ÉDITIONS APOCRYPHES
uombreuses fautes qu'elle coûtient, du moins n'est-elle pas un outrage au nom de Molière.
Il n'en est pas de même de la seconde. Celle-ci a pour elle les probabilités, tant le teinte y est défiguré, tant les situations et le style y sont d'une platitude révoltante. Les noms des personnages n'y sont pas même respectés. Purgon s'appelle Turbon, Toinetle Cato, Béralde Oronte, etc. Diafoirus conserve seul sou orthographe. Et non-seulement les noms sont changés, mais aussi les rôles, et Dieu sait avec quel goût! La servante Cato est dans les meilleurs termes avec la seconde femme d'Orgon ; Isabelle n'est plus cette Angélique de Molière si fine, et pourtant si tendre pour son père. C'est une <c dragonne » revêche et quinteuse, qui à cette demande ; a Youlez-vous vous marier? » répond tout brutalement ; a Pour me tirer d'une belle-mère, je vous avoue que je veux bien me marier, si vous le voulez, » mais qui ensuite, lorsqu'elle connaît le fiancé qu'on lui destine, déclare qu'elle a une aversion mortelle pour les médecins et pour la médecine. La pauvre enfant s'en soucie bien dans Molière ! Elle ne dogmatise pas, elle ne raisonne pas; elle aime Cléante, et, sauf ce seul point, elle en passerait par tout ce qu'on voudrait. — Orgon, loin de ne pas se trouver suffisamment purgé, comme TOrgon véritable, se plaint d'être a dans les remèdes jusqu'au cou. » Tout est de cette force. Si donc il suffisait que la pièce fût détestable pour avoir été faite par un ami des médecins, peut-être aurionsnous rencontré juste. Mais il reste quelques difficultés.
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D'abord l'indication bibliographique que j'ai rapportée nous renvoie à une pièce dans laquelle il u*y a ni danse ni cérémonie. Celle-ci est c( mêlée de musique et dedance. » Cette objection n'a peut-être pas grande valeur. Les exemplaires de cette édition Elzévir sont ai^ourd'bui extrêmement rares. Les ballets^-iatermèdes et la cérémonie, défigurés comme le reste, s'y trouvent réunis à part; la pagination en est différente de celle de la pièce* Dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale, ces morceaux sont placés en tête du volume ; dans celui qui provient de la bibliothèque de M. Solar, ils sont à la fin. On peut en induire qu'ils auront été publiés isolément, et que la comédie, détachée de ces parties accessoires, sera seule tombée sous les yeux de l'éditeur de 1694. Laissons donc de côté cette question matérielle, et voyons ce qui résulte de l'examen de la pièce elle-même. Évidemment, si elle a été rédigée à rinstigation des médecins, et par un de leurs amis, ce qui les concerne personnellement devra être plus ou moins atténué. On pourrait sans doute trouver cette intention dans le passage suivant, substitué à la négation si nette, si catégorique de la médecine, que Molière met dans la bouche du frère du malade imaginaire : « Oronte. J'ai connu un des plus célèbres médecins de France, qui conseillait à ses amis de ne se servir de remèdes qu'à l'extrémité , parce que les remèdes, qui pour la plupart sont chauds et violents, à mesure que d'un côté ils fortifient la nature , ils la détruisent de l'autre, et qu'ils font tout ensemble du bien et du mal.))
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— Hais il faut ^jouter que ce passage est le seul qui soit tant soit peu favorable à la médecine, et que pour les médecins, lorsqu'ils sont eux-mêmes mis en scène, ils se montrent aussi grossiers, aussi ridicules et, de plus, aussi inconvenants que possible. En vérité, ne faudraitil pas être bien avide de suppositions pour trouver là, sur d'aussi faibles indices, une œuvre inspirée par la ! Faculté?
J'en conclus que, par sa date et par son contenu, l'édition apocryphe signalée dans la préface de 1694 ne peut guère être autre que celle dont je viens de donner un aperçu, mais que la source et l'intention en sont toutes différentes de ce que l'on suppose. Il est infiniment plus naturel d'admettre que cette version apocryphe est tout simplement l'œuvre de quelque spectateur qui, ayant entre les mains le programme de la pièce, publié dès 1673, s'en sera servi pour la reconstruire de mémoire, et aura montré une fois de plus tout ce que peut la médiocrité pour gâter un sujet traité par un homme de génie. Reconnaissons donc que cette idée d'un Malade imaginaire revu et corrigé par les médecins est une fable imaginée à plaisir; et notons qu'en dernière analyse, ce ne serait toujours là qu'une petite vengeance posthume, qui par conséquent n'aurait eu aucune influence sur Molière dans un sens ou dans l'autre. C'est tout ce qui nous importe.
III . 11 y a plus, c'est que nous savons de source certaine qu'il fut en relations suivies et même en
commerce d'amitié avec plusieurs médecins de son temps.
