‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 205 sur 222 · NATURE DE SES RAPPORTS AVEC MOLIÈRE · texte numérisé non relu

NATURE DE SES RAPPORTS AVEC MOLIÈRE

n^est pas bien sûr qu'il ait servi Molière de la Taçon qu^on s'ioiagine, en lui dictant des plaisanteries toutes laites, et en s*associant de tout point à ses intentions. It Ip fournit des idées et des mots, cela n'est pas douteux ; mais Molière a son plan et son but, qu'il conçoit sans l'aide de personne. Homme d*esprit, rencontrant un" autre homme d'esprit, il le fait causer, il l'anime, il met la conversation sur les sujets qui lui sont le plus à cœur, les querelles de coterie et de métier ; il l'encourage à exhaler sa bile, à donner cours à sou humeur sarcastique. Chemin faisant, il recueille les anecdotes, fait sa provision de mois à effet, et le jour venu, il saura les utiliser, dùt-il en rejaillir quelque chose sur Mauvillain lui-même ; ce qui n'empêche pas qu'à tout prendre, s'il lui fallait choisir entre les retardataires qui veulent que rien n'ait changé depuis Fernel, et le parti qui , avec l'antimoine , admet la circulation du sang, il n'hésiterait pas.

VI. Je dois ici parler d'une anecdote que les commentateurs de Molière ont souvent répétée. On a prétendu que toute sa haine contre la médecine venait d'une querelle de ménage que sa femme aurait eue avec celle d'un médecin son voisin. « Pour ne laisser aucun doute sur cet article, dit un écrivain presque contemporain*, il faut apprendre au peuple, aux demi-savants et aux adorateurs de la comédie, que Molière n'a fait

1. François Bernier, qu*il ne faut pas confondre avec Jean Ber- Bier, dont il a été question plus haut. Après aroir longtemps

438 LE BOCLLANGER DE CUALUSSAT.

monter la médecine eç spectacle de raillerie sur le théâtre que par intérêt et pour se venger contre une fcmille de médecins, sans se mettre fort en peine des règles du théâtre, et particulièrement de celle de bt vraisemblance; car de toutes les pièces dont ce comé- ^en a outré les caractères, ce qui lui est souvent arrivé, el qu'on ne voit guère dans l'ancienne comédie, celles où il joue les médecins sont incomparablement plus outrées que les autres ; mais, comme il faut être maître pour s'en apercevoir, ceux qui cherchent à rire ne pensent qu'à rire, sans se mettre en. peine s'ils rient à propos. » Quelle est donc cette mystérieuse affaire? Je la trouve contée avec détail, cette fois du vivant même de Molière, dans un écrit dont le titre a été quelquefois cité par les éditeurs, sans qu'aucun d'eux se soit avisé de le consulter. C'est une comédie intitulée : Élomire hypochondre^ ou les Médecins vengés^ par le sieur Le Boullanger de Chalussay ; satire violente et cruelle contre Molière, dont Élomire est ici l'anagramme. Voici ce que dit Élomire lui-même au sujet de cette aventure :

Mon Amour médecin, cette illustre satire Qui plut tant à la cour, el qui la fit tant rire, Ce chef-d'œuvre qui fut le fléau des médecins. Me fit des ennemis de tous ces assassins ;

exercé la médecine à Amboise, ce Bernier vint se fixer à Paris. Quoiqu'il i)ortât le titre de médecin de la duchesse douairière d'Orléans, il vécut dans un état voisin de la misère, d'où une âpreté de caractère dont il a laissé la preuve dans ses E&sais di médeciney ^696, ouvrage diffus, oti il est un peu question de tout, excepté de médecine proprement dite. C'est dans un chapitre sur les ennemis de la médecine qu'il consacre un article à Molière.

Et du depuis leur haine ^ ma perte obsUné^ A toujours conspiré contre ma destinée...

Écoulez. L'un d'entre eux, dont je liens ma maison, Sans vouloir m'alléguer prétexte ni raison, Dit qu'il veut que j'en sorte et me le signifie. Mais n'en pouvant sortir ainsi sans infamie, Et d'ailleurs ne voulant m'éloigner du quartier, Je pare cette insulte, augmentant mou loyer ! Dieu sait si cette dent que mon hôte m'arrache Excite mon courroux I Toutefois je le cache ; Mais quelque temps après que tout fut terminé, Quand mon bail fut refait, quand nous l'eûmes signé. Je cherche h. me venger, et ma bonne fortune M'en fait trouver d'abord la repeontre opportun^.

