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Les Médecins à travers les révolntions théâtrales
Si l’histoire d’une société est écrite, comme l’a dit un critique éminent, dans celle de son théâtre, cela doit être également vrai des professions qui s’exercent dans son sein, et en particulier de la médecine, l’une des plus considérables d’entre elles.
Voilà comment j’ai été amené à rechercher quelle place les médecins, qu’om voit jouer un rôle si important dans le théâtre de Molière, occupent dans le répertoire de ses successeurs®
Par leur pédantisme suranné, par leur esprit de résistance au progrès, les membres de la docte faculté avaient prêté le flanc aux railleries de notre grand comique ; mais comme
il n’avait rien laissé à faire sous ce rapport à ceux qui auraient été tentés de marcher sur ses traces, et qu’à part quelques risibles coutumes le fond même des choses était resté à peu près le même jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la campagne ouverte par Molière prit fin avec lui, et le théâtre vécut sur son passé, se bornant à offrir à un public qui ne s’en lassait pas les vieux portraits toujours ressemblants de nos ridicules prédécesseurs.
Bien que s’étant inspiré du Malade imaginaire dans plusieurs scènes du Légataire universel , Regnard n’y fait pas apparaître de médecin. — Point d’allusions dans le Grondeur de Bruéys à l’art de guérir qu’exerce le héros de sa pièce, si ce n’est quand il s’en prend à ses malades qui, dit-il, « semblent mourir pour le faire enrager ». — Le Crispin-médecin de Haute-Roche est une sorte de Scapin ou de drôle à tout faire qui s’affuble d'une robe et d’un bonnet de docteur pour duper son monde et arriver à ses fins. La crainte de paraître ignorant ne l’embarrasse guère : « bien d’autres médecins le sont autant que moi ! » Et quand il touche les honoraires de sa première consultation , il célèbre les avantages d’un métier « où Pon gagne tant d’argent sans savoir ce que l’on fait. » — - Dans
Y Aveugle clairvoyant de LegTaud, Lempesé est tout ébahi d’apprendre qu’une eau contre les maladies de peau qu’il a prescrite dans une circonstance pressante et pour sortir d’embarras à son malade (un soi-disant aveugle) l’a guéri de sa cécité, et il s’écrie avec une bonhomie non exempte de malice : « après un tel succès, je puis tout hasarder ! » — si j’ajoute à ce qui précède, le médecin petitmaître dont Poinsinet nous offre dans sa comédie du Cercle un portrait assez bien réusssi (j’y reviendrai plus loin), j’aurai cité, pour 11e pas parler des bouffonneries et de maints traits satiriques vieux comme le monde, ce qu’il y a de plus important à glaner dans l’ancien répertoire sur le sujet qui m’occupe.
C’est que les mœurs avaient changé, et que l’on abandonnait un champ dans lequel le maître avait laissé bien peu à butiner, pour suivre Marivaux et ses émules dans la peinture d’un monde spirituellement frivole, où les disciples d’Hippocrate n’avaient pas grand chose à voir. Outre que la tragédie classique, genre alors très goûté, leur était absolument fermée, la tragédie bourgeoise ou le drame larmoyant créé par Lachaussée, mis à la mode par Diderot et dont le pathétique était
le nerf (1), leur semblait également interdit, car on ne comprenait pas qu’on pût s’occuper de la gent purgeante et saignante autrement que pour en rire.
Mais la Révolution allait éclater. Né dans des temps relativement calmes, l’ancien théâtre ne pouvait plus suffire à une société affamée de réformes. Il n’est plus le pacifique passetemps d’autrefois ; la politique fait invasion sur la scène. Ici encore les médecins restent en dehors des changements qui s’opèrent et du mouvement qui emporte les esprits. Un des précurseurs de 89, Beaumarchais, avait moins songé dans son personnage de Bartholo à rire du médecin que du tuteur dupé (2).
