LE PRÉSIDENT
« Audivistis, viri clarissimi, qvtsm bene, quam apposite responderit Baccalaureus Tester :
eum, si placet, tempore et loco commendatum habebitis. »
Après de si brillantes épreuves, la réception du candidat ne saurait être douteuse. Aussi Molière lui fait-il grâce du vote, qui doit prononcer sur son sort, pour l'admettre, sans plus tarder, à prononcer le serment en trois articles. Le premier article est presque copié sur l'original.
1. Entre autres, cette description si complète et si curieuse, que le huitième docteur donne d'une jeune fille atteinte de chlorose. Sur quoi le savant bachelier ne craint pas de changer sa médiCfition ordinaire : « In nomine Hippocratis, benedictam cum bono garçone conjunctionem imperare. » J'ai peur que ce ne soit ici Ninon qui intervienne pour prescrire ce remède galant. Cependant on trouve dans les thèses de la Faculté des réponses non moins hasardées.
Juras gardare staluta Per Facultatem praescripta Cum sensu et jugeamento.
1® « Quod observabis jura, slatuta, leges el laudabiles consuetudines hujus ordinis. »
Le deuxième article, roulant sur une pratique religieuse, l'assistance à Toffice pour les docteurs décédés, ne pouvait décemment être reproduit. Molière y substitue heureusement un serment de professer pour ï ordre des anciens ce respect aveugle, qui était comme la seconde religion de la Faculté :
Essere in omnibus
Gonsultalionibus
Ancieni aviso,
Aut bono, aut mauvaiso.
Quant au troisième article, un peu différent dans la forme, il signifie au fond absolument la même chose, et nul docteur ne l'eût désavoué.
De non jamais te servire De remediis aucunis Quam de ceux seulement doctse Facultatis, Maladus dût-il crevare Et mori de suo malo.
3<* « Quod lotis viribus contendes adversus medicos illicite practicantes, nulli parcendo, cujuscunque ordinis aut conditionis fuerit. »
Juro I répète, chaque fois le candidat. Et le président lui enfonce à coups de poings le bonnet sur la tête, en prononçant une formule, qui est évidemment une réminiscence de la bénédiction du chancelier.
Ego cum isto boneto Venerabili et docto.
Donc tibi, et concedo
Auctoritate sedis apostolicae Qua fungor in hac parte.
Do tibi Licentiam
LA GÉRÉMONIB
Legendi, loterpretandi Et faeiendi Medicinam, hic et ubique ierrarom.
Virtutem et puissanciam Medicatidi, Purgandi, Seignandi, Perçandi, Taillandi, Goupandi, Et occidendi Impune per totam terrain ;
Je n'ai ici qu'une toute petite réserve à faire. Medicandi, purgandi, rien de mieux. — Passe encore pour occidendi. Mais seignandi, perçandi, taillandi^ coupandi I c'est presque toute la chirurgie ; autant d'anachronisipes que de mots. Nous avons vu les médecins s'engager parécrit à s'en abstenir comme delà peste. — Au surplus, ce n'est pas un reproche que je fais à Molière, tant s'en faut. Pour lui, comme pour le public qu'il veut divertir, médecins et chirurgiens, cela fait tout un. Il y joint même les apothicaires, escortant le char triomphal de la Faculté, comme des licteurs, les armes à la main. Il en résulte un effet théâtral des plus grotesques, et c'est tout ce qu'il lui faut. — Mais, certes, il ne les a jamais maltraités autant qu'ils se haïssaient entre eux ! On le verra bientôt.
Enfin la séance se termine par le discours de remercîments du nouveau docteur. C'est un modèle du genre. Il a beau comparer l'assistance au soleil et aux étoiles , aux ondes de l'Océan , et aux roses du printemps , jamais il ne surpassera en emphase les compUmeuts gigantesques qui étaient alors la monnaie cou-
rante des réceptions académiques. On s'est souvent étonné , et avec raison , des louanges serviles jusqu'à l'idolâtrie, que l'enthousiasme officiel des gens de cour et des hommes de lettres décernait vingt fois par jour à Louis XIV. Fautril tant s'émerveiller de ces exagérations puériles, dans un temps où la réception du moindre licencié s'accompagnait forcément des métaphores les plus lyriques? C'était un astre nouveau s'élevant à l'horizon, un phare qui devait illuminer la postérité la plus reculée; il réunissait en lui seul toutes les vertus, tous les talents, toutes les gloires; égalait, s'il ne les surpassait pas, les phis grands génies de l'antiquité. Un licencié qui s'entendait simplement traiter de grand homme, pouvait se considérer comme médiocrement récompensé de sa peine. En veut-on un exemple? Voici un extrait, malheureurement bien court, bien décoloré par la traduction, d'un discours de paranymphe pris au hasard* :
c< Le voilà, ce jeune Moreau^ la merveille de son siècle et de cette École ! Que dis-je? la merveille ! Mais y a-t-il rien qu'on puisse appeler merveilleux en un mortel chez qui tout est divin, et dont on ne doit rien attendre d'ordinaire ? C'est le caractère distinctif des héros, que chez eux tout est illustre, rien ne souffre la médiocrité. Or, est-ce bien un héros dont j'ai à vous
1. Paranymphus medkus hahitus in Scholis medicinas , die iSjunii 1648, a Roherto Patin, medicinx baccalaureo, suivi de : Oratùmes encomitutic» singulorum qui tune licentim gradu donandierant (in*18).