Et il raconte comment sa femme, ayant aperçu un jour celle du médecin, qui était venue à la comédie, la fit mettre à la porte par les employés du théâtre ; comment le mari, irrité de ce procédé, monta une cabale, et se fit rendre justice :

Car par un dur arrêt, qui fut irrévocable,

On nous ordonna presque une amende honorable.

Je vais, je viens, je cours ; mais j'ai beau tempêter.

On me ferma la bouche, et loin de m'éeouler s

« Taisez- vous, me dit-on, petit vendeur de bdumç.

Et croyez qu'Esculape est plus grand dieu que Mome, »

Aprèf ce coup de foudre, il fallut fout souffrir ;

Ma femme en çnragea, je faillis d'en mourir ;

Et ce qui fut le pis, pendant ma maladie,

Fallut de mes bourreaux souffrir la tyrannie.

Ma femme les manda sans m'en rien témoigner.

D'abord qu'ils m'eurent tu : « Faut saigner, faut saigner, »

Dit notre bredouilleur. « Ah ! n'allons pas si vite ,

I/qu part toujours à temps, quand ou arrive au gît^, ii

Dit monsieur le Lambin. — « C'est là bien décider !

Dit un autre. 11 ne faut ni saigner, ni tarder |

440 ÉLOMIRB HTPOCHONDRE,

Si Ton tarde, il est mort ; si l'on saigne, bydropique ; Et notre peu d'espoir n'est plus qu'en l'émétique. » Cliaeun des trois s'obstine et soutient son avis ; Et tous trois tour à tour enfin Turent suivis : L'on saigna, l'on tarda, l'on donna l'émélique, Et je Tus Tort longtemps leur plus grande pratique. A la fin je guéris ; mais, s'il Faut l'avouer, Ce fut par le plaisir que j'eus de voir jouer Mon Amour médecin par mes médecins même ; Car malgré mes chagrins et ma douleur extrême, J'admirai ma copie en res originaux, Et je tirai mon bien d'où j'avais pris mes maux.

Ainsi, toute la guerre faite aux médecins par notre premier comique se réduirait aux mesquines proportions d'une rancune de locataire contre un propriétaire qui a augmenté son terme! Cette rancune aurait été poussée au point de le rendre malade ! C'est à de pareils motifs que nous devrions tant de chefs-d'œuvre ! Je ne ferai point à Molière l'injure de discuter cette proposfiion. Cependant , comme tout renseignement est bon à recueillir, même de la bouche d'un ennemi , j'admettrai volontiers que Molière ait pu spirituellement profiter de la circonstance pour charger le portrait de son bredouilleur, qui, en ce cas, ne serait autre que Brayer en personne*» Mais il importe d'ajouter que cette anecdote prouve précisément le contraire de ce qu'on prétend en tirer, puisque le fait se serait passé après les représentations de Y Amour médecin.

VIL Quelques détails ne seront pas inutiles sur cette 1. Voy. p. i40.

ou LES MÉDECamS VENGÉS. 441

pièce à'Élomire hypochondre ou les Médecins vengés^ dont le second titre semble promettre quelques éclaircissements au sujet des démêlés possibles de Molière avec les médecins. — Elle a deux éditions : Tune de 1670, Tautre de 1672 ; toutes deux sont donc, ce qui est intéressant, antérieures au Malade imaginaire. La première porte, en manière de frontispice, une jolie vignette qui représente Molière prenant des leçons de Searamoucbe, avec cette inscription :

Scaramouche enseignant, Ëlomire étudianti

Et plus bas :

Qualis erit tanto docente magistro 1

Suit une préface d'un ton fort aigre, dans laquelle Fauteur nous apprend qu'Élomire avait annoncé Imtention de se mettre lui-même sur la scène, et que la comédie en question n'a été écrite que pour suppléer à Tinexécution de ce projet.

L'édition de 1672 est une contrefaçon de la première. Comme pour lever toute espèce de doutes sur le personnage principal, elle a pour titre : Élomire^ c'est-àdire Molière hypochondre^ etc. M. Jacob ^ bibliophile, pense que cette contrefaçon doit avoir été imprimée en France après la saisie de l'édition originale^ saisie racontée dans la postface au lecteur, qu'on ne trouve pas dans les réimpressions de Hollande : «fie serait peu que vous vissiez le portrait du £ieur Molière

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