LA CIRCULATION DU SANG
IL La circulation était née en Angleterre. Lorsque la découverte de Harvey fut connue en France, le premier sentiment qu'elle y excita fut la surprise. On étak tellement habitué aux vieilles théories de Galien, le foie occupait depuis si longtemps le premier rang, comme origine des vaisseaux et organes de la sanguification, enfin tout concordait si bien en apparence dans la doctrine de l'École , qu'il y eut à cette nouvelle un mouvement général de curiosité, puis d'incrédulité. Pourtant le nouveau système se présentait avec une grandeur étrange : « De même, disait Harvey, que les planètes circulent dans l'espace en décrivant toujours le même orbite, qui n'a ni commencement ni fin, l'eau circule entre la terre et le ciel, quand après être tombée sous la forme de pluie ou de rosée pour humecter et féconder le sol, elle s'évapore sous l'influence des rayons du soleil, et va former des vapeurs destinées bientôt à se condenser et à descendre de nouveau. C'est aussi en parcourant .un cercle analogue que le sang nourricier de l'organisme se répand du cœur dans toutes les parties du corps, pour y porter la chaleur et la vie ; puis, refroidi et vicié par son contact avec ces parties, il revient au cœur y reprendre ses qualités premières, et retourne ensuite encore une fois aux organes d'où il était venu K »
1 . Milne Edwards, Leçons sur la physiologie et l'anatomie com' paréesy t. III, p. 31 et seq. — Voy. encore, sur l'histoire de cette découverte, Sprengel, Hist, de la médecine, Irad. franc., t. IV, p. 85, et surtout Texcellent ouvrage de M. Flourens, Hisô. de la découverte de la circulation du sang, Paris, 1854.
LES CIRCULATEUKS. 161
Quelques esprits d'élite furent tout d'abord séduits par ce que cette conception avait de sublime, et ajoutons aussi, par la variété et l'éclat de^ preuves dont Harvey avait entouré sa découverte. Il avait bien eu quelques prédécesseurs ; les vérités qu'il annonçait avaient bien été vues partiellement : ainsi Michel Servet avait exactement décrit le passage du sang des cavités droites aux cavités gauches du cœur, à travers les poumons; Césalpin avait remarqué que les veines se gonflent quand on y applique une ligature, et que ce gonflement a toujours lieu au-dessous^ du point comprimé ; Charles Estienne, Fabrice d'Aquapendente avaient étudié et décrit les valvules des veines ; mais nul n'avait eu du phénomène celte idée entière et nette qui seule constitue une découverte, et surtout nul n'avait étayé les vues de l'esprit sur une série bien coordonnée d'arguments et d'expériences. En un mot, c'était bien réellement une découverte dont il s'agissait, et Tune des plus grandes qui aient jamais honoré l'esprit humain.
Peut-être eût-elle rencontré moins de résistance, si, presque à la même époque, une autre découverte anatomique, d'une immense portée, ne fût venue compléter la première, en achevant de détruire la vieille théorie de la primauté du foie. En 1622, un heureux hasard avait fait découvrir à Gaspard Aselli, anatomiste italien, l'existence des veines lactées^ comme il les appela, lesquelles, partant de l'intestin, charriaient les produits de la digestion. Mais imbu des idées galéniques, et trompé d'ailleurs parles apparences, il avait fait aboutir
162 DÉCOUYERTE DES VÀI8SEÀ1]X LT1IPHATIQUE&
au foie les vaisseaux chylifères ^ Aussi ses opinions furent-elles vivement combattues, par la raison qu'il ne faisait que donner à ses veines lactées le rôle jusque-là attribué à la veine porte. Ce n'était vraiment pas la
1 . Ce qui avait causé Terreur d'Aselli , c'est que les yaisseaux lymphatiques qui viennent de l'intestin, et ceux qui descendent du foie^ convergent vers les mêmes glandes, et qu'il est fort difficile de distinguer cette couvergence d'une continuité véritable. Il faut pour cela injecter les vaisseaux ; on a alors le sens de leur direction ; mais Tart des injections était encore inconnu. Il en résulte qu'Aselli ne fît que donner purement et simplement aux chylifères le rôle des veines mésaralqnes.
On sait que , selon Galien y le chyle , une fois formé dans l'intestin, est pompé par les veines mésaraïques, et passe de là à la veine porte et au foie. Le foie est donc chargé de la fabrication du sang aux dépens des aliments, ou de Vhëmatopoièse. De plus, le foie est l'origine des veines qui portent dans le reste du corps le sang formé dans son parenchyme.
La doctrine de Galien ne fut donc réellement compromise, que le jour où Pecquet eut démontré que le chyle contenu dans les vaisseaux lactés ne va nullement au foie, mais va rejoindre la circulation sanguine, par Tintermédiaire du canal thoracique.
Depuis, il a fallu revoir tous ces faits; et il est aujourd'hui bien démontré que si les chylifères sont chargés de charrier une partie des produits de la digestion (les matières grasses émulsionnées par le suc pancréatique), les veines mésaralques n'en portent pas moins au foie la partie la plus importante de ces produits (matières albuminoïdes, sucrées, etc.). Le foie joue donc un rôle capital comme organe d'élaboration des aliments, et mérite le nom de sanguificateur, que lui donnaient les anciens. On voit que par un long détour, et tout en tenant grand compte des découvertes modernes, la science en est revenue, en partie du moins, aux idées de Galien, mieux comprises, et surtout démontrées. — Voir, à ce sujet. Beau, Rech. physiol, et pathol. sur l'appareil spléno-hépatique, {Arch, gén. de méd.y 1856.)
ÀSELU, PEGQUBT. 163
peine, disait-on, de changer les idées reçues : il y avait double emploi. Et, s'il est une chose surprenante, c^est de rencontrer Harvey lui-même au premier raog des contradicteurs d'Aselli : « Il est évident, dit-il, que le chyle qui est destiné à nourrir tous les animaux est porté des intestins par les veines raésaraîques, et il n'est pas nécessaire que nous cherchions une nouvelle voie par les veines lactées. )>
III. Mais en 1649, un Français, Pecquet ^ acheva la démonstration, en faisant voir que la terminaison des chylifères n'est pas au foie, comme on l'avait dit jusque-là, mais au réservoir auquel il donna son nom. En conséquence, le chyle se jetait directement dans le sang, sans passer par le foie! Décidément c'était l'édifice entier de la médecine, auquel en voulaient les novateurs. Rien n'était plus sacré pour eux. Le foie et Galien étaient attaqués de tous les côtés ensemble. D'une part l'origine des veines n'était plus au foie , puisque la circulation était un cercle complet, où il n'y avait ni commencement ni fin. D'autre part, le chyle n'allait plus au foie, comme par le passé. On avait changé tout cela. Désormais il fallait donc brûler tout ce qu'on avait adoré ! On raconte que lorsque Pecquet alla exposer sa découverte à la Faculté de Montpellier, les
I. Pecquet était natif de Dieppe; il avait été reçu docteur à Montpellier en i647; il entra à l'Académie des sciences en 1666, et mourut en 1674, épuisé par des excès d*eau-de-vie. C'est, dit-on, le principal remède qu'il prescrivait à ses malades.