(1) On ne peut se figurer la quantité cîe larmes que l’on voit répandre, au théâtre et ailleurs, dans cette période du XVIIIe siècle, où la sensibilité est de bon ton et la philosophie de la sensation en grande faveur. Amants, époux, parents, amis ne peuvent s’écrire, s’éloigner ou se revoir, se brouiller ou se raccommoder sans verser des torrents de pleurs. La correspondance de Mme d’Epinay offre parmi les exemples curieux de cette facilité à larmoyer, le croirait-on? l’auteur du Contrat social. (Voir aussi les Mémoires de Beaumarchais).
(2) On n’y trouve que cette plaisanterie renouvelée de Montaigne (lequel l’avait lui-même empruntée à un ancien) : B.cc Un art dont le soleil s’honore d’éclairer les succès ! AL. et dont la terre s’empresse de cacher les bévues... » (: Mariage de Figaro ).
Qui eut pensé à se divertir des Diafoirus et des Purgons du temps en présence des évènements qui passionnaient les foules ? Qu’est-ce que le Malade imaginaire avait de commun avec le répertoire en faveur, Brutus , Charles IX, les Victimes cloîtrées , la prise de la Bastille, le Jugement dernier des Rois, etc.? La liberté théâtrale décrétée en 91 avait ouvert la carrière aux pièces révolutionnaires, et «la terreur, dit Al. Royer, fît du théâtre son complice. » On représentait un Médecin malgré lui dans lequel l’auteur (Désaugiers) avait introduit le ça ira; mais on ne songeait pas à flageller les médicastres éclos de la suppression de ces facultés dont on s’était si longtemps moqué, et qui achetaient au taux le plus modique une sorte de diplôme leur conférant, sans autres garanties, le droit de vie et de mort sur leurs concitoyens. Les quelques écrivains qui continuèrent, parallèlement aux excentricités du théâtre révolutionnaire, les traditions classiques ne pensèrent pas à rouvrir la scène aux représentants de la faculté. A peine ceux-ci figurent-ils dans des rôles épisodiques, y montrant les ridicules, les travers ou les qualités en rapport avec le milieu dans lequel ils se meuvent, avec l’action dans laquelle ils se trouvent engagés, mais
sans rien de spécial à la profession qu’ils exercent, au caractère dont elle les revêt. C’est ainsi que Picard, l’auteur le plus en vue de ce temps, introduit dans le Collateral un médecin débonnaire victime d’un farceur qui lui fait parcourir la ville pendant la nuit pour ménager à un sien ami un rendez-vous avec la nièce du bonhomme ; mais la personnalité médicale de cet autre Bartholo s’efface derrière celle du tuteur crédule et mystifié. Ainsi en va-t-il pendant l’empire et sous les régimes qui lui succèdent. C’est que la Corporation a disparu comme les castes, et avec elle les types qui lui imprimaient un cachet particulier. Les médecins de Molière ne ressemblaient à personne. Ils avaient un costume , parlaient une langue à eux ; les nôtres , hommes de leur temps , parlent , agissent , s’habillent comme tout le monde. Ils peuvent prêter au ridicule, mais « leurs cravates blanches ne donnent point à rire comme les bonnets pointus de leurs prédécesseurs » ; et (genre oouffon à part) , ils se montrent, en général, trop sérieux pour être comiques , même dans les situations qui y prêtent le plus. Ainsi, contrairement à ce qui se passe d’ordinaire sur la scène et ailleurs, voit-on de nos jours, dans maintes pièces à médecins, des maris
trompés s’attirer le respect et les sympathies (1).
Dans cette société sortie d’une révolution, les mœurs théâtrales avaient dû se modifier comme les goûts, comme les amusements euxmêmes; avec les Sganarelles et les Mascarilles ont disparu les Diafoirus et les Desfonandrès.
En résumé, les nombreuses transformations qu’a subies notre littérature dramatique, depuis la comédie de l’empire jusqu’au théâtre réaliste ou naturaliste de nos jours, en passant par les drames romantique, historique, populaire et socialiste, par la comédie-drame et par les pièces de genre (2), n’ont guères eu d’autre effet, au point de vue exclusif qui m’occupe, que d’approprier le rôle et le lan-
(1) Telles, pour n’en citer que quelques-unes, le drame d'Hélène, par M. Pailleron, où le médecin Duprat accorde à la mère un pardon généreux qu’il eût refusé à l’épouse coupable ; — les Vieux Amis, dans la . comédie de ce nom par M. L. Davyl ; — Palmore, dans la Princesse Rouge de Plouvier, allant jusqu’à sacrifier sa vie au bonheur de sa femme que lui a enlevée un séducteur, etc., etc.
