques, ni les singuUères méprises commises par Aristote tout le premier en présence de cet être ambigu qui n'est que Tacte du corps, et qui pourtant est supérieur au corps *.

L'unité, la simplicité de l'âme humaine, est professée

1. Voy., sur toute cette questiou, WaddiDgton-Rastus, Ptyckih logie d*Ari8tote.

avec beaucoup plus de fermeté par la physiologie de TÉcole. C'est une substance spirituelle, une et indi^sible, dans le sens complet que la philosophie chrétienne a donné à ce mot. Comme telle, elle est immédiatement créée par Dieu : Dei soboleSj propago^ delibatio. Je ne me charge pas d'accorder cette doctrine avec celle que j*exposais il n'y a qu'un instant, à propos des esprits animaux. Je me borne à la constater.

L'âme est donc simple ; mais elle a des manifestations variées, qui sont les facultés. Tout en restant partout identique à elle-même, elle présente des aspects différents, suivant les instruments dont elle se sert. Il s'agit d'embrasser dans une classification,toutes les facultés, tant corporelles que morales. Cette classification reposera sur les mêmes principes que celle des esprits. Â chaque espèce d'esprits correspond une faculté à laquelle ils sont subordonnés ; et, bien qu'il soit fort difficile de décider si l'âme réside effectivement dans un organe, on est du moins obligé, .pratiquement, de localiser chaque faculté, et Ton se tire d'embarras en la plaçant virtuellement dans le siège qu'on lui assigne. 11 y a donc une faculté naturelle ou végétative située dans le foie, une faculté vitale dans le cœur, une faculté animale dans le cerveau.

Chacune est susceptible d'un certain nombre de subdivisions : ainsi, pai' exemple, la faculté naturelle comprend la faculté nourricière, la faculté auctrice et la faculté procréatrice. — Prenons en particulier la faculté nourricière ; nous la trouverons susceptible d'être en-

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core morcelée, et l'analyse y découvrira une faculté attractrice, rétentrice, assimilatrice, expultrice, etc., etc. Tout cela signifie en français que le phénomène de la nutrition comprend plusieurs temps. L'organe attire à lui les matériaux dont il doit vivre; puis il les garde un certain temps pour les élaborer, se les assimile^ et enfin expulse les résidus inutiles; ce sont les faits eux-mêmes savamment décorés d'un beau nom. Pourquoi le foie pompe-t-il dans les intestins le chyle dont il fera le sang? Rien n'est plus simple : c'est qu'il a la faculté attractrice. Pourquoi l'utérus renferme -t- il pendant neuf mois le produit de conception? C'est qu'il a la faculté rétentrice ; et s'il le chasse enfin au dehors, c'est qu'il a la faculté expultrice *.

Malebranche a relevé quelque part avec esprit le ridicule de ces explications, à la mode de son temps : « Us répondent hardiment et sans hésiter à ces questions obscures et indéterminées : D'où vient que le soleil attire les vapeurs, que le quinquina arrête la fièvre quarte, que la rhubarbe purge la bile, et le sel polychreste le phlegme?Mais ils se rendraient ridicules à tout le monde, s'ils supposaient un mouvement d'attraction et des facultés attractrices, pour expliquer d'où vient que les chariots suivent les chevaux qui y sont attelés, et une faculté détersive dans les brosses pour nettoyer les ha-

1. Cur testes seminiferi, mammae lactiferae, ventriculus chyliferus, hepar sanguificum? Veteres uno verbo respondebant liœc fieri "jTcçuKOTwç ; non minus hoc esse illis naturale, quam igni calefacere. (Riolan, loc. cit.)

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bits, et ainsi des autres questions ^ i» Si, en effet, une pareille méthode n*avait d'autre inconvénient que de mettre des mots à la place des choses, ce ne serait que demi-mal. Mais, lorsqu'on a longtemps pâli sur ces divisions et subdivisions, comment se figurer que ron n'a rien appris, et que l'on a travaillé dans le vide? Et comme on ne cherche à apprendre que ce qu'on croit ignorer, il en résulte qu'il n'y a pas de plus sûr moyen pour arrêter les recherches et les expériences. Ces sub« tilités , dont l'inanité saute aux yeux, lorsqu'on a pris soin de les dépouiller de l'appareil scientifique dont elles s'entourent, deviennent d'autant plus spécieuses, qu'elles sont encadrées dans un système plus général. Peu à peu l'esprit se déshabitue de l'observation des faits; en croyant interpréter la nature, il analyse ses propres conceptions; et, par un singulier mirage, à force de caresser une idée, il la réalise, il la personnifie, il lui prête de nouvelles qualités qu'il personnifie à leur tour, et va ainsi, d'hypothèses en hypothèses, jusqu'à ce qu'il ait construit un fragile château de cartes, qui n'attend, pour s'écrouler, que le premier souffle du bon sens et de l'expérience.

Il en va de même pour la faculté vitale, la plus simple de toutes. C'est elle qui, par les esprits dont elle dispose, préside aux mouvements du cœur, veille à la consei'vation du calorique inné et de l'humide radical, produit la diastole pour attirer l'air des poumons dans le

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