‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 206 sur 222 · Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soteme · texte numérisé non relu

Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soteme

442 ÉLOMIRE HTPOGHONDRE,

dans cette pièce, si vous n'appreniez en même Xemps ce qu'il a fait pour la supprimer, puisque cela a donu^ lieu à Tauteur d'en faire une seconde, qui est capable de le faire devenir fou, dès qu'elle aura vu le jour, tant pour la manière dont elle y doit être mise que pour le 8^îet de la pièce. Mais, pour vous en informer plus particulièrement , vous saurez que l'auteur de cette comédie, ayant su que son libraire avait été suborné et ga- ' gné par le sieur Molière, et qu'il avait supprimé la pièce, au lieu d'en faire part au public et de la débiter, il le tira en cause pour en retirer tous les exemplaires ou la valeur suivant le traité fait entre eux. Mais l'artifloe et le crédit du sieur Molière eurent tant de force que, par une sentence du juge de police, cet auteur perdit son procès, et ses exemplaires furent confisqués; le sieur Molière en triompha. Mais il fut bien surpris d'apprendre ensuite que l'auteur avait appelé de cette sentence au Parlement, et plus encore quand il vit qu'il en poursuivait l'audience à la grand'chambre, et que l'avocat qui devait plaider sa cause était un des plus habiles et des plus éloquents du barreau. Cette surprise-là l'interdit pourtant moins que celle qu'il eut, lorsqu'on l'assura que son antagoniste avait fait une comédie de ce procès, intitulée le Procès comique^ et qu'il la devait

bientôt donner à ses juges pour factum » — On

croit que cette comédie du Procès comique n*a pas paru.

Quel était ce Le Boullanger de Chalussay ? Ici, malheureusement, les documents nous font absolument défaut.

INDICATIONS k EN TI^E^. 4^3

Était-ce un médçcîq? Je ne trouve son nom ^ur aucune des listes de l'époque. Mais ce qui me porte à penser Ui contrs^ire, c'est que la comédie n'est pas le moins du monde, comme on serait tenté de le croire, uqe réhabi-? litation des médecins, En voici, en deux mots, le sujet; Élomire se croit malade, et dans son désir de guérir, il est prêt à subir toutes les conditions qu'on voudrfi lui faire, et va de médecins en médecins demander saguér rison, Ceux-ci se donnent le mot pour abuser de sa crédulité; ils l'obligent à se déguiser en Turc pour obtenir une consultation, et lui jouent tous les tours imagi-^ nables; ils sont du reste aussi ridicules, aussi empesés que possible; ils se querellent à tout propos entre eu?^ en présence de leurs malades; ils corrompent le doines-^^ tique d'Élomire, moyennant quoi, ils l'attirent à un di^ vertissement, pendant lequel ils font prévenir un exeinpt qu'il se trouve là un assassin. L'exempt arrive ; Élomire^ vide ses poches pour se débarrasser des archers, et SQ sauve à toutes jambes. Après cette ignoble plaisanterie, les médecins sont enchantés, et vont boire à leur ven-geance satisfaite, en compagnie des archers, avec l'ar^^ gent d'Élomire.

Tout cela n'est certainement pas à leur honneur. Loin de vouloir chercher à cette pièce une signification qu'elle n'a pas, je pense que le sieur de Chalussay est tout simplement quelque misérable homme de lettres envieux de la gloire de MoUère, et qui cherche à le décrier par tous les moyens. Jamais aussi jalousie plus basse ne produisit une œuvre plus inepte. Telle qu'elle

444 ÉLOMIRE HTPOCHONDRE.

est pourtant, nous pouvons en tirer parti, en étudiant les procédés dont se sert la haine de l'auteur.