(2) Enumération que Pon trouvera à peine complète, si l’on se représente que la littérature dramatique a changé six fois de forme en France depuis le commencement du siècle (V. Al. Royer, Histoire du théâtre. Paris, P. Ollendorf.)
gage des médecins à l’air ambiant , aux idées et au goût dominants. Ils n’y sont même le plus souvent que les coefficients d’une action dramatique quelconque, dans laquelle ils auraient pu figurer tout aussi bien à titre d’avocats, de notaires, etc. Ils ne s’y montrent, d’ailleurs, qu’en nombre assez restreint. Cependant les trente et quelques années que Scribe (aidé de nombreux collaborateurs), remplit de ses aimables productions alors si goûtées, ont vu réapparaître la docte faculté dans la personne de ses représentants qui prêtent le mieux h une interprétation comique : le médecin des dames ; celui qui parvient par le charlatanisme ou la camaraderie , etc. mais j’aurai à revenir plus loin sur des détails que comporte ce sujet.
Enfin, à une époque plus récente, un écrivain connu par de nombreux succès au théâtre, et poète à ses heures, M. E. Nus, fait jouer, en collaboration avec feu Brisebarre, une comédie en cinq actes où le premier, après Molière, il met en scène le corps médical. Mais sous le titre un peu ambitieux peut-être donné à sa pièce {les Médecins ), a-t-il peint avec vérité ceux qu’il fait passer devant nous ? En fait, c’est une galerie de portraits poussés pour la plupart à la charge, et dans l’exhibition des-
quels les auteurs 11e paraissent avoir eu d’autre but que de divertir le public. Ils ont parfaitement réussi sans doute, seulement je reprocherai aux singuliers médecins qu’ils mettent en scène de ne pas se prendre au sérieux, de se donner la comédie à eux-mêmes. En outre, comme le titre collectif donné à la pièce pourrait faire prendre le change au public, je me permettrai de protester contre l’intrusion dans les rangs des fils légitimes d’Hippocrate, d’une espèce de Fontanarose qu’on ne peut, sans faire injure, ranger avec eux sous une commune étiquette. La meilleure excuse que je trouve à cette déplaisante assimilation, c’est qu’elle a fourni à nos spirituels auteurs l’occasion de mettre en relief un caractère d’un comique vrai, celui de l’homme qui , par une fanfaronnade assez commune * affecte quand il se porte bien un scepticisme superbe envers la médecine, mais se hâte d’y recourir à la moindre indisposition ; poussant même la crédulité jusqu’à invoquer les secours du premier pitre qui lui garantira la guérison. Tels ces marins, gent peu dévote, qui dans le péril adressent une fervente prière à Notre-Dame de Bon-Secours. Un mot excellent aussi à noter, c’est celui du charlatan qui sachant sa femme atteinte d’une maladie
dangereuse, et oublieux du dédain qu’il professe dans ses prospectus pour la faculté, sa mortelle antagoniste, s’écrie avec un plaisant accent de conviction : « Vite, un médecin ! »
Caractères des Médecins au théâtre
Il ne faudrait pas conclure du caractère trop effacé des médecins de nos jours sur la scène qu’il n’y a pas là matière à observation. Pour avoir perdu, dans le nivellement général des conditions, les allures professionnelles et la physionomie originale qu’ils ont dans le théâtre de Molière, leurs successeurs n’en ont pas moins conservé maints traits de caractère qu’ils empruntent les uns au métier, les autres au milieu dans lequel ils se meuvent et aux exigences de la vie moderne, à laquelle ils sont plus mêlés qu’autrefois ; c’est le côté psychologique de la question; j’entre, en l’abordant, dans le cœur même du sujet.