entretenir? Oui, Messieurs, et je n'en veux pour preuve que ce qu'en dit le suave Isocrate : ceux qu'une heureuse facilité, un génie naturel disposait à toutes sortes d'études et de travaux, et séparait ainsi de la foule, il' les appelait enfants des dieux, 6e(5v 7catSà(;, comme si ces intelligences privilégiées lui eussent paru non pas engendrées par les hommes, mais formées par la main même de Mercure ou de Minerve. Et ce serait une grave eiTeur de mesurer la vertu, la doctrine, les mérites divers de notre licencié au nombre de ses années. Que de fois dans cette enceinte, asile du génie et de la science, vous avez cru voir réunis en lui seul Hippocrate rendant de vive voix ses oracles, Platon enseignant la philosophie, Aristote disputant avec subtilité et profondeur, Galien pratiquant l'art de guérir, Pline étudiant la nature, Théophraste racontant les merveilles des plantes, Ptolémée interrogeant le firmament, Cicéron enchaînant les cœurs parles charmes de son éloquence! Alors, je me le rappelle, refusant de croire à son extrême jeunesse, vous étiez tentés de vous écrier :
Non hœc humanis opibus, non arle magistra Proveniunt... »
Si tels étaient les éloges décernés à un candidat heureux à ses examens, qu'était-ce donc lorsqu'il s'agissait de louer la Faculté elle-même, dispensatrice de toutes les gloires ? L'hyperbole ne connaissait plus de termes. Voici , par exemple, un orateur * qui prend pour texte
1. Guil. Marcelli Rhetoris^ Medicus Deo similis^ oratio panegyrica pro celebritate iatrogonistarum laurea donandorum.
cet aphorisme : Le médecin est semblable à Dieu. Beau début sans contredit, et Ton voit d'avance tout ce qu'avec un peu d'imagination il sera facile de broder sur ce thème : Messieurs de la Faculté, vous êtes les bienfaiteurs du genre humain, vous êtes semblables à Dieu parle savoir, semblables par la puissance, semblables parla miséricorde ; vous êtes les ministres et les « collègues » de Dieu. — Mais bientôt roratem* se laisse emporter par son éloquence ; cela ne lui suffit plus, et il raisonne ainsi : Tout nous vient de Dieu, donc le mal comme le bien. De vous, messieurs les médecins, il ne vient que du bien. Sans doute Dieu est juste, et il a ses raisons lorsqu'il nous afflige. Mais enfin, le mal est toujours le mal, et la médecine est toujours salutaire, ce chose merveilleuse et vraiment incroyable, si Texpérience ne nous l'enseignait tous les jours ! Dieu nous envoie la maladie, et vous le remède ; il frappe, et vous guérissez ; il nous inflige la souffrance comme un châtiment, et vous ne nous apportez que des soulagements et des bienfaits. » — Conclusion : « Nous devrions plus au médecin qu'à Dieu même, si ce n'était encore à Dieu que nous devons le médecin. »
XI. Un dernier trait complétera ce tableau des vieux usages de la Faculté. Molière ne l'a indiqué que par un mot, qui termine Texorde de son président comique :
Salus , honos et argentum , Àtque bonum appétit um.