Évidemment, son ouvrage est celui d'un homme qui a très-bien connu Molière; il est initié même aux secrets de sa vie privée; il ramasse soigneusement tout ce que la sottise et l'envie ont pu débiter sur son compte, mais il affecte en même temps de lui rendre justice, et de lui décerner parfois de véritables éloges, pour avoir ensuite le droit de lui prêter des ridicules, et, qui plus est, des crimes. C'est le système connu de tous les calomniateurs.

Ainsi il nous donne les détails les plus circonstanciés sur la famille, les études, les débuts de Molière. Il nous le montre né dans la friperie, dans lajuiverie, comme on le disait avec malignité, allant à Orléans prendre ses licences, restant quelque temps au barreau, puis emporté par son goût pour le théâtre; il raconte ses premières représentations avec une mauvaise troupe, son séjour de dix ans en province, son retour à Paris, ses tentatives malheureuses dans la tragédie, le succès prodigieux de Y Étourdi et du Dépit amoureux. C'est Élomire lui-même qui donne tous ces détails, pour répondre aux plaintes et aux reproches continuels de ses acteurs. Dieu sait, dit-il.

Dieu sait si, me voyant alors le vent en poupe. Je devais être gai ; mais le soin de la soupe Dont il fallait remplir vos venlres et le mien, Ce soin, vous le savez, hélas ! l'empêchait bien.

Aprèâ que mes soins ont revêtu des gueux,

INDICATIONS A EN TIRER. 44ô

Je me vois mépriser et gomrmander par eux.

C'est vous, 6 champignons élevés sur ma couche, Vous pour qui j'ai tiré jusqu'au pain de ma bouche, Vous pour qui j'ai veillé tant de jours et de nuits, C'est TOUS, ingrats, c'est vous qui me comblez d'ennuis I

qui n'empêche pas que, lorsque, après avoir énuméré $ services passés, il leur demande, fort de la cousin ce de ses bienfaits :

Et de vous, toutefois, qui peut se plaindre ?

répondent à Funisson, comme la Médée de Corneille :

Tout, Moi I

de quoi se plaignent-ils donc ? c'est ici que la cannie commence à se montrer. Le caractère profonment bon, mais vif et irascible de Molière était connu

tout le monde. Avec un peu de bonne volonté, il 3st pas difficile d'en faire un bomme bizarre, emporté, pricieux , à charge à lui-même et aux autres, mauéant sans raison contre tout et contre tous. Mais ce 3st rien encore : un peu plus loin, il s'agira de la fa- 3use toux de Molière, et sous prétexte d'intérêt pour santé, on lui donnera de ces conseils aigre-doux qui ppellent ceux des amis de Job :

piSTÉNEZ. On augmente son mal, faisant la comédie.

Parce que les poumons, trop souvent échauffés. Ainsi que je l'ai dit, s'en trouvent desséchés ; Et l'on eu peut guérir, pourvu que ron s'abstienne D'abor# de comédie et de comédienne.

Mais alors que ce mal dans un comédien Augmente nuit et Jour, parce qa'il ne vaut rien,

446 ÉLOMIRE HITPOCHONDRE.

Qu*il choque dieux et cens dedans ses comédies, 1 1»

Le ciel seul peut alors guérir ses maladieS|

Et tous les médecins de noire Faculté

Ne sauraient lui donner un seul l>rin de sapté. 1 1

Puis viennent les allusions sanglantes aux chagrins domestiquas, et la jalousie trop justifiéfi du vam\ o^to^oi^ nftltre, cette jalousie, daus une conversf^tîpa do Molière avec ses amis Barry et Orviétan.

ÉLOMIRE Qui fprge upç femme pour «oi,

Gomme j'ai fait la mienne, en peut jurer sa foi. 9AIIRT. Mais quoique par Arnolphe Agnèi aipsi ll(»rg<a,

Elle l'eût fait cocu, s'il l'avait épousée.

Élomim. Arnolphe commença trop tard à la forger ;

C'est avant le berceau qu'il y devait songer,

Comme quelqu'un l'a feit. . . • .