Je ne voudrais pas leur faire l'injure de classer dans ce nombre ces charlatans renommés, ces glorieux opérateurs du dix-septième siècle qui furent les premiers maîtres de Molière et pendant longtemps ses seuls modèles. Il faut pourtant que je les mette quelque part. C'est un détail très-connu, et peut-être trop exploité, de la vie de notre grand comique, qu'une sorte d'instinct l'attira de bonne heure vers la fréquentation de ces théâtres ambulants, où se débitaient les grosses facéties des Tabarin, des Gautier-Garguille, des Turlupin. Une tradition assez vraisemblable veut même qu'il ait pris des leçons du célèbre farceur Scararaouche, Or la plupart de ces acteurs de tréteaux étaient en même temps des vendeurs de secrets, débitant leurs emplâtres et leurs pommades à grand renfort de lazzi et de grimaces. Leurs joyeuses parades n'avaient pas pour but unique de divertir les amis du gros rire, elles servaient surtout à attirer la foule et à faciliter la vente de leurs drogues merveilleuses. L'histoire a conservé les noms de l'italien Hieronymo Ferranti, natif d'Orviète, rendu populaire par sa fameuse composition de Yorviétan, et surtout de l'illustre Barry, « le plus grand personnage du monde, un virtuose, un phénix pour sa profession, le parangon de la médecine, le successeur d'Hippocrate en ligne directe, le scrutateur de la nature, le vainqueur des malauies , et le fléau de toutes les Facultés; médecin méthodique, galénique, hippocratique.
i%i AMlTltS m MOUiRS
pathologique, chimique, spagirique, empiriqutt\ » H n*existfidt pas encore de distinction bien tranchée antre ces héros de foires et les comédiens proprement dits; car Molière est précisément le premier qui ait un peu relevé la profession thé&trale* Tous ces gens^là ayaieot dans leurs répertoires, à côté des Jodeletet des Jocrisse, des rôles de docteurs grotesques, sur les épaules desquels pleuyaient les coups de bâton. Peut-être y art-il là la trace d'une jalousie de métier; c*étaît une manière comme une autre de iaire concmTence à la Faculté. Tels sont vraisemblablement les ancêtres et prédéces* seurs immédiats de Sganardle et de Pancrace. Molière n*a pas absolument créé ces types. Il les a trouvés tout existants dans les habitudes tiiéàtrales de son jépoque; il n'a fait que les habiller décemment et les empreindre de son génie.
Mais j'ai hâte d'arriver aux médecins sérieux, aux véritables docteurs, dont Molière n'a pas craint de faire ses amis. J'ai déjà eu occasion de nommer Bernier, plus connu aujourd'hui par les voyages lointains dont il nous a laissé le récit. 11 avait été reçu docteur à Montpellier. Ancien camarade d'études de Molière et de Chapelle, il leur resta toujours uni par une étroite amitié. Après douze ans de séjour aux Indes, revenu à Paris, il partagea sa vie entre la philosophie et les sciences. C'est à lui que Gassendi avait laissé le soin de mettre en ordre ses écrits ; il s'acquitta de cette tâche avec un re-
tf fé*Opérat$ur Barry, comédie de Dancourt, 1703,
PARMI LES MÉDCCINS. 4^3
ligieux respect pour la mémoire de son maître, et essaya de populariser ses doctrines dans un Abrégé écrit avec beaucoup de clarté et d'élégance. Il était encore un de ces médecins, comme Gabriel Naudé, appartenant à la profession plus de nom que de fait , peu soucieux de la clientèle, partant exempt de bien des préjugés et des rancunes ; homme charmant d'ailleurs^ au dire de tous ses contemporains I d'un esprit aussi intarissable que son savoir, et surnommé parSaint-Évremontleyo/ipAilosophe. C'est aussi, je pense, comme philosophe bien plus que comme médecin, qu'il a pu exercer sur l'esprit de Molière une certaine influence, dont j'ai cherché plus haut à déterminer la nature et l'étendue. Cette influence n'était pourtant pas sans contre-poids , car nous trouvons encore dans l'entourage habituel de MoUère un certain Nicolas Liénard * , jeune alors, et qui devint doyen en 1680; cartésien forcené, qui prétendait faire rentrer la médecine entière dans les principes physiques de Des^ cartes ; nous savons, du reste, trop peu de chose sur son compte pour pouvoir en tirer quelque conjecture.
IV. Mais le plus connu de ces médecins, celui qui doit à son amitié avec MoUère une célébrité quHl n'aurait jamais conquise par lui-même, et à qui l'opinion publique prêtait, du vivant même de notre auteur, une
1. < Molière avait pour atnis particuliers MM. Liénard et Mau« Tillain, docteurs de la Faculté» qui lui fournirent autrefois la plupart des traits qu'il a lancés, non contre la médeciue, mais coutre quelques médecins. » {Lettre dç M*** à un ami de province, 1736. Tiré de la bibl. f alcotinet.)
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active collaboration à ses pièces médicales, c'est le docteur Mauvillain. Od sait que c'est en faveur de son fils que fut écrit, par Molière, le placet suivant, qui se trouve en tête du Tartufe.
« Sire,
« Un fort honnête médecin dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger, par-devant dotaire, de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui, pourvu qu'il s'obligeât de ne me point tuer. Cette grâce. Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de...
<( Oserai-je demander cette grâce à Votre Majesté, le propre jour de la grande résurrection de Tartufe, ressuscité par vos bontés? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots , et je le serais , par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n'est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j'attends avec un peu d'espérance respectueuse la réponse de mon placet. »
Le canonicat fut, en effet, obtenu. N'est-il pas singulier que nous ne possédions de Molière qu'une seule lettre par laquelle il sollicite pour un autre les faveurs royales, etque ce soit justement pour un médecin? Le ton badin de ce placet prouve assez qu'il n'avait pas grand besoin de cette réconciliation avec les médecins, qu'il