Ce n'est pas assez. La réalité offrait matière à de plus
amples développements. Le côté culinaire et gastronomique n'est pas le moins curieux de la physionomie de nos docteurs. Brillât-Savarin, qui a donné, comme on sait, une classification raisonnée des gourmands, place les médecins dans un rang honorable parmi a les gourmands par état^ » « Ainsi le veut, dit-il, la force des choses. Toujours impatiemment attendus, ils sont accueillis avec empressement. C'est une jolie malade qui les engage; c'est une jeune personne qui les caresse; c'est un père, c'est un mari, qui leur recommandent ce qu'ils ont de plus cher. L'espérance les tourne par la droite, la reconnaissance par la gauche ; on les embecque comme des pigeons; ils se laissent faire, et en six mois l'habitude est prise, ils sont gourmands sans retour. »
Je ne voudrais pas me faire garant de la vérité de cette maxime. Mais assurément elle ne fut jamais mieux justifiée que dans l'ancienne Faculté. Celle-ci, sous ce rapport, était déjà en décadence au temps de Molière, bien qu'elle conservât des vestiges respectables de ses anciens usages ; mais le temps de Molière est déjà bien loin de celui de Rabelais. Dans cet âge héroïque, les repas de corps abondaient : on dînait après chaque examen, après chaque thèse, aux frais du candidat reçu ; on dînait à la Saint-Luc ; on dînait aux redditions de compte, et aussi lors de l'élection du doyen. Que sais-je encore? Tout était prétexte à dîner. Lorsque la
i. Physiologie du goût. (Méditation i^ii.)
chaire de botanique fut érigée, on ne manqua pas d'instituer un banquet botanique. Il fut même un temps, rapporte Hazon , où la Faculté nommait d'office deux députés pour goûter les vins, avant que l'cm s'assemblât*. Les repas donnés par les doyens, lors de leur nomination, subsistèrent toujours. Guy Patin raconte avec complaisance celui qu'il offiît à ses confrères pour son joyeux avènement : « Hier, dit-il, je fis mon festin, à cause de mon décanat. Trente-six de mes collègues firent grande chère : je ne vis jamais tant rire et tant boire pour des gens sérieux, et même de nos anciens : c'était du meilleur vin vieux de Bourgogne que j'avais destiné pour ce festin. Je les traitai dans ma chambre, où par-dessus la tapisserie se voyaient curieusement les tableaux d'Érasme, des deux Scaliger père et fils, de Casaubon, Muret, Montaigne, Charron, Grotius, Heinsius, Saumaise, Fernel, de Thou, et notre bon ami M. G. Naudé... 11 y avait encore trois autres portraits d'excellents hommes, de feu M. de Sales, évêque de
1 . Cette préoccupation du bien-vivre est des plus remarquables dans la liste des questions proposées ou des thèses soutenues. Sous prétexte d*hygiène, reviennent de temps à autre des questions de cuisine transcendante, comme celles-ci : — Fautil servir la laitue au premier service, les pommes au second? — Est-il bon de manger des noix après le poisson, du fromage après la viande? — Que faut-il penser du thé, du chocolat comme boissons ? etc. — Les médecins du commencement de ce siècle , reçus avant la Révolution, aimaient à rappeler qu'en 1787 Gorvisart, l'un des derniers représentants de Tancienne Faculté, avait osé argumenter le verre en main sur cette grave question : « Faut-il boire du vin pur en mangeant des huîtres? »
Genève, M. Tévêque de Belley mon bon ami, Justus Lipsîus, et enfin de François Rabelais, duquel autrefois on m'a voulu donner vingt pistoles. Que dites-vous de cet assemblage? Mes invités n'étaient-ils pas en bonne compagnie?... »
Ces trente-six docteurs en belle humeur, ces portraits de savants hommes, qui peignent si bien les sympathies littéraires et scientifiques de l'amphitryon et de ses convives, cette image de saint François de Sales placée entre celles de Charron et de Rabelais, comme un symbole de l'alliance bizarre qui se faisait chez eux entre les plus pures traditions religieuses et les allures les plus dégagées de l'esprit gaulois, n'est-ce pas un délicieux tableau d'intérieur, et ne semble-t-il pas, en le Usant, que l'on rajeunit de deux siècles? Du reste, Guy Patin, type achevé de cette époque et de ces mœurs, n'était pas sans un goût prononcé pour ces petites débauches d'esprit autour d'une table bien servie ; et il parle à plusieurs reprises, avec délectation, de l'excellente chère que l'on fait chez M. de Lamoignon.
Mais les meilleures choses ont leurs abus. L'usage voulait qu'en souvenir des anciens liens qui rattachaient la Faculté au chapitre métropolitain, les Ucenciés, le jour de leur bénédiction, invitassent à dîner le chance- Uer et tous les chanoines de la cathédrale. M. Sabatier* raconte que vers 1650, la Faculté ayant voulu supprimer ce repas comme trop dispendieux, les chanoines le