Nous retrouvons ici cette atroce calomoie rép^Midue du vivant de Molière, et qui l'accusait d'avoir épousé sa propre fille ; calomnie si habilement exploitée par ses ennemis, qu'il a fallu, pour la détruire, les trésors d'érudition dépensés par M. Beffara à réduire à leur juste valeur des apparences fâcheuses.

On le voit , c'est partout le même procédé ; partout un fond de vérité ou de vraisemblance sert à faii^ passer les plus cruelles insinuations. Reste à expliquer le titre même de la pièce : Élomire hypochondre. Quoi donc ! le poëte qui a su répandre une si franche gaieté sur les misères d' Argan , serait-il lui-même un malade imaginaire? — Ici je ne voudrais pas trop m'aventurer. Je ne puis pourtant m'empêcher d'être vivement frappé, quand je vois le rival envieux qui se propose de peindre à

INDIGAJIQNS À EN TIRER. 447

la fois tous les défauts de MoUçre, les grouper en quelque sorte autour d'uu travers capital qui les résume tous , rhypochoudrie; je me demande si le détracteur, même le plus injuste , oserait bien lui forger de toutes pièces un caractère qui serait au rebours de la vérité, U veutj^ dit-il, le peindre tel qu'il est ; ne faut-il pas que le portrait soit, sinon vrai, du moins vraisemblable? Aussi bien, la biographie élogieuse écrite par Grimarest contient un mot qui pourrait nous mettre sur la voie : « Hij. mois après son raccommodement avec sa femme, il donna, le 10 février de l'année 1673, le Malade imaginaire , dont on prétend qu'il était ^original. »

YIII. Molière était réellement malade. Le genre dQ mort auquel il succomba rend très-probable la supposition qu'il était atteint depuis longues années d'un anévrisme qui se rompit dans un effort. Noys avons même quelques données sur l'époque où il commença à sentir les premières atteintes de son mal. M. Bazin * nous le montre, aux environs de J667, obligé par deux fois de renoncer à monter sur les planches. En juin de cette même année, le journal en vers de Robinet, continuateur de Loret, dit de Molière :

Et lui, tout rajeuni du lait De quelque autre infante d'Inacl^e, Qui se couvre de peau de ifache, S'y remontre enfin à nos yeux Plus que jamais facétieux.

1, Quv^ cH,

448 ÉLOMIRE HTPOCHONDRE.

Il y a tout lieu de croire, en rapprochant les dates, que c'est cette même période, maladive et triste, de la vie du poète, à laquelle fait allusion Le Boullanger de Chalussay, attribuant à une colère rentrée ce qui n'était que le premier indice de la maladie qui devait terminer ses jours. C'est alors qu'il peut lui prêter les vers suivants :

Et sans exagérer je pui» vous dire aussi Qu'bomme n'a plus que moi de peine et de souci. Vous en voyex l'effet de celte peine extrême En ces yeux enfonci^s, en ce visage blême, En ce corps qui n'a plus presque rien de vivant , Et qui n'est presque plus qu'un squelette mouvant.

C'est alors que, pour employer ses expressions, a l'on saigna, l'on tarda, l'on donna l'émétique. » Eu d'autres termes, c'est alors que Molière se soigna. Il était homme, après tout; et qu'y a-t-il de surprenant qu'il ait, comme un autres, cherché des remèdes à ses maux? — Que, de plus, se voyant condamné à une inaction qui lui pesait, il eût par intervalles des moments de découragement et des accès d'humeur noire, cela n'aurait aussi rien que de très-nalurel. Puis son courage reprenait le dessus ; il fallait vivre : il fallait procurer du pain à toute cette troupe qui n'avait que son talent pour ressource; alors adieu les remèdes; il reprenait sa chaîne, sauf à retomber un peu plus tard , quand ses forces venaient à défaillir, et à reprendre un traitement toujours interrompu.

Avec un peu de malignité, il n'est pas difficile de transformer cette triste histoire en celle d'un hypo-

